De l'État Social de l'Homme
ou
Vues Philosophiques sur l'Histoire du Genre Humain
Antoine Fabre d'Olivet
Dissertation Introductive.
§ 1er - Préambule.
Motifs de cet Ouvrage.
'ouvrage que je publie sur l'état social de l'homme fut d'abord destiné
à faire partie d'un ouvrage plus considérable que j'avais médité
sur l'histoire de la terre et de ses habitants, et pour lequel j'avais rassemblé
un grand nombre de matériaux. Mon intention était de réunir
sous un même point de vue, et dans l'ordonnance d'un même tableau,
l'histoire générale du globe que nous habitons, sous tous les
rapports d'histoire naturelle et politique, physique et métaphysique,
civile et religieuse, depuis l'origine des choses jusqu'à leurs derniers
développements; de manière à exposer sans aucun préjugé
les systèmes cosmogoniques et géologiques de tous les peuples,
leurs doctrines religieuses et politiques, leurs gouvernements, leurs moeurs,
leurs relations diverses, l'influence réciproque qu'ils ont exercée
sur la civilisation, leurs mouvements sur la terre, et les événements
heureux ou malheureux qui signalèrent leur existence plus ou moins agitée,
plus ou moins longue, plus ou moins intéressante ; afin de tirer de tout
cela des lumières plus étendues et plus sûres qu'on ne les
a obtenues jusqu'ici sur la nature intime des choses, et surtout celle de l'homme,
qu'il nous importe tant de connaître.
L
Quand je formai ce dessein, j'étais encore jeune, et plein de cette espérance
que donne une jeunesse trop présomptueuse ; je ne voyais aucun des obstacles
qui devaient m'arrêter dans l'immense carrière que je me flattais
de par courir : fier de quelque force morale, et déterminé à
un travail opiniâtre, je croyais que rien ne résisterait au double
ascendant de la persévérance et de l'amour de la vérité.
Je me livrais donc à l'étude avec une insatiable ardeur, et j'augmentais
sans cesse l'amas de mes connaissances, sans trop m'inquiéter de l'usage
que j'en pourrais faire un jour. Il faut dire que j'étais un peu forcé,
par ma position politique, à la réclusion que nécessitait
un pareil dévouement. Quoique je n'eusse nullement marqué dans
le cours de la révolution, que je me fusse tenu à une égale
distance des partis, étranger à toute brigue, à toute ambition,
j'avais assez connu les choses et les hommes pour que mes opinions et mon caractère
ne restassent pas tout à fait dans l'obscurité. Des circonstances
indépendantes de ma volonté les avaient fait connaître à
Bonaparte, en exagérant encore à ses yeux ce qu'ils pouvaient
avoir de contraire à ses desseins ; en sorte que, dès son entrée
au consulat il avait pris contre moi une haine assez forte pour le déterminer
à me proscrire sans motifs, en insérant exprès mon nom
parmi ceux de deux cents infortunés qu'il envoya périr sur les
bords inhospitaliers de l'Afrique. Si, par un bienfait signalé de la
Providence, j'échappai à cette proscription, je dus agir avec
beaucoup de prudence, tant que dura le règne de Napoléon, pour
éviter les piéges qu'il aurait pu former le dessein de me tendre.
Mon goût et ma situation coïncidaient donc à me faire chérir
la retraite, et me livraient de concert à l'étude.
Cependant, lorsque, me reposant un moment de mes travaux explorateurs, je vins
à jeter les yeux sur les
fruits de mon exploration, je vis avec un peu de surprise que les plus grandes
difficultés n'étaient pas là
où je les avais d'abord imaginées, et qu'il n'était pas
tant question de ramasser des matériaux pour en
construire l'édifice que je méditais, que de bien connaître
leur nature, afin de les ranger, non selon leur
forme dépendant presque toujours du temps et des circonstances extérieures,
et leur homogénéité
tenant à l'essence même des choses. Cette réflexion m'ayant
amené à examiner profondément plusieurs
doctrines que les savants classaient ordinairement comme disparates et opposées,
je me convainquis
que cette disparité et cette opposition consistaient uniquement dans
les formes, le fond étant
essentiellement le même. Je pressentis dès lors l'existence d'une
grande Unité, source éternelle d'où tout
découle ; et je vis clairement que les hommes ne sont pas aussi loin
de la vérité qu'ils le croient
généralement. Leur plus grande erreur est de la chercher là
ou elle n'est pas, et de s'attacher aux formes,
tandis qu'ils devraient les éviter, au contraire, pour approfondir l'essence;
surtout en considérant que
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ces formes sont le plus souvent leur propre ouvrage, comme cela est arrivé
dans des monuments littéraires de la plus haute importance, et principalement
dans la cosmogonie de Moïse. Je demande la liberté de m'arrêter
un moment sur ce fait extraordinaire, parce qu'il éclaircira plusieurs
choses qui paraîtraient, sans cela, obscures par la suite.
Si, lorsqu'on veut écrire l'histoire de la terre, on prend cette cosmogonie
selon ses formes vulgaires, telles que les donnent des traductions erronées,
on se trouve tout à coup dans une contradiction choquante avec les cosmogonies
des nations les plus illustres, les plus anciennes et les plus éclairées
du monde : alors il faut de toute nécessité, ou la rejeter à
l'instant, ou considérer les écrivains sacrés des Chinois,
des Hindous, des Perses, des Chaldéens, des Egyptiens, des Grecs, des
Etrusques, des Celtes nos aïeux, comme des imposteurs ou des imbéciles
; car tous, sans exception, donnent à la terre une antiquité incomparablement
plus grande que cette cosmogonie. Il faut renverser toute la chronologie des
nations, tronquer leur histoire, rapetisser tout ce qu'elles ont vu de grand,
agrandir tout ce qui leur a été imperceptible, et renoncer à
cette sagesse si vantée des Égyptiens, à cette sagesse
que les plus grands hommes ont été chercher au péril de
leur vie, et dont Pythagore et Platon nous ont transmis les irréfragables
monuments. Mais comment rejeter une telle cosmogonie ? Cela ne se peut pas ;
car, outre qu'elle sert de base aux trois plus puissants cultes de la terre,
soit par leur antiquité, soit par leur éclat ou leur étendue,
le judaïsme, le christianisme et l'islamisme, il est évident, pour
quiconque peut sentir les choses divines, que, même à travers le
voile épais que les traducteurs de Moïse ont étendu sur les
écrits de cet habile théocrate, on y découvre des traces
non équivoques de l'inspiration dont il était animé. Cependant
doit-on, en consacrant cette cosmogonie telle qu'elle est contenue dans les
traductions vulgaires, continuer à s'isoler du reste du monde, regarder
comme impie ou mensonger tout ce qui n'y est pas conforme, et faire que l'Europe
éclairée et puissante traite comme sacrilège le reste de
la terre, et se comporte à son égard comme se comportait, il y
a quelques mille ans, une petite contrée ignorante et pauvre, appelée
la .Judée ? Cela se peut encore moins.
Mais, dira-t-on, pourquoi s'inquiéter d'une chose qu'on devrait paisiblement
laisser tomber dans l'oubli ? Les livres de la nature de ceux de Moise sont
écrits pour des temps de ténèbres. Le mieux qu'on ait à
faire, dans des siècles radieux comme les nôtres, c'est de les
abandonner au peuple, qui les révère sans les comprendre. Les
savants n'ont pas besoin d'être instruits de ce que pensait, il y a quatre
mille ans, le législateur des Hébreux, pour bâtir des systèmes
cosmogoniques et géologiques ; nos encyclopédies sont pleines
de choses admirables à ce sujet. Admirables, en effet, si on en juge
par le nombre ; mais tellement vaines, tellement futiles, que, tandis que le
livre de Moïse se soutient depuis quarante siècles, et fixe les
regards des peuples, quelques jours suffisent pour renverser ceux qu'on prétend
lui opposer, et pour éteindre les frivoles bluettes qui s'élèvent
contre cet imposant météore. Croyez-moi, savants de la terre,
ce n'est point en dédaignant les livres sacres des nations que vous montrerez
votre science ; c'est en les expliquant. On ne peut point écrire l'histoire
sans monuments ; et celle de la terre n'en a pas d'autres. Ces livres sont les
véritables archives où ses titres sont contenus. Il faut en explorer
les pages vénérables, les comparer entre elles, et savoir y trouver
la vérité, qui souvent y languit couverte par la rouille des âges.
Voilà ce que je pensai. Je vis que, si je voulais écrire l'histoire
de la terre, je devais connaître les monuments qui la contiennent et surtout
m'assurer si j'étais en état de les bien expliquer. Or, que la
cosmogonie de Moise soit un de ces monuments, est assurément hors de
doute. II se rait donc ridicule de prétendre l'ignorer, et de vouloir,
sans y faire attention, marcher sur une route dont il occupe toute l'étendue.
Mais si l'historien est forcé, comme je le dis, de s'arrêter devant
ce colosse monumental, et d'en adopter les principe que deviendront tous les
autres monuments qu'il rencontrera sur ses pas, et dont les principes également
imposants et vénérés se trouveront contredits ? Que fera-
t-il de toutes les découvertes modernes qui ne pourront pas s'y adapter
? Dira-t-il à l'évidence qu'elle est trompeuse, et à l'expérience
qu'elle a cessé de montrer l'enchaînement des effets aux causes
? Non; à moins que l'ignorance et le préjugé n'aient d'avance
étendu un double bandeau sur ses yeux. Cet historien raisonnera sans
doute comme je raisonnai à sa place.
Je me dis: Puisque le Sépher de Moïse, qui contient la cosmogonie
de cet homme célèbre, est
évidemment le fruit d'un génie très élevé,
conduit par une inspiration divine, il ne peut contenir que des
principes vrais. Si ce génie a quelquefois erré, ce ne peut être
que dans l'enchaînement des
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conséquences, en franchissant des idées intermédiaires,
ou en rapportant à une certaine cause des effets qui appartenaient à
l'autre; mais ces erreurs légères, qui tiennent souvent à
la promptitude de l'élocution et à l'éclat des images,
ne font rien à la vérité fondamentale qui est l'âme
de ses écrits, et qui doit se trouver essentiellement identique dans
tous les livres sacrés des nations, émanés comme le sien
de la source unique et féconde d'où découle toute vérité.
Si cela ne parait pas ainsi, c'est que le Sépher, composé dans
une langue depuis longtemps ignorée ou perdue, n'est plus entendu, et
que ses traducteurs en ont volontairement ou involontairement dénaturé
ou perverti le sens. Après avoir fait ce raisonnement, je passai de suite
à son application. J'examinai de toute la force dont j'étais capable
l'hébreu du Sépher, et je ne tardai pas à voir, comme je
l'ai dit ailleurs, qu'il n'était pas rendu dans les traductions vulgaires,
et que Moïse ne disait presque pas un mot en hébreu de ce qu'on
lui faisait dire en grec ou en latin.
II est complètement inutile que je répète ici plus au long
ce qu'on peut trouver entièrement développé dans l'ouvrage
que j'ai composé exprès sur ce sujet1 ; qu'il me suffise de dire,
pour l'intelligence de celui-ci, que le temps que j'avais destiné pour
écrire l'histoire la terre, après que j'en aurais rassemblé
les matériaux, fut presque entièrement employé à
expliquer un seul des monuments qui les contenait en partie, afin que ce monument
d'une irréfragable authenticité ne contrariât pas, par son
opposition formelle, l'ordonnance de l'édifice, et ne le fit pas crouler
par sa base, en lui refusant son appui fondamental. Cette explication même,
faite à la manière ordinaire, n'aurait pas suffi. Il fallut prouver
aux autres, avec beaucoup de travail et de peine, ce que je m'étais assez
facilement prouvé à moi-même ; et pour restituer une langue
perdue depuis plus de vingt-quatre siècles, créer une grammaire
et un dictionnaire radical, appuyer la traduction verbale de quelques chapitres
du Sépher d'une multitude de notes puisées dans toutes les langues
de l'Orient; et pour tout dire enfin, élever vingt pages de texte jusqu'à
la hauteur de deux volumes in-quarto d'explications et de preuves. Ce ne fut
pas tout : pour tirer ces deux volumes de l'obscurité de mon portefeuille,
où ils seraient restés infailliblement, faute d'avoir les moyens
de subvenir aux frais considérables de leur impression, il fallut attirer
les regards sur eux ; ce que je ne pus faire sans me mettre moi-même dans
une sorte d'évidence qui déplut à Napoléon, alors
tout-puissant, et qui me rendit la victime d'une persécution sourde,
à la vérité, mais non moins pénible, puisqu'elle
me priva des seuls moyens que j'eusse de subsister2. Mes deux volumes furent,
il est vrai, imprimés, mais plus tard, et par un concours de circonstances
particulières que je puis bien, à juste titre, regarder comme
providentielles. L'impression de mon livre sur la langue hébraïque,
loin de me donner les facilités sur les quelles je comptais pour poursuivre
mon dessein sur l'histoire de la terre, parut achever de me les ravir, au contraire,
en me livrant à des discussions métaphysiques et littéraires
qui, se changeant en dissensions, portèrent leur venin jusque dans l'enceinte
de mes foyers domestiques. Cependant le temps s'est passé; et puisque,
favorisé de toute la force de l'age, j'ai vainement essayé de
remplir un dessein peut.être hors de proportion avec mes moyens physiques
et moraux, dois-je espérer davantage d'y atteindre aujourd'hui que l'automne
de ma vie en laisse tous les jours évaporer les feux ?
Il y au rait de la présomption à le croire. Mais ce que je n'aurai
pas pu faire, un autre le pourra peut être,
placé dans des circonstances plus heureuses que moi. Ma gloire, si je
puis en obtenir une, sera de lui
avoir tracé et aplani la route. Déjà je lui ai donné,
dans ma traduction du Sépher de Moise, un
inébranlable fondement. Si je puis jamais en terminer le commentaire,
je montrerai que la cosmogonie
de ce grand homme est conforme, pour l'essence des choses, avec toutes les cosmogonie,
sacrées
reçues par les nations. Je ferai pour elle ce que j'ai fait pour les
Vers dorés de Pythagore, dans les
examens desquels j'ai prouvé que les idées philosophiques et théosophiques
qui y sont contenues
avaient été les mêmes dans tous les temps et chez tous les
hommes capables de les concevoir. J'avais
1 La Langue hébraïque restituée, etc., 2 vol. in-4, dans
lesquels on trouve la cosmogonie de Moïse, telle quelle est
contenue dans les dix premiers chapitres du Baeroeshith, vulgairement dit la
Genèse. Cet Ouvrage se trouve à la même
adresse que celui-ci.
2 Voyez une petite brochure intitulée: Notions sur le sens de l'ouïe,
etc., dans laquelle il est parlé en détail de ces tracasseries.
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auparavant indiqué l'origine de la poésie, et fait voir en quoi
son essence diffère de sa forme : ceci tenait toujours à l'histoire
de la terre; car les premiers oracles s'y sont rendus en vers; et ce n'est pas
à tort que la poésie a été nommée la langue
des Dieux.
Parmi les morceaux que j'avais travaillés pour entrer dans le grand ouvrage
dont j'ai parlé, ceux qui m'ont paru le plus dignes de voir le jour sont
ceux qui ont rapport à l'état social de l'homme, et aux diverses
formes de gouvernement. Quand même je n'aurais pas été poussé
à les publier pour fournir des matériaux utiles à ceux
qui voudront se livrer aux mêmes études que moi, il me semble que
les circonstances imminentes dans lesquelles nous nous trouvons m'y auraient
déterminé. Tout le monde est occupé de politique, chacun
rêve son utopie, et je ne vois pas, parmi les ouvrages innombrables qui
paraissent sur cette matière, qu'aucun touche aux véritables principes
: la plupart, loin d'éclaircir cet important mystère de la société
humaine, du noeud qui la forme et de la législation qui la conduit, paraissent,
au contraire, destinés à le couvrir des plus épaisses ténèbres.
Eu général, ceux qui écrivent sur ce grave sujet, plus
occupés d'eux-mêmes et de leurs passions particulières,
que de l'universalité des choses, dont l'ensemble leur échappe,
circonscrivent trop leurs vues, et montrent trop évidemment qu'ils ne
connaissent rien à l'histoire de la terre. Parce qu'ils ont entendu parler
des Grecs et des Romains, ou qu'ils ont lu les annales de ces deux peuples dans
Hérodote ou Thucydide, dans Tite-Live ou Tacite, ils s'imaginent que
tout est connu : trompés par des guides, enivrés de leur propre
idée, ils tracent à leur suite, de mille manières, le même
chemin dans des sables mouvants ; ils impriment sans cesse de nouveaux pas sur
des vestiges effacés, et finissent toujours par s'égarer dans
des déserts ou se perdre dans des précipices. Ce qui leur manque,
c'est, je le répète, la connaissance des véritables principes
; et cette connaissance qui dépend de celle de l'universalité
des choses, en est toujours produite, ou la produit irrésistiblement.
J'ai bien longtemps médité sur ces principes, et je crois les
avoir pénétrés. Mon dessein est de les faire connaître
; mais cette entreprise n'est pas sans quelque difficulté ; car, quoique
ces principes aient un nom très connu et très usité, il
s'en faut de beaucoup que ce nom donne la juste idée de la chose immense
qu'il exprime. Il ne suffirait donc pas de nommer ces principes pour en donner
même la plus vague connaissance; il ne suffirait pas non plus de les définir,
puisque toute définition de principes est incomplète, par cela
même qu'elle définit ce qui est indéfinissable, et donne
des bornes à ce qui n'en a pas. Il faut, de toute nécessité,
les voir agir pour les comprendre, et chercher à les distinguer dans
leurs effets, puisqu'il est absolument impossible de les saisir dans leur cause.
Ces considérations, et d'autres qui se découvriront facilement
dans le cours de cet ouvrage, m'ont déterminé à laisser
d'abord de côté la forme didactique ou dogmatique, pour prendre
la forme historique, afin d'avoir occasion, de mettre en action ou en récit
plusieurs choses dont les développements m'auraient été
interdits autrement, ou m'auraient entraîné dans des longueurs
interminables.
Cette forme historique que j'ai principalement adoptée m'a d'ailleurs
offert plusieurs avantages : elle m'a permis non seulement de mettre souvent
en scène et de personnifier même les principes politiques, pour
en faire mieux sentir l'action ; mais elle m'a donné lieu de présenter
en abrégé le tableau particulier de l'histoire de la terre sous
le rapport politique, tel que je l'avais originellement conçu, et que
je l'avais déjà esquissé, pour le faire entrer comme partie
intégrante dans le tableau général dont je m'occupais.
J'ose me flatter qu'un lecteur, curieux de remonter des effets aux causes, et
de connaître les événements antérieurs, me pardonnera
les détails trop connus dans lesquels je suis forcé d'entrer,
en faveur des choses peu connues ou complètement ignorées que
je lui montrerai pour la première fois. Je pense aussi qu'il me permettra
quelques hypothèses indispensables dans le mouvement transcendantal que
j'ai pris vers l'origine des sociétés humaines. Sans doute qu'il
ne me demandera pas des preuves historiques à l'époque où
il n'existait pas d'histoire, et qu'il se contentera de preuves morales ou physiques
que je lui donnerai; preuves tirées des déductions rationnelles
ou des analogies étymologiques. Il lui suffira de voir, quand les preuves
historiques viendront, qu'elles ne contredisent en aucune manière ces
premières hypothèses, qu'elles les soutiennent, au contraire,
et qu'elles en sont soutenues.
Il ne me reste plus, pour terminer ce préambule, qu'un mot à dire,
et ce mot est peut-être le plus
important. Nous allons nous entretenir de l'Homme ; et cet être ne nous
est encore connu ni dans son
origine, ni dans ses facultés, ni dans l'ordre hiérarchique qu'il
occupe dans l'univers. Le connaître dans
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son origine, c'est-à-dire dans son principe ontologique, nous est inutile
pour le moment, puisque nous n'avons pas besoin de savoir ce qu'il a été
hors de l'ordre actuel des choses, niais seulement de connaître ce qu'il
est dans cet ordre : ainsi nous pouvons laisser à la cosmogonie, dont
l'ontologie proprement dite constitue une partie, le soin de nous enseigner
l'origine de l'homme, comme elle nous enseigne l'origine de la terre ; c'est
dans les écrits de Moise et des autres écrivains hiérographes
que nous pouvons apprendre ces choses ; mais nous ne pouvons nous dispenser
d'interroger la science anthropologique si elle existe, ou de la créer
si elle n'existe pas, pour nous instruire de ce qu'est l'homme eu tant qu'homme,
quelles sont ses facultés morales et physiques, comment il est constitué
intellectuellement et corporellement, de la même manière que nous
interrogerions la science géologique ou géographique, si nous
voulions nous occuper des formes intérieures ou extérieures de
la terre. Je suppose que ces deux dernières sciences sont connues de
mes lecteurs, du moins en général, et qu'il a sur l'homme corporel
autant de notions positives qu'il lui en est nécessaire pour lire l'histoire
commune, telle qu'elle est vulgairement écrite. Mais mon intention, en
traitant de l'état social de l'homme, et de l'histoire politique et philosophique
du genre humain, n'étant pas de répéter ce qu'on trouve
partout ; mais voulant, au contraire, exposer des choses nouvelles, et m'élever
à des hauteurs peu fréquentées, j'ai besoin de faire connaître
d'avance la constitution intellectuelle, métaphysique de l'homme, telle
que je la conçois, afin que je puisse me faire entendre quand je parlerai
du développement successif de ses facultés morales, et de leur
action.
§II
Que la connaissance de l'homme est indispensable au législateur. En
quoi consiste cette connaissance.
Je réclame ici un peu plus d'attention qu'on n'en accorde ordinairement
à des discours préliminaires, parce qu'il ne s'agit pas tant de
préparer l'esprit à recevoir de certaines idées, que de
le mettre en état de les bien comprendre avant de les recevoir.
Puisque c'est de l'homme et pour l'homme que les écrivains politiques
et les législateurs ont écrit, il est
évident que la première et la plus indispensable connaissance
devait être pour eux, l'Homme ; et
néanmoins c'est une connaissance que la plupart ne possédaient
pas, qu'ils ne cherchaient pas à
acquérir, et qu'ils auraient été souvent incapables de
trouver, quand même ils l'auraient cherchée. Ils
recevaient l'homme tel que les naturalistes et les physiciens le leur présentaient,
selon la science
anthropographique plus qu'anthropologique, pour un animal, faisant partie du
règne animal, et ne
différant des autres animaux que par un certain principe de raison, que
Dieu,ou plutôt la Nature
décorée de ce nom, lui avait donné, comme elle avait donné
des plumes aux oiseaux et la fourrure aux
ours : ce qui pouvait aller jusqu'à le faire désigner par l'épithète
d'animal raisonnable. Mais attendu que ce
principe de raison, suivant les plus profonds physiologistes, paraissait n'être
pas étranger à certaines
classes d'animaux, aux chiens, aux chevaux, aux éléphants, etc.
; et qu'on avait vu des perroquets
apprendre même une langue, et se servir de la parole pour exprimer des
idées raisonnables, soit en
répondant aux interrogations, soit en interrogeant eux-mêmes, ainsi
que le rapporte Locke ; il découlait
de cette observation, que l'homme ne jouissait de ce principe que du plus au
moins à l'égard des autres
animaux, et qu'il ne devait cette supériorité accidentelle qu'à
la souplesse de ses membres, à la
perfection de ses organes, qui lui en permettaient l'entier développement.
On attribuait à la forme de sa
main, par exemple, tous ses progrès dans les sciences et dans les arts
; et l'on ne craignait pas d'insinuer
qu'un cheval aurait pu égaler Archimède comme géomètre,
ou Timothée comme musicien, s'il avait
reçu de la nature des membres aussi souples et des doigts aussi heureusement
conformés. Le préjugé à
cet égard était si profondément enraciné, qu'un
historien moderne osait bien avouer qu'il ne voyais
entre l'animal et l'homme de différence réelle que celle des vêtements
; et qu'un autre écrivain bien plus
célèbre, considérant cette supériorité de
raison que l'homme manifeste quelquefois comme une lueur
mensongère qui affaiblit la force de son instinct, dérange sa
santé et trouble son repos, ainsi qu'en effet
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il s'en trouvait peut-être malade et troublé lui-même, assurait
que si la nature nous a destinés à être sains, l'homme qui
médite est un animal dépravé.
Or, si pour méditer seulement l'homme se déprave, à plus
forte raison s'il contemple, s'il admire, et surtout s'il adore!
Lorsque, après avoir posé de semblables prémisses, on raisonne
sur l'Etat social, et que, ne voyant dans l'homme qu'un animal plus ou moins
parfait, on s'érige en législateur, il est évadent qu'à
moins d'être inconséquent, on ne peut proposer que des lois instinctives,
dont l'effet certain est de ramener le Genre humain vers une nature âpre
et sauvage, dont son intelligence tend toujours à l'éloigner.
C'est bien ce que voient d'autres écrivains qui, réunissant une
plus grande exaltation d'idées à la même ignorance de principes,
et se trouvant effrayés des conséquences où ces tristes
précepteurs les entraînent, se jettent avec force du côté
opposé, et franchissent le juste milieu si recommandé par les
sages. Ceux-là faisaient de l'homme un pur animal ; ceux-ci en font une
intelligence pure. Les uns plaçaient leur point d'appui dans ses besoins
les plus physiques ; les autres le posent dans ses espérances les plus
spirituelles ; et tandis que les premiers le resserrent dans un cercle matériel,
dont toutes les puissances de son être le poussent à sortir, les
seconds, se perdant dans les plus vagues abstractions, le lancent dans une sphère
illimitée, à l'aspect de laquelle son imagination même recule
épouvantée. Non : l'homme n'est ni un animal ni une intelligence
; c'est un être mitoyen, placé entre la matière et l'esprit,
entre le ciel et la terre, pour en être le lien. Les définitions
qu'on a essayé d'en donner pèchent toutes par défaut ou
par excès. Quand on l'appelle un animal raisonnable, on dit trop peu
; quand on le désigne comme une intelligence servie par des organes,
on dit trop. L'homme, en prenant même ses formes physiques pour celles
d'un animal, est plus que raisonnable ; il est intelligent et libre. En accordant
qu'il soit une intelligence dans sa partie purement spirituelle, il n'est pas
vrai que cette intelligence soit toujours servie par des organes, puisque ces
organes, visiblement indépendants d'elle, sont entraînés
souvent par des impulsions aveugles, et produisent des actes qu'elle désavoue.
Si j'étais interpellé de donner moi-même une définition
de l'Homme, je dirais que c'est un être corporel élevé à
la vie intellectuelle, susceptible d'admiration et d'adoration ; ou bien un
être intellectuel asservi à des organes, susceptible de dégradation.
Mais les définitions, telles qu'elles soient, représenteront toujours
assez mal un être aussi compliqué : il vaut mieux tâcher
de le faire connaître. Interrogeons un moment les archives sacrées
du genre humain.
Les philosophes, naturalistes ou physiciens qui ont renfermé l'homme
dans la classe des animaux ont commis une faute énorme. Trompés
par leurs superficielles observations, par leurs frivoles expériences,
ils ont négligé de consulter la voix des siècles, les traditions
de tous les peuples. S'ils avaient ouverts les livres sacrés des plus
anciennes nations du monde, ceux des Chinois, des Hindous, des hébreux
ou des Parses, ils y auraient vu que le règne animal existait tout entier
avant que l'Homme existât. Lorsque l'Homme parut sur la scène de
l'univers, il forma à lui seul un quatrième règne, le Règne
hominal. Ce règne est nommé Pan Kou par les Chinois, Pourou par
les Brahmes, Kai-Omordz ou Meschia par les sectateurs de Zoroastre, et Adam
par les Hébreux et par tous les peuples qui reçoivent le Sépher
de Moise, soit qu'ils s'y rattachent par l'Evangile comme les Chrétiens,
soit qu'ils y remontent par le Coran et l'Evangile comme les Musulmans. Je sais
bien que ceux des interprètes de ces livres qui ne s'arrêtent qu'aux
formes littérales et vulgaires, qui restent étrangers à
la manière d'écrire des anciens, prennent également aujourd'hui
Pan-Kou, Pourou, Kai-Omordz ou Adam pour un seul homme, le premier individu
de l'espèce ; mais j'ai assez prouvé dans ma traduction de la
Cosmogonie de Moïse, contenue dans les dix premiers chapitres du Sépher,
qu fallait entendre par Adam, non pas l'homme en particulier, mais l'Homme en
général, l'Homme universel, le Genre humain tout entier, le Règne
hominal enfin. Si les circonstances me permettent un jour de donner sur cette
Cosmogonie le commentaire que j'ai promis, je prouverai de la même manière,
que le premier homme des Chinois, des Hindous ou des Parses, Pan-Kou, Pourou
ou Kai-Omordz, doit être également universalisé, et conçu,
non comme un seul homme, mais comme la réunion de tous les hommes qui
sont entrés, entrent ou entreront dans la composition de ce grand tout
que j'appelle le Règne hominal.
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Mais enfin en supposant, malgré les preuves nombreuses apportées
à l'appui de ma traduction, preuves que nul n'a osé encore attaquer
sérieusement depuis cinq ans qu'elles sont émises et connues ;
en supposant, dis-je, qu'on voulût prendre Adam et les différents
êtres cosmogoniques qui lui correspondent dans les livres sacrés
des autres nations, pour un homme individuel, il restera toujours certain que
tous ces livres s'accordent à distinguer ces êtres du règne
animal, en les faisant paraître seuls à une époque différente,
et en les rendant l'objet d'une création spéciale ; ce qui m'autorise
assez à ne point confondre l'homme avec les animaux en les renfermant
avec eux dans la même catégorie ; mais, au contraire, à
faire du genre humain un règne supérieur comme je l'ai fait. D'ailleurs
que l'on interroge les plus savants géologistes, ceux qui ont pénétré
le plus avant dans la connaissance matérielle de notre globe, ils vous
diront que, parvenus à une certaine profondeur, on ne trouve plus aucun
vestige, aucun détriment qui annonce la présence de l'homme dans
les premiers âges du monde, tandis que les débris et les ossements
des animaux s'y rencontrent avec profusion ; ce qui s'accorde parfaitement avec
tes traditions sacrées dont j'ai parlé3. J'ai déjà
eu occasion dans mes Examens sur les Vers dorés de Pythagore, de parler
de l'Homme, et de réunir comme en un faisceau les traditions sacrées,
conservées dans les mystères antiques, les pensées des
théosophes et des philosophes les plus célèbres, pour en
former un tout qui pût nous éclairer sur l'essence intime de cet
être, d'autant plus important et plus difficile à connaître
qu'il n'appartient pas à une nature simple, matérielle ou spirituelle,
ni même à une nature double, matérielle et spirituelle tout
ensemble ; mais, comme je l'ai montré dans cet ouvrage, à une
nature triple enchaînée elle-même à une quatrième
puissance qui le constitue. Je reproduirai tout à l'heure ce résultat
de mes études antérieures, et j'en rapprocherai les traits disséminés
ailleurs, en y ajoutant quelques développements que la méditation
et l'expérience m'ont suggérés depuis. Posons d'abord quelques
idées générales. Au moment où l'Homme parut sur
la terre, les trois règnes qui en forment l'ensemble et la divisent existaient.
Le règne minéral, le végétal et l'animal avaient
été l'objet de trois créations successives, de trois apparitions
ou de trois développements ; l'Homme, ou plutôt le règne
hominal, fut le quatrième. L'intervalle qui sépara ces diverses
apparitions est mesuré, dans le Sépher de Moïse, par un mot
qui ex prime une manifestation phénoménale ; en sorte qu'en le
prenant dans le sens le plus restreint, on a pu lui faire signifier un jour
: mais ce sens est évidemment forcé, et on ne peut se refuser
d'y voir un période de temps indéterminé, toujours relatif
à l'être auquel il est appliqué. Chez les nations dont j'ai
parlé, où les divers développements de la nature se trouvent
énoncés à peu près comme dans le Sépher de
Moïse, on mesure ordinairement ce période par la durée de
la grande année, équivalente à cette révolution
astronomique, appelée aujourd'hui précession des équinoxes,
ou par une de ses divisions ; en sorte qu'on peut la concevoir comme 9, 18,
27 ou 36 mille de nos années ordinaires. Mais quelle que soit la longueur
temporelle de ce période, nommé par Moïse une manifestation,
une immensité, une mer, ou un jour, ce n'est pas ici de quoi il s'agit
: le point important est d'avoir démontré, par l'accord de toutes
les cosmogonies, que l'Homme ne fut jamais compris dans le règne animal.
Ce règne, au contraire, ainsi que les deux autres plus inférieurs,
le végétal et le minéral, furent compris dans le sien,
et lui furent entièrement subordonnés.
L'Homme, destiné à être le noeud qui unit la Divinité
à la matière, fut, selon l'expression d'un moderne
naturaliste, la chaîne de communication entre tous les êtres. Placé
aux confins de deux mondes, il
devint la voie d'exaltation dans le corps, et celle d'abaissement dans l'esprit
divin. L'essence élaborée
des trois règnes de la nature se réunit en lui à une puissance
volitive, libre dans son essor, qui en fit le
type vivant de l'univers, et t'image de Dieu même. Dieu est le centre
et la circonférence de tout ce qui
est : l'Homme, à l'imitation de Dieu, est le centre et la circonférence
de la sphère qu'il habite ; il n'existe
3 Si mon intention avait été de faire un ouvrage d'érudition
j'aurais pu entasser ici les citations et appeler toute
l'antiquité en témoignage, non seulement de ce que j'ai dit jusqu'ici,
mais de ce que j'ai à dire encore ; mais comme cet
appareil scolastique ne servirait qu'a retarder ma marche dans un ouvrage destiné
à exposer plutôt des pensées que des
faits, je me suis abstenu et je m'abstiendrai de rien citer ; priant seulement
le lecteur de croire que toutes les autorités
sur lesquelles je m'appuierai sont inattaquables du côté de la
science, et reposent sur des bases historiques inébranlables.
" Page 15 - que lui seul dans cette sphère qui soit composé
de quatre essences : aussi est-ce lui que Pythagore désignait par son
mystérieux quaternaire:
.Immense et pur symbole,
Source de la nature, et modèle des Dieux.
La notion de toutes choses est congénère à l'Homme; la
science de l'immensité et de l'éternité est dans son esprit.
Des ténèbres épaisses lui en dérobent souvent, il
est vrai, le discernement et l'usage ; mais il suffit de l'exercice assidu de
ses facultés pour changer ces ténèbres en lumière,
et lui rendre la possession de ses trésors. Rien ne peut résister
à la puissance de sa volonté, quand sa volonté, émue
par l'amour divin, principe de toute vertu, agit d'accord avec La Providence.
Mais, sans nous engager plus avant dans ces idées, qui trouveront mieux
leur place ailleurs, continuons nos recherches.
§ III
Constitution intellectuelle, métaphysique de l'Homme.
L'HOMME, comme je viens de le dire, appartient à une nature triple ;
il peut donc vivre d'une triple vie : d'une vie instinctive, d'une vie animique,
ou d'une vie intellectuelle. Ces trois vies, quand elles sont toutes les trois
développées, se confondent dans une quatrième, qui est
la vie propre et volitive de cet être admirable, dont la source immortelle
est dan.s la vie et la volonté divine. Chacune de ces vies a son centre
particulier et sa sphère appropriée.
Je vais tâcher de présenter à l'esprit du lecteur une vue
métaphysique de la constitution intellectuelle de l'homme; mais je dois
le prévenir qu'il ne doit rien concevoir de matériel dans ce que
je lui dirai à cet égard. Quoique je sois obligé, pour
me faire entendre, de me servir de termes qui rappellent des objets physiques,
tels que ceux de centre, de sphère, de circonférence, de rayon,
etc. on ne doit point penser qu'il entre rien de corporel, ni surtout rien de
mécanique dans ces choses. Ces mots que j'emploierai, faute d'autres,
doivent être entendus par l'esprit seul, et abstraction faite de toute
matière. L'homme, considéré spirituellement, dans l'absence
de ses organes corporels, peut donc être conçu sous la forme d'une
sphère lumineuse, dans laquelle trois foyers centraux donnent naissance
à trois sphères distinctes, toutes les trois enveloppées
par la circonférence de cette sphère. De chacun de ces trois foyers
rayonne une des trois vies dont j'ai parlé. Au foyer inférieur
appartient la vie instinctive ; au foyer médiane, la vie animique; et
au foyer supérieur, la vie intellectuelle. Parmi ces trois centres vitaux,
on peut regarder le centre animique comme le point fondamental ; le premier
mobile sur lequel repose et se meut tout l'édifice de l'être spirituel
humain. Ce centre, en déployant sa circonférence, atteint les
deux autres centres, et réunit sur lui-même les points opposés
des deux circonférences qu'ils déploient : en sorte que les trois
sphères vitales, en se mouvant l'une dans l'autre, se communiquent leurs
natures diverses, et portent de l'une à l'autre leur influence réciproque.
Dès que le premier mouvement est donné à l'être humain
en puissance, et qu'il passe en acte par un effet de sa nature, ainsi déterminée
par la Cause première de tous les êtres, le foyer instinctif attire
et développe les éléments du corps ; le foyer animique
crée l'âme, et l'intellectuel élabore l'esprit. L'homme
se compose donc de corps, d'âme et d'esprit. Au corps appartiennent les
besoins; à l'âme, les passions; à l'esprit, les inspirations.
A mesure que chaque foyer grandit et rayonne, il déploie une circonférence
qui, se divisant par son rayon propre, présente six points lumineux,
à chacun desquels se manifeste une faculté, c'est-à-dire
un mode particulier d'action, selon la vie de la sphère, animique, instinctive
ou intellectuelle. Afin d'éviter la confusion, nous ne nommerons que
trois de ces facultés sur chaque circonférence ; ce qui nous en
donnera neuf en tout; savoir:
Pour la sphère instinctive: la sensation, l'instinct, le sens commun.
Pour la sphère animique; le sentiment, l'entendement, la raison.
" Page 16 -
Pour la sphère intellectuelle: l'assentiment, l'intelligence, la sagacité
L'origine de toutes ces facultés est d'abord dans la sphère instinctive
: c'est là qu'elles prennent toutes naissance, et qu'elles reçoivent
toutes leurs premières formes. Les deux autres sphères, qui ne
se développent qu'après n'acquièrent leurs facultés
relatives que secondairement, et par transformation ; c'est-à-dire que
la sphère instinctive étant entièrement développée,
et portant par son point circonférentiel, la sensation, par exemple,
au centre animique, ce centre est ébranlé ; il se déploie,
s'empare de cette faculté qui l'émeut, et transforme la sensation
en sentiment. Ce sentiment, porté de la même manière, et
lorsque toutes les conditions sont remplies pour cela, au centre intellectuel,
y est saisi à son tour par ce centre, et transformé en assentiment.
Ainsi l'instinct proprement dit, passant de la sphère instinctive dans
l'animique, s'y transforme en entendement ; et l'entendement devient intelligence,
par une suite de son passage de cette dernière sphère dans la
sphère intellectuelle. Cette transformation a lieu par toutes les autres
facultés de ce genre, quel qu'en soit le nombre. Mais cette transformation
qui s'exécute sur les facultés du genre de la sensation, que je
considère comme des affections circonférentielles, et par conséquent
extérieures, s'exécute aussi sur les besoins, qui sont des affections
centrales, intérieures ; de manière que le besoin, porté
du centre instinctif au centre animique, y devient ou peut y devenir passion
; et que si cette passion passe du centre animique au centre intellectuel, elle
peut y prendre le caractère d'une inspiration, et réagir sur la
passion, comme la passion réagit sur le besoin.
A présent, considérons que toute affection circonférentielle
du genre de la sensation excite un mouvement plus ou moins fort dans le centre
instinctif, et s'y représente à l'instant comme plaisir ou douleur,
selon que ce mouvement est agréable ou fâcheux, et qu'il prend
sa source dans le bien ou dans le mal physiques. L'intensité du plaisir
ou de la douleur est relative à celle du mouvement excité, et
à sa nature. Si ce mouvement a une certaine force, il fait naître,
selon qu'il est agréable ou douloureux, deux effets inévitables;
l'attrait qui l'attire, ou la crainte qui le repousse s'il est faible et douteux,
il produit l'indolence.
De même que le centre instinctif perçoit par la sensation le bien
et le mal physiques sous les noms de plaisir ou de douleur, le centre animique
développe par le sentiment le bien et le mal moraux sous les noms d'amour
ou de haine ; et le centre intellectuel se représente le bien et le mal
intellectuels sous les noms de vérité ou d'erreur. Mais ces effets
inévitables d'attrait ou de crainte qui s'attachent à la sensation
instinctive, selon qu'elle excite le plaisir ou la douleur, ne survivent pas
à cette sensation, et disparaissent avec elle ; tandis que, dans la sphère
animique, le sentiment qui fait naître l'amour ou la haine, amenant également
deux effets certains, le désir ou la terreur, loin de disparaître
avec la cause du sentiment qui les a produits, persistent, au contraire, encore
longtemps après avec ce même sentiment, prennent le caractère
de passions, et appellent ou repoussent la cause qui les a fait naître.
La différence notable de la vie instinctive et de la vie animique est
là ; le lecteur attentif et curieux doit le remarquer et y réfléchir.
Les sensations instinctives sont toutes actuelles, et leurs effets instantanés
; mais les sentiments animiques sont durables, indépendamment du mouvement
physique qui les produit. Quant aux assentiments intellectuels qui affirment
la vérité ou l'erreur, ils sont non seulement durables comme les
sentiments, mais influents, encore même qu'ils sont passés.
Pour ce qui est de l'indolence, qu'excite un mouvement faible ou douteux dans
la sensation physique, elle se transforme en apathie dans le sentiment moral,
et en cette sorte d'indifférence dans l'assentiment intellectuel, qui
confond la vérité et l'erreur, et laisse insouciant sur l'une
comme sur l'autre. Cet état, habituel dans l'enfance de l'individu, comme
dans l'enfance du règne, domine également dans celle des sociétés4.
4 Comme mon intention n'a pas été de donner ici un système
complet de la science anthropologique, mais seulement
d'en établir les principes, je n'entrerai pas dans le détail de
toutes les transformations qui ont lieu entre les besoins de
toutes sortes, les passions et les inspirations qui en naissent et les réactionnent
; ni dans celui plus considérable encore
des innombrables variations qu'amènent dans les sensations, dans les
sentiments ou dans les assentiments, les six sens
dont l'homme est doué, le tact, le goût, l'odorat, l'ouïe,
la vue et le sens mental, qui, réunissant tous les autres, les
conçoit, les compare, et les ramène à l'unité dont
leur nature les éloigne. Un pareil travail comporterait seul un long
ouvrage qui sortirait nécessairement des bornes d'une simple dissertation.
" Page 17 -
Cette existence tripliforme de l'homme, quoiqu'elle paraisse déjà
très compliquée, à cause des actions nombreuses et des
réactions qu'opèrent incessamment, les uns à l'égard
des autres, les besoins instinctifs, les passions animiques et les inspirations
intellectuelles, serait encore très simple, et n'offrirait guère
que celle d'un être nécessité, si nous n'avions pas à
considérer cette quatrième vie, qui renferme les trois autres,
et donne à l'homme la liberté, qu'il n'aurait pas sans elle. Redoublons
ici d'attention, car le sujet est important et difficile.
Sur le centre même de la sphère animique, premier mobile de l'être
spirituel humain, porte un autre centre qui y est inhérent, dont la circonférence,
en se déployant, atteint les points extrêmes des sphères
instinctive et intellectuelle, et les enveloppe également. Cette quatrième
sphère, dans l'intérieur de laquelle se meuvent les trois sphères
de l'instinct, de l'âme et de l'esprit, à la place et selon le
mode que j'ai tâché de décrire, est celle de la puissance
efficiente, volitive, dont l'essence, émanée de la Divinité,
est indestructible et irréfragable comme elle. Cette sphère, dont
la vie incessamment rayonne du centre à la circonférence, peut
s'étendre ou se resserrer dans l'espace éthéré jusqu'à
des bornes qui pourraient s'appeler infinies, si DIEU n'était pas le
seul être infini. Voilà quelle est la sphère lumineuse dont
j'ai parlé au commencement de cet article.
Lorsque cette sphère est suffisamment développée, sa circonférence,
déterminée par l'étendue de son rayon, admet un grand nombre
de facultés ; les unes primordiales, les autres secondaires, faibles
d'abord, mais qui se renforcent graduellement à mesure que le rayon qui
les produit acquiert de la force et de la grandeur. Parmi ces facultés,
nous en nommerons seulement douze, six primordiales, et six secondaires, en
commençant par les plus inférieures, et finissant par les plus
élevées. Ces douze facultés sont : l'attention et la perception,
la réflexion et la répétition, la comparaison et le jugement,
la rétention et la mémoire, le discernement et la compréhension,
l'imagination et la création. La puissance volitive, qui porte ses facultés
partout avec elle, les place où elle veut, dans la sphère instinctive,
dans l'animique, dans l'intellectuelle ; car cette puissance est toujours là
où elle veut être. La triple vie que j'ai décrite est son
domaine, elle en use à son gré, sans que rien puisse attenter
à sa liberté qu'elle-même, ainsi que je le dirai dans la
suite de cet ouvrage.
Dès qu'une sensation, un sentiment, un assentiment, se manifestent dans
l'une des trois vies qui lui sont soumises, elle en a la perception, par l'attention
qu'elle leur donne ; et, usant de sa faculté de s'en procurer la répétition,
même en l'absence de leur cause, elle les examine par la réflexion.
La comparaison qu'elle en fait, selon le type de ce qu'elle approuve ou de ce
qu'elle n'approuve pas, détermine son jugement. Ensuite elle forme sa
mémoire par la rétention de son propre travail, arrive au discernement,
et par conséquent à la compréhension, et enfin rassemble,
rapproche par l'imagination, les idées disséminées, et
parvient à la création de sa pensée. C'est bien à
tort, comme on voit, que l'on confond, dans le langage vulgaire, une idée
avec une pensée. Une idée est l'effet simple d'une sensation,
d'un sentiment ou d'un assentiment ; tandis qu'une pensée est un effet
composé, un résultat quelquefois immense. Avoir des idées,
c'est sentir; avoir des pensées, c'est opérer.
La même opération que je viens de décrire succinctement,
s'exécute de la même manière sur les besoins, les passions
et les inspirations : mais, dans ce dernier cas, le travail de la puissance
volitive est central ; au lieu que, dans le premier cas, il était circonférentiel.
C'est ici où cette magnifique puissance se montre dans tout son éclat,
devient le type de l'univers, et mérite le nom de microcosme, que toute
l'antiquité lui a donné.
De même que la sphère instinctive agit par besoin, l'animique par
passion, l'intellectuelle par inspiration, la sphère volitive agit par
détermination ; et de là dépend la liberté de l'homme,
sa force, et la manifestation de sa céleste origine. Rien n'est si simple
que cette action que les philosophes et les moralistes ont eu tant de peine
à expliquer. Je vais tâcher de la faire sentir.
La présence d'un besoin, d'une passion, ou d'une inspiration, excite
dans la sphère où elle est produite un mouvement giratoire plus
ou moins rapide, selon l'intensité de l'un ou de l'autre : ce mouvement
est ordinairement appelé appétit ou appétence dans l'instinct,
émotion ou entraînement dans l'âme et dans l'esprit ;
" Page 18 -
souvent ces termes se substituent les uns aux autres, et se varient par des
synonymes dont le sens exprime plus ou moins de force dans le mouvement. La
puissance volitive, qui en est ébranlée, a trois déterminations
dont elle est libre de faire usage : premièrement, elle cède au
mouvement, et sa sphère tourne du même côté que la
sphère agitée ; secondement, elle y résiste, et tourne
du côté opposé ; troisièmement, elle demeure en repos.
Dans le premier cas, elle se laisse nécessiter par l'instinct, entraîner
par l'âme, ou émouvoir par l'esprit, et connive avec le besoin,
la passion ou l'inspiration ; dans le second, elle les combat, et amortit leur
mouvement par le sien ; dans le troisième, elle suspend l'acquiescement
ou le rejet, et examine ce qu'il lui convient le mieux de faire. Quelle que
soit sa détermination, sa volonté efficiente, qui se manifeste
librement, trouve des moyens de servir ses diverses appétences, de les
combattre, ou de méditer sur leurs causes, leurs formes et leurs conséquences.
Ces moyens, qui sont dans le rayonnement continuel du centre à la circonférence,
et de la circonférence au centre, sont très nombreux. Je vais
seulement signaler ici ceux qui s'attachent plus particulièrement aux
douze facultés que j'ai déjà nommées.
L'attention et la perception agissent par individualisation et numération.
La réflexion et la répétition par décomposition
et analyse.
La comparaison et le jugement, par analogie et synthèse.
La rétention et la mémoire, par méthode et catégorie.
Le discernement et la compréhension, par induction et déduction.
L'imagination et la création, par abstraction et généralisation.
L'emploi de ces moyens, et de beaucoup d'autres qu'il serait trop long de nommer
s'appelle méditation. La méditation constitue la force de la volonté
qui l'emploie. L'acquiescement de cette volonté, ou sa résistance,
selon qu'ils sont bien ou mal appliqués, selon qu'ils sont simultanés
ou longtemps débattus, font de l'homme un être puissant on faible,
élevé ou vil, sage ou ignorant, vertueux ou vicieux : les oppositions,
les contradictions, les orages de toutes sortes qui s'élèvent
dans son sein, n'ont point d'autres causes que les mouvements des trois sphères
vitales, l'instinctive, l'animique et l'intellectuelle, souvent opposés
entre eux, et plus souvent encore contradictoires avec le mouvement régulateur
de la puissance volitive, qui refuse son adhésion déterminative,
ou qui ne la donne qu'après de violents combats.
Lorsque les déterminations de la volonté ont lieu sur des objets
du ressort de la sensation, du sentiment ou de l'assentiment, l'acquiescement
ou la résistance suivent simultanément l'impulsion de l'instinct,
de l'entendement ou de l'intelligence, et portent leur nom : quand ils sont
précédés de la méditation, ils prennent le caractère
du sens commun, de la raison ou de la sagacité, et sont dits leur appartenir,
et même être leur propre création.
Après avoir tracé ce rapide tableau de la constitution intellectuelle,
métaphysique, de l'homme, je n'ai pas besoin, je pense, de dire qu'il
n'est qu'esquissé, et qu'il demande, de la part de celui qui voudra le
saisir dans son ensemble et dans ses détails, une grande force d'attention
et une étude répétée. J'aurais bien voulu éviter
tant de peine à mes lecteurs ; et l'on pensera peut-être que j'y
serais parvenu en entrant moi-même dans plus de détails ; mais
on se trompe ; je n'aurais fait qu'allonger ma description, sans autre fruit
que d'en diminuer la clarté. J'ai dit tout ce qu'il était essentiel
de dire ; j'ai apporté tous mes soins à bien distinguer les masses.
Quant aux détails, il faut les éviter tant qu'on peut dans un
sujet où ils sont infinis, et c'est précisément ici le
cas. Il se présentera d'ailleurs, dans l'ouvrage qui va suivre, plusieurs
occasions d'appliquer et de développer les principes que j'ai posés.
Tout ce qui me reste à faire pour le moment, c'est de prévenir
sur quelques difficultés qui pourront se rencontrer dans leur application.
L'homme, n'ayant jamais été analysé aussi rigoureusement
que je viens de le faire dans son ensemble, et son anatomie métaphysique
n'ayant jamais été aussi nettement présentée, on
s'est habitué à prendre très souvent pour le tout une seule
de ses parties, et à appeler âme, par exemple, non seulement l'âme
proprement dite, mais encore les trois sphères vitales, et même
la sphère volitive qui les enveloppe.
" Page 19 -
D'autres fois on s'est contenté de nommer cet ensemble esprit, par opposition
au corps ; et puis encore, intelligence, par opposition à l'instinct.
Tantôt on a considéré le seul entendement comme la réunion
de toutes les facultés, et la raison comme la règle universelle,
vraie ou fausse, de toutes les déterminations de la volonté. Cet
abus de termes ne saurait être dangereux quand il peut être apprécié.
Ce qu'on a fait par habitude, on peut le continuer pour la commodité
du discours, et pour éviter les longueurs d'une élocution embarrassée
; mais il faut prendre garde de ne pas le faire par ignorance. Si l'on veut
connaître l'homme en lui même, il faut le considérer tel
que je viens d'en tracer le tableau, car il est ainsi. Quand je dis néanmoins
que l'homme est ainsi, cela ne doit s'entendre que de l'Homme en général,
considéré abstractivement dans la possibilité de son essence.
L'homme individuel est très rarement développé dans toutes
ses modifications mentales, même aujourd'hui que le règne hominal
jouit d'une grande puissance dans la nature. Dans l'enfance du règne,
la masse de l'humanité était loin d'être ce qu'elle est
à présent ; la vie instinctive était dans l'individu la
vie prépondérante, l'animique ne jetait que de faibles lueurs,
et l'intellectuelle n'existait encore qu'en germe. Tel on voit l'enfant naître
dans la débilité de tous ses organes, privé même
de la plupart des sens physiques, sans aucun indice des facultés imposantes
qu'il doit avoir un jour, se développer peu à peu, prendre des
forces, acquérir l'ouïe et la vue qui lui manquaient, croître,
connaître ses besoins, manifester ses passions, donner des preuves de
son intelligence, s'instruire, s'éclairer, et devenir enfin un homme
parfait par l'usage de sa volonté ; tel on doit considérer le
règne hominal passant par toutes les phases de l'enfance, de l'adolescence,
de la jeunesse et de l'age viril. Un homme particulier est à une grande
nation, comme une grande nation est au règne en général.
Qui sait, par exemple, combien d'hommes avaient fourni leur carrière
depuis la plus faible aurore de la vie jusqu'à son extrême déclin,
parmi les peuples d'Assyrie ou d'Égypte, durant la longue existence de
ces deux peuples ? et qui sait combien de peuples semblables sont destinés
encore à briller et à s'éteindre sur la scène du
monde, avant que l'Homme universel arrive à la caducité ? En traçant
le tableau métaphysique qu'on a vu, j'ai considéré l'homme
dans le plus grand développement qu'il puisse atteindre aujourd'hui.
Ce développement même n'appartient pas à tous les hommes
; il n'appartient pas même à la plus grande partie d'entre eux
; il n'est l'apanage que du petit nombre. La nature ne fait pas les hommes égaux
; les âmes diffèrent encore plus que les corps. J'ai déjà
énoncé cette grande vérité dans mes Examens des
Vers dorés de Pythagore, en montrant que telle était la doctrine
des mystères et la pensée de tous les sages de l'antiquité.
L'égalité sans doute est dans l'essence volitive de tous, puisque
cette essence est divine ; mais l'inégalité s'est glissée
dans les facultés par la diversité de l'emploi et la différence
de l'exercice ; le temps ne s'est point mesuré également pour
les uns comme pour les autres ; les positions ont changé, les routes
de la vie se sont raccourcies ou allongées ; et, quoiqu'il soit bien
certain que tous les hommes partis du même principe doivent parvenir au
même but, il y en a beaucoup, et c'est le plus grand nombre, qui sont
très loin d'être arrivés, tandis que quelques uns le sont,
que d'autres sont près de l'être, et que plusieurs, obligés
de recommencer leur carrière, ne font qu'échapper au néant
qui les aurait engloutis si l'éternité de leur existence n'était
pas assurée par l'éternité de son auteur.
L'égalité animique est donc, dans l'actualité des choses,
une chimère encore plus grande que l'égalité des forces
instinctives du corps. L'inégalité est partout, et dans l'intelligence
encore plus que dans tout le reste ; puisqu'il y a parmi les hommes existants,
et surtout parmi ceux dont la civilisation n'est qu'ébauchée,
un grand nombre d'hommes dont le centre intellectuel n'est pas même encore
en voie de développement. Quant à l'inégalité politique,
nous verrons plus loin, dans l'ouvrage qui va suivre, ce qu'on doit en penser.
" Page 20 -
§IV
L'homme est une des trois grandes puissances de l'Univers : quelles sont les
deux autres.
vitons la faute que presque tous les philosophes ont commise, surtout dans ces
temps modernes, et songeons que s'il est ridicule de prétendre écrire
sur l'homme sans le connaître, il est à la fois ridicule et odieux
de prétendre lui tracer une route sans être parfaitement instruit
du lieu d'où il part, du but où il tend, et de l'objet de son
voyage. Connaissons bien surtout sa position, et cherchons avec soin, puisqu'il
est lui-même une puissance, quelles sont les puissances supérieures
ou inférieures avec lesquelles il doit se trouver en contact.
É
Que L'homme universel soit une puissance, c'est ce qui est constaté par
tous les codes sacrés des nations ; c'est ce qui est senti par tous les
sages ; c'est ce qui est même avoué par tous les vrais savants.
Je lis dans un Dictionnaire d'histoire naturelle, imprimé tout récemment,
ces phrases remarquables :
" L'homme possède l'extrait de la puissance organisatrice ; c'est
dans son cerveau que vient aboutir l'intelligence qui a présidé
à la formation des êtres....
Il naît ministre et interprète des volontés divines sur
tout ce qui respire.... Le sceptre de la terre lui est confié ".
Environ quinze siècles avant notre ère, Moïse avait mis ces
paroles dans la bouche de la Divinité s'adressant à l'homme :
" Fructifiez et multipliez-vous, et remplissez l'étendue terrestre.
Que la splendeur éblouissante, que l'éclat terrifiant qui vous
entourera frappe de respect l'animalité entière, depuis l'oiseau
des régions les plus élevées jusqu'au reptile qui reçoit
le mouvement originel de l'élément adamique, et jusqu'au poisson
des mers ; sous votre puissance ils sont également mis ". Et longtemps
avant Moïse, le législateur des Chinois avait dit, en propres termes
et sans figures, que l'homme est une des trois puissances qui régissent
l'univers.
Il vaut mieux sans doute recevoir ces textes et une infinité d'autres
que je pourrais citer dans le même sens, que de croire avec Anaxagore,
copié par Helvétius, que l'homme est un animal dont toute l'intelligence
vient de la conformation de sa main ; ou bien avec Hobbes, suivi par Locke et
Condillac, qu'il ne porte avec lui rien d'inné, qu'il ne peut user de
rien sans habitude, et qu'il naît méchant et dans un état
de guerre avec ses semblables.
Mais quoiqu'il soit très vrai, comme l'affirment tous les sages et tous
les théosophes en attestant le nom de la Divinité, que l'homme
soit une puissance destinée par l'éternelle sagesse à dominer
la nature inférieure, à ramener l'harmonie dans la discordance
de ses élémens, à coordonner ses trois règnes entre
eux, et à les élever de la diversité à l'unité,
il n'est pourtant pas vrai, comme l'ont cru sans réflexion et sans examen
des hommes plus enthousiastes que judicieux, que cette puissance ait paru sur
la terre toute faite, munie de toutes ses forces, possédant tous ses
développements, et, pour ainsi dire, descendant du ciel environnée
d'une gloire recueillie sans trouble, et d'une science acquise sans peine. Cette
idée exagérée qui sort du juste milieu, si recommandé
par les sages, sort aussi de la vérité. L'Homme est une puissance
sans doute, mais une puissance en germe, laquelle, pour manifester ses propriétés,
pour atteindre à la hauteur où ses destinées l'appellent,
a besoin d'une action intérieure évertuée par une action
extérieure qui la réactionne. C'est une plante céleste
dont les racines attachées à la terre doivent y pomper les forces
élémentaires, afin de les élaborer par un travail particulier
; et qui, élevant peu à peu sa tige majestueuse, et se couvrant
en sa saison de fleurs et de fruits intellectuels, les mûrisse aux rayons
de la lumière divine, et les offre en holocauste au Dieu de l'univers.
Cette comparaison, qui est très juste, peut être continuée.
Un arbre, quand il est encore jeune, ne porte point encore des fruits, et le
cultivateur ne lui en demande pas. Il lui en demande même d'autant moins
qu'il sait que leur importance et leur utilité plus grandes exigent une
élaboration plus longue, et rendent son espèce moins hâtive
; mais quand le temps est arrivé de faire la récolte, il la fait
; et chaque saison qui la renouvelle doit en augmenter la quantité, si
la bonté de l'arbre répond à la bonté de la culture.
Quand la récolte manque plusieurs fois de suite sans que des accidens
extérieurs, des orages ou des
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souffles destructeurs aient nui à sa fécondité, l'arbre
est réputé mauvais, vicieux,et comme tel, suivant l'expression
énergique de Jésus, arraché et jeté au feu.
Or, ce qu'est la culture à l'arbre, la civilisation l'est à l'homme.
Sans l'une, la plante abandonnée à une nature pauvre et dégradée,
ne porterait que des fleurs simples et sans éclat, que des fruits lactescents
ou résineux, fades ou acerbes, et souvent empoisonnés ; sans l'autre,
l'homme livré à une nature marâtre, sévère
pour lui, parce qu'elle ne le reconnaît pas pour son propre enfant, ne
développerait que des facultés sauvages, et n'offrirait que le
caractère d'un être déplacé, souffrant et féroce,
avide et malheureux.
C'est donc de la civilisation que tout dépend dans l'homme ; c'est donc
sur son état social que se fonde l'édifice de sa grandeur. Attachons
avec force nos regards sur ces points importants, et ne craignons pas d'en faire
notre étude. Il n'est point d'objet plus digne de notre examen. Il n'est
pas d'étude dont les résultats nous promettent plus d'avantages.
Mais si l'homme n'est d'abord, comme je viens de le dire, qu'une puissance en
germe que la civilisation doive développer, d'où lui viendront
les principes de cette indispensable culture ? Je réponds que ce sera
de deux puissances auxquelles il se trouve lié, et dont il doit former
la troisième, selon la tradition du théosophe chinois déjà
citée. Ces deux puissances, au milieu desquelles il se trouve placé,
sont le Destin et la Providence. Au-dessous de lui est le Destin, nature nécessitée
et naturée ; au-dessus de lui est la Providence, nature libre et naturante.
Il est, lui, comme règne hominal, la volonté médiatrice,
la force efficiente, placée entre ces deux natures pour leur servir de
lien, de moyen de communication, et réunir deux actions, deux mouvements,
qui seraient incompatibles sans lui. Les trois puissances que je viens de nommer,
la Providence, l'Homme considéré comme règne hominal, et
le Destin, constituent le ternaire universel. Rien n'échappe à
leur action ; tout leur est soumis dans l'univers ; tout, excepté Dieu
lui-même qui, les enveloppant de son insondable unité, forme avec
elle cette tétrade sacrée des anciens, cet immense quaternaire,
qui est tout dans tout, et hors duquel il n'est rien.
J'aurai beaucoup à parler dans l'ouvrage qui va suivre de ces trois puissances
; et je signalerai, autant qu'il sera en moi, leur action respective, et la
part que chacune d'elles prend dans les événements divers qui
varient la scène du monde et changent la face de l'univers. Ce sera pour
la première fois qu'on les verra paraître ensemble comme causes
motrices, indépendantes l'une de l'autre, quoique également liées
à la cause unique qui les régit, agir selon leur nature, conjointes
ou séparées, et donner ainsi la raison suffisante de toutes choses.
Ces trois puissances, considérées comme principes principiants,
sont très difficiles à définir ; car, ainsi que je l'ai
déjà énoncé, on ne saurait jamais définir
un principe ; mais elles peuvent être connues par leurs actes, et saisies
dans leurs mouvements, puisqu'elles ne sortent pas de la sphère où
l'homme individu est renfermé comme partie intégrante de l'Homme
universel. Ce qui s'oppose à ce que Dieu puisse être connu et saisi
de la même manière que ces trois puissances qui en émanent,
c'est parce que cet Être absolu les contient sans en être contenu,
et les enchaîne sans en être enchaîné. Il tient, selon
la belle métaphore d'Homère, la chaîne d'or qui enveloppe
tous les êtres, et qui descend des hauteurs du brillant Olympe jusqu'au
centre du ténébreux Tartare ; mais cette chaîne, qu'il ébranle
à son gré, le laisse toujours immobile et libre. Contentons-nous
d'adorer en silence cet Être ineffable, ce Dieu hors duquel il n'est point
de Dieux ; et, sans chercher à sonder son insondable essence, cherchons
à connaître le puissant ternaire dans lequel il se réfléchit
: La Providence, l'Homme et le Destin. Ce que je vais dire ici ne sera en substance
que ce que j'ai déjà dit dans mes Examens sur les Vers dorés
de Pythagore, ou ailleurs ; mais dans une matière aussi difficile il
est impossible de ne pas se répéter.
Le Destin est la partie inférieure et instinctive de la Nature universelle,
que j'ai appelée nature naturée.
On nomme son action propre fatalité. La forme par laquelle il se manifeste
à nous se nomme nécessité ;
c'est elle qui lie la cause à l'effet. Les trois règnes de la
nature élémentaire, le minéral, le végétal
et
l'animal, sont le domaine du Destin ; c'est-à-dire que tout s'y passe
d'une manière fatale et forcée, selon
des lois déterminées d'avance. Le Destin ne donne le principe
de rien, mais il s'en empare, dès qu'il est
donné, pour en dominer les conséquences. C'est par la nécessité
seule de ces conséquences qu'il influe
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sur l'avenir, et se fait sentir dans le présent ; car tout ce qu'il possède
en propre est dans le passé. On peut donc entendre par le Destin, cette
puissance d'après laquelle nous concevons que les choses faites sont
faites, qu'elles sont ainsi et pas autrement, et que, posées une fois
selon leur nature, elles ont des résultats forcés qui se développent
successivement et nécessairement. Au moment où l'homme arrive
sur la terre il appartient au Destin, qui l'entraîne longtemps dans le
tourbillon de la fatalité. Mais quoique plongé dans ce tourbillon,
et d'abord soumis à son influence comme tous les êtres élémentaires,
il porte en lui un germe divin qui ne saurait jamais se confondre entièrement
avec lui. Ce germe, réactionné par le Destin lui même, se
développe pour s'y opposer. C'est une étincelle de la volonté
divine qui, participant à la vie universelle, vient dans la nature élémentaire
pour y ramener l'harmonie. A mesure que ce germe se développe il opère,
selon son énergie, sur les choses forcées, et opère librement
sur elles. La liberté est son essence. Le mystère de son principe
est tel, que son énergie s'augmente à mesure qu'elle s'exerce,
et que sa force, quoique comprimée indéfiniment, n'est jamais
vaincue. Lorsque ce germe est entièrement développé, il
constitue la Volonté de l'Homme universel, l'une des trois grandes puissances
de l'univers. Cette puissance, égale à celle du Destin qui lui
est inférieure, et même à celle de la Providence qui lui
est supérieure, ne relève que de Dieu seul, auquel les autres
sont également soumises, chacune selon son rang, ainsi que je l'ai déjà
dit. C'est la Volonté de l'homme, qui, comme puissance médiane,
réunit le Destin et la Providence ; sans elle, ces deux puissances extrêmes,
non seulement ne se réuniraient jamais, mais même ne se connaîtraient
pas. Cette volonté, en déployant son activité, modifie
les choses coexistantes, en crée de nouvelles, qui deviennent à
l'instant la propriété du Destin, et prépare pour l'avenir
des mutations dans ce qui était fait, et des conséquences nécessaires
dans ce qui vient de l'être. La Providence est la partie supérieure
et intelligente de la Nature universelle, que j'ai appelée nature naturante.
C'est une loi vivante, émanée de la Divinité, au moyen
de laquelle toutes les choses se déterminent en puissance d'être.
Tous les principes inférieurs émanent d'elle ; toutes les causes
puisent dans son sein leur origine et leur force. Le but de la Providence est
la perfection de tous les êtres ; et cette perfection, elle en reçoit
de Dieu même le type irréfragable. Le moyen qu'elle a pour parvenir
à ce but est ce que nous appelons le temps. Mais le temps n'existe pas
pour elle suivant l'idée que nous en avons. Elle le conçoit comme
un mouvement de l'éternité. Cette puissance suprême n'agit
immédiatement que sur les choses universelles ; mais cette action, par
un enchaînement de ses conséquences, peut se faire sentir médiatement
sur les choses particulières ; en sorte que les plus petits détails
de la vie humaine peuvent y être intéressés, ou en être
déduits, selon qu'ils se lient par des noeuds invisibles à des
événements universels. L'homme est un germe divin qu'elle sème
dans la fatalité du Destin, afin de la changer et de s'en rendre maîtresse
au moyen de la volonté de cet être médiane. Cette volonté,
étant essentiellement libre, peut s'exercer aussi bien sur l'action de
la Providence que sur celle du Destin ; mais, avec cette différence néanmoins,
que, si elle change réellement l'événement du Destin, qui
était fixe et nécessaire, et cela en opposant la nécessité
à la nécessité, et le Destin au Destin, elle ne peut rien
contre l'événement providentiel, précisément parce
qu'il est indifférent dans sa forme, et qu'il parvient toujours à
son but par quelque route que ce soit. C'est le temps seul et la forme qui varient.
La Providence n'est enchaînée ni à l'un ni à l'autre.
La seule différence est pour l'homme qui change les formes de la vie,
raccourcit ou allonge le temps, jouit ou souffre, selon qu'il fait le bien ou
le mal ; c'est-à-dire selon qu'il unit son action particulière
à l'action universelle ou qu'il l'en distingue.
Voilà ce que je puis dire, en général, de ces trois grandes
puissances qui composent le ternaire universel,
et de l'action desquelles dépendent toutes choses. Je sens bien que le
1ecteur, qui ne sera pas même
médiocrement attentif, trouvera beaucoup à désirer dans
ce que je viens de dire, et pourra se plaindre
du vague et de l'obscurité de mes expressions ; mais ce n'est pas ma
faute si la matière est en elle-même
vague et obscure. Si la distinction à faire entre la Providence, le Destin
et la Volonté de l'homme, avait
été tellement facile ; si l'on avait pu arriver sans de pénibles
efforts à la connaissance de ces trois
puissances, et qu'à l'évidence de leur existence on eût
pu joindre la classification nette et précise de
leurs attributs, je ne vois pas pourquoi, dans ces temps modernes, aucun savant
n'aurait encore signalé
leur action respective, ni essayé de fonder sur elle les bases de leurs
systèmes, tant physiques que
métaphysiques, tant politiques que religieux. Il faut bien qu'il y ait
quelque difficulté à faire la distinction
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que je tente pour la première fois depuis Pythagore ou Kong-Tzée,
puisque la plupart des écrivains qui m'ont précédé
dans la carrière, n'ont vu qu'un principe là où il y en
a trois. Les uns, comme Bossuet, ont tout attribué à la Providence
; les autres, comme Hobbes, ont tout fait découler du Destin ; et les
troisièmes, comme Rousseau, n'ont voulut reconnaître partout que
la Volonté de l'homme. Une foule d'hommes se sont égarés
sur les pas de ces deux derniers ; et, suivant la froideur de leur raison ou
la fougue de leurs passions, ont cru voir la vérité tantôt
dans les écrits de Hobbes, tantôt dans ceux de Rousseau ; et cela,
parce que le Destin et la Volonté que l'un et l'autre avaient choisis
pour mobile unique de leurs méditations, sont plus faciles à saisir
que la Providence, dont la marche plus élevée et presque toujours
couverte d'un voile, demande, pour être aperçue, une intelligence
plus calme ; et, pour être admise, une foi moins assujettie à la
raison instinctive et moins troublée par les orages des passions animiques.
Je voudrais de bon coeur, pour répondre à l'attente de mes lecteurs,
pouvoir leur démontrer, à la manière des géomètres,
l'existence des trois puissances dont il s'agit, et leur apprendre à
les reconnaître à l'instant partout où leur action propre
se manifeste ; mais cela serait une entreprise aussi vaine que ridicule. Une
pareille démonstration ne peut se renfermer dans un syllogisme ; une
connaissance aussi étendue ne peut résulter d'un dilemme. II faut
toujours, quelques paroles que j'emploie, que la méditation du lecteur
supplée à l'insuffisance du discours. Je me regarderais très
heureux si, parvenu à la fin de l'ouvrage dans lequel je vais m'engager,
cette démonstration se trouvait dans l'ensemble des faits, et cette connaissance
dans leur comparaison et dans l'application qu'un lecteur judicieux ne manquera
pas d'en faire. Je ne négligerai rien pour lui faciliter ce travail ;
et je saisirai toutes les occasions, eu grand nombre, qui se présenteront
pour revenir sur les notions générales que j'ai données,
et pour les fortifier par des exemples.
Cette Dissertation introductive pourrait être terminée ici, puisque,
après y avoir exposé l'occasion et le sujet de mon ouvrage, y
avoir présenté l'analyse des facultés de l'être qui
doit en être le principal objet, j'y ai dévoilé d'avance
les causes motrices des événements que j'allais y décrire
: cependant, pour répondre autant qu'il est en moi au désir de
quelques amis dont le suffrage m'est précieux, et qui m'ont pressé
d'entrer dans quelques nouveaux détails, à l'égard de ce
que j'entends par les trois grandes puissances qui régissent l'univers,
je vais ajouter à ce que j'ai dit en général un exemple
en particulier, tiré du règne végétal, celui des
trois règnes inférieurs où l'action de ces trois puissances,
plus équilibrée et plus uniforme, paraît offrir plus de
prise â l'examen. Prenons un gland de chêne. Je dis que dans ce
gland est renfermé la vie propre d'un chêne, la germination future
de l'arbre qui porte ce nom, ses racines, son tronc, ses rameaux, son arborification,
sa fructification, tout ce qui le constituera chêne, avec la suite incalculable
des chênes qui peuvent en provenir. Il y a ici pour moi deux puissances
clairement manifestées. Premièrement, j'y sens une puissance occulte,
incompréhensible, insaisissable dans son essence, qui a infusé
dans ce gland la vie en puissance d'un chêne, qui a spécifié
cette vie, vie d'un chêne, et non pas vie d'un orme, d'un peuplier, d'un
noyer, ni d'aucun autre arbre. Cette vie, qui se manifeste sous la forme végétale,
et sous la forme végétale du chêne, tient néanmoins
à la vie universelle ; car tout ce qui vit, vit de cette vie. Tout ce
qui est, est : il n'y a pas deux verbes être5. Or cette puissance occulte,
qui donne la puissance d'être, et qui spécifie la vie dans cette
puissance d'être s'appelle PROVIDENCE. Secondement, je vois dans le gland
une puissance patente, compréhensible, saisissable dans ses formes, qui
se manifestant comme l'effet nécessaire de l'infusion vitale dont j'ai
parlé, et qui y a été faite on ne sait comment, en montrera
irrésistiblement le pourquoi, c'est-à-dire en fera résulter
un chêne, toutes les fois que le gland se trouvera dans une situation
convenable pour cela. Cette puissance, qui se montre toujours comme la conséquence
d'un principe ou le résultat d'une cause, s'appelle DESTIN. Il y a cette
différence notable entre le Destin et la Providence, que le destin a
besoin d'une condition, comme nous venons de le voir, pour exister ; tandis
que la Providence n'en a pas besoin pour être. Exister est donc le verbe
du Destin; mais la Providence seule, est. Cependant, au moment où j'examine
ce gland, j'ai le sentiment d'une troisième puissance qui n'est point
dans le gland, et qui peut en disposer : cette puissance, qui tient à
l'essence de la Providence parce qu'elle est, dépend aussi des formes
du destin, parce qu'elle existe. Je la sens libre, puisqu'elle est en 5 On peut
voir ce que j'ai dit, sur ce verbe unique dans ma Grammaire de la langue hébraïque,
ch. VII, §.I.
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moi, et que rien ne m'empêche de la développer selon l'étendue
de mes forces. Je tiens le gland ; je puis
le manger, et l'assimiler ainsi à ma substance ; je puis le donner à
un animal qui le mangera ; je puis le
détruire en l'écrasant sous mes pieds ; je puis le semer, et lui
faire produire un chêne
. Je l'écrase sous
mes pieds : le gland est détruit. Son destin est-il anéanti ?
Non, il est changé ; un nouveau destin qui est
mon ouvrage commence pour lui. Les débris du gland se décomposent
selon des lois fatales, fixes et
irrésistibles ; les élémens qui s'étaient réunis
pour entrer dans sa composition, se dissolvent ; chacun
revient à sa place ; et la vie, à laquelle ils servaient d'enveloppe,
inaltérable dans son essence, portée de
nouveau par son véhicule approprié dans les canaux nourriciers
d'un chêne, va féconder un autre gland,
et s'offrir derechef aux chances du destin. La puissance qui peut ainsi s'emparer
des principes donnés
par la Providence, et agir efficacement sur les conséquences du Destin,
s'appelle VOLONTÉ DE
L'HOMME.
Cette volonté peut agir de la même manière sur toutes les
choses, tant physiques que métaphysiques, soumises à sa sphère
d'activité ; car la nature est semblable partout. Elle peut non seulement
interrompre et changer le destin, mais en modifier toutes les conséquences
; elle peut aussi transformer les principes providentiels, et c'est là
sans doute son plus brillant avantage. Je donnerai un exemple de cette modification
et de cette transformation, en suivant la comparaison que j'ai prise dans le
règne végétal, comme le plus facile à saisir et
à généraliser.
Je suppose qu'au lieu d'examiner un gland, ce soit une pomme que j'aie examinée
; mais une pomme sauvage, acerbe, qui n'ait encore reçu que les influences
du destin : si je sème cette pomme, et que je cultive avec soin l'arbre
qui en proviendra, les fruits qui en naîtront seront sensiblement améliorés,
et s'amélioreront de plus en plus par la culture. Sans cette culture,
effet de ma volonté, rien ne se serait amélioré ; car le
Destin est une puissance stationnaire qui ne porte rien à la perfection
: mais une fois que je possède un pommier amélioré par
la culture, je puis, au moyen de la greffe, me servir de ce pommier pour en
améliorer une foule d'autres, modifier leur destin, et, d'acerbe qu'il
était, le rendre doux. Je puis faire plus ; je puis en transporter le
principe sur des sauvageons d'une autre espèce, et transformer ainsi
des arbustes stériles en des arbres fructueux. Or, ce qui s'opère
dans un règne au moyen de la culture, s'opère dans un autre au
moyen de la civilisation. Les institutions civiles et religieuses font ici ce
que font là les cultures diverses et les greffes. Il me semble, d'après
ce que je viens de dire, que l'action respective de la Providence, du Destin
et de la Volonté de l'homme, est très facile à distinguer
dans le règne végétal ; elle l'est beaucoup moins sans
doute dans le règne animal, et beaucoup moins encore dans le règne
hominal ; mais elle n'échappe pas tellement à la vue de l'esprit,
que cette vue ne puisse bien la saisir, quand l'esprit peut admettre une fois
son existence. L'action du destin et celle de la volonté y marchent même
assez à découvert ; celle de la Providence est, je l'avoue, plus
ensevelie et plus voilée : cela doit être ainsi pour qu'elle ne
puisse jamais être comprise. Si l'homme pouvait prévoir d'avance
quels sont les desseins de la Providence, il pourrait, en vertu de son libre
arbitre, s'opposer à leur exécution ; et c'est ce qui ne doit
jamais être, du moins directement.
Au reste, il est une dernière question qu'on peut m'adresser sur l'essence
des trois puissances
universelles, dont je vais essayer, pour la première fois, de signaler
l'action. J'ai dit qu'elles émanent de
DIEU même, et forment un ternaire que l'unité divine enveloppe
: mais doit-on les concevoir comme
trois êtres distincts ? Non : mais comme trois vies distinctes dans un
même être ; trois lois, trois modes
d'être, trois natures comprises dans une seule Nature. L'homme, dont j'ai
donné la constitution
métaphysique, est une image abrégée de l'univers : il vit
également de trois vies que son unité volitive
enveloppe. En comparant l'univers à l'homme, nous pouvons concevoir que
la Providence y représente
la sphère intellectuelle ; le Destin, la sphère instinctive ;
et la Volonté de l'homme elle-même, la sphère
animique. Ces sphères ne sont pas trois êtres distincts, quoique,
pour éviter les longueurs d'élocution et
les périphrases, je les personnifierai souvent en signalant leur action
: ce sont, comme je viens de le dire,
trois vies diverses, vivant de la vie universelle, et donnant la vie particulière
à une multitude d'êtres
providentiels, instinctifs ou animiques ; c'est-à-dire qui suivent la
loi de la Providence, du Destin ou de
la Volonté : ainsi, quand je dirai plus loin que la Providence, le Destin
ou la Volonté agissent, cela
voudra dire que la loi providentielle, fatidique ou volitive, se déploie,
devient cause efficiente, et produit
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tel ou tel effet, tel ou tel événement : cela voudra dire aussi,
selon l'occasion qui sera facilement sentie, que des êtres quelconques
soumis à l'une de ces lois, servent ce mouvement ou le provoquent ; et,
pour citer un exemple entre mille, que je dise que la Providence conduit Moïse
; cette phrase voudra dire que la loi providentielle est la loi de cet homme
divin, et qu'il vit principalement de la vie intellectuelle dont elle est la
régulatrice. Que je dise que le Destin provoque la prise de Constantinople
par les Turcs ; cela voudra dire que la prise de cette ville est une conséquence
fatale des événements antérieurs, et que l'impulsion des
Turcs qui s'en emparent tient à la loi fatidique à laquelle ils
obéissent. Que je dise enfin que Luther est l'instrument de la Volonté
de l'homme qui provoque un schisme dans la chrétienté; cela voudra
dire que Luther, entraîné par des passions animiques très
fortes, se rend l'interprète de toutes les passions analogues aux siennes,
et leur présente un foyer où leurs rayons venant à se rencontrer
et à se réfléchir, causent un embrasement moral qui met
en lambeaux le culte chrétien. Après avoir donné ces éclaircissements
et ces explications, je ne crois pas encore avoir tout éclairci ni tout
expliqué ; mais enfin je suis obligé de m'en reposer un peu sur
la sagacité du lecteur, qui suppléera à ce que je puis
avoir omis. Déterminé à dévoiler ce que mes études
et mes méditations m'avaient appris sur l'origine des sociétés
humaines et sur l'histoire de l'homme, j'ai osé, en peu de pages, parcourir
un intervalle de douze mille ans. Je me suis trouvé en présence
d'une multitude de faits que j'ai essayé de classer, et d'une foule d'êtres
dont j'ai rapidement esquissé le caractère. Ma plume, consacrée
à la vérité, n'a jamais fléchi devant elle ; je
l'ai toujours dite avec la forte conviction de la dire : si mes lecteurs peuvent
la reconnaître au signe indélébile dont la Providence l'a
marquée, leur suffrage sera la plus douce récompense de mes travaux.
Si, après de mûres réflexions, ils jugent que j'ai été
dans l'erreur, j'ose encore m'en reposer sur l'équité de leur
jugement pour croire qu'en doutant si je me suis trompé, ils ne douteront
pas du moins de la parfaite bonne foi qui me rend impossible le désir
de tromper personne.
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DE L'ÉTAT SOCIAL DE L'HOMME.
PREMIÈRE PARTIE.
LIVRE PREMIER.
CHAPITRE PREMIER
DIVISION DU GENRE HUMAIN, CONSIDÉRÉ COMME RÈGNE HOMINAL,
EN QUATRE RACES
PRINCIPALES. DIGRESSION SUR LA RACE BLANCHE, OBJET DE CET OUVRAGE.
e traiterai, dans cet Ouvrage, non de l'origine d l'Homme, mais de celle des
sociétés humaines. L'histoire s'occupe seulement de la seconde
de ces origines. C'est à la cosmogonie qu'il appartient de dévoiler
la première. L'histoire prend l'Homme au moment de son apparition sur
la terre ; et, sans s'inquiéter de son principe ontologique, cherche
à trouver le principe de sociabilité qui le porte à se
rapprocher de ses semblables, et à sortir de l'état d'isolement
et d'ignorance où la nature semblait l'avoir réduit, en ne le
distinguant presque pas, pour la forme, de plusieurs autres animaux. Je dirai
quel est le principe divin que la Providence a implanté dans son sein
; je montrerai par quelles circonstances nécessaires, dépendantes
du Destin, ce principe de perfectibilité se trouve réactionné
; comment il se développe, et quels admirables secours il reçoit
de lui-même, lorsque l'homme qu'il éclaire peut faire usage de
sa volonté pour adoucir de plus eu plus, par la culture de son esprit,
ce que son destin a de rigoureux et de sauvage : afin de porter sa civilisation
et son bonheur au dernier degré de perfection dont ils sont susceptibles.
J
Je vais me transporter, à cet effet, à une époque assez
reculée de celle où nous vivons ; et, raffermissant mes yeux,
qu'un long préjugé pourrait avoir affaiblis, fixer, à travers
l'obscurité des siècles, le moment où la Race blanche,
dont nous faisons partie, vint à paraître sur la scène du
monde. A cette époque, dont plus tard je chercherai à déterminer
la date, la Race blanche était encore faible, sauvage, sans lois, sans
arts, sans culture d'aucune espèce, dénuée Je souvenirs,
et trop dépourvue d'entendement pour concevoir même une espérance.
Elle habitait les environs du pôle boréal, d'où elle avait
tiré son origine. La Race noire, plus ancienne qu'elle, dominait alors
sur la terre, et y tenait le sceptre de la science et du pouvoir : elle possédait
toute l'Afrique et la plus grande partie de l'Asie, où elle avait asservi
et comprimé la Race jaune. Quelques débris de la Race rouge languissaient
obscurément sur les sommets des plus hautes montagnes de l'Amérique,
et survivaient l'horrible catastrophe qui venait de les frapper : ces faibles
débris étaient inconnus ; la Race rouge, la Race rouge, à
laquelle ils avaient appartenu, avait naguère possédé l'hémisphère
occidental du globe ; la Race jaune, l'oriental ; la Race noire, alors souveraine,
s'étendait au sud, sur la ligne équatoriale ; et, comme je viens
de le dire, la Race blanche, qui ne faisait que de naître, errait aux
environs du pôle boréal.
Ces quatre Races principales, et les nombreuses variétés qui peuvent
résulter de leurs mélanges,
composent le Règne hominal6. Elles sont, à proprement dire, dans
ce Règne, ce que sont les genres dans
les autres règnes. On peur y concevoir les nations et les peuples divers
comme des espèces particulières
dans ces genres. Ces quatre Races se sont heurtées et brisées
tour à tour, distinguées et confondues
6 Si on a lu la Dissertation introductive, en tête de cet Ouvrage, et
nécessaire pour en donner l'intelligence, on sait que
j'entends par le Règne hominal la totalité des hommes, qu'on appelle
ordinairement Genre humain.
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souvent. Elles se sont disputé plusieurs fois le sceptre du monde ; se
le sont arraché ou partagé à plusieurs reprises. Mon intention
n'est point d'entrer dans ces vicissitudes, antérieures à l'ordre
de choses actuel, dont les détails infinis m'accableraient d'un inutile
fardeau, et ne me conduiraient pas au but que je me propose. Je dois m'attacher
seulement à la Race blanche, à laquelle nous appartenons, et en
crayonner l'histoire depuis l'époque de sa dernière apparition
au environs du pôle boréal : c'est de là qu'elle est descendue
à diverses reprises, par essaims, pour faire des incursions tant sur
les autres races, quand elles dominaient encore, que sur elle- même, quand
elle a eu saisi la domination. Le vague souvenir de cette origine, surnageant
sur le torrent des siècles, a fait surnommer le pôle boréal
la pépinière du Genre humain. Il a donné naissance au nom
des Hyperboréens et à toutes les fables allégoriques qu'on
a débitées sur eux ; il a fourni enfin les nombreuses traditions
qui ont conduit Olaûs Rudbeck à placer en Scandinavie l'Atlantide
de Platon, et autorisé Bailly à voir sur les roches désertes
et blanchies par les frimas du Spitzberg, le berceau de toutes les sciences,
de tous les arts, et de toutes les mythologies du monde7.
Il est assurément très difficile de dire à quelle époque
la Race blanche ou hyperboréenne commença à se réunir
par quelques formes de civilisation, et encore moins à quelle époque
plus reculée elle commença à exister. Moïse, qui en
parle au sixième chapitre du Bérærshith8, sous le nom des
Ghiboréens, dont les noms ont été si célèbres,
dit-il, dans la profondeur des temps, rapporte leur origine aux premiers ages
du monde. On trouve cent fois le nom des Hyperboréens dans les écrits
des anciens, et jamais aucune lumière positive sur leur compte. Selon
Diodore de Sicile, leur pays était le plus voisin de la lune : ce qui
peut s'entendre de l'élévation du pôle qu'ils habitaient.
Eschyle, dans son Prométhée, les plaçait sur les monts
Riphées. Un certain Aristée de Proconèse, qui avait fait,
dit-on, un poème sur ces peuples, et qui prétendait les avoir
visités, assurait qu'ils occupaient la contrée du nord-est de
la Haute Asie, que nous nommons aujourd'hui Sibérie. Hécatée
d'Abdère, dans un ouvrage publié du temps d'Alexandre, les rejetait
encore plus loin, et les logeait parmi les ours blancs de la Nouvelle-Zemble,
dans une île appelée Élixoïa. La vérité
pure est, comme l'avouait Pindare plus de cinq siècles avant notre ère,
qu'on ignorait entièrement dans quelle région était situé
le pays de ces peuples. Hérodote lui-même, si curieux de rassembler
toutes les traditions antiques, avait inutilement interrogé les Scythes
à leur sujet ; il n'avait pu rien découvrir de certain.
Toutes ces contradictions, toutes ces incertitudes, provenaient de la confusion
qu'on faisait d'une race d'hommes, de laquelle était issue une foule
de peuples, avec un seul peuple. On tombait alors dans la même erreur
où nous tomberions aujourd'hui, si, confondant la Race noire avec une
des nations qui en tire son origine, nous voulions absolument circonscrire le
pays de la race entière dans le pays occupé par cette seule nation.
La Race noire a pris certainement naissance dans le voisinage de la ligne équatoriale,
et s'est répandue de là sur le continent africain, d'où
elle a étendu ensuite son empire sur la terre entière et sur la
Race blanche elle-même avant que celle-ci eût la force de le lui
disputer. Il est possible qu'à une époque très reculée,
la Race noire se soit appelée sudéenne ou suthéenne, comme
la Race blanche s'est nommée boréenne, ghiboréenne ou hyperboréenne
; et que de là soit venue l'horreur qui s'est généralement
attachée au nom de Suthéen, parmi les nations d'origine blanche.
On sait que ces nations ont toujours placé au sud le domicile de l'Esprit
infernal, appelé par cette raison Suth, ou Soth par les Égyptiens,
Sath par les Phéniciens et Sathan ou Satan par les Arabes et les Hébreux9.
7 On peut voir dans les écrits de ces deux auteur, les preuves nombreuses
qu'ils apportent à l'appui de leurs assertions.Ces preuves, insuffisantes
dans leurs hypothèses, deviennent irrésistibles quand il n'est
question que de fixer la première demeure de la Race blanche, et le lieu
de son origine.
8 C'est le premier Livre du Sépher appelé vulgairement la Genèse.
9 Ce nom a servi de racine à celui de Saturne chez les Étrusques,
et de Sathur, Suthur ou Surthur chez le Scandinave,
divinité terrible ou bienfaisante, suivant la manière de l'envisager.
C'est du celte-saxon Suth que dérivent l'anglais
South, le belge Suyd, et l'allemand et le français Sud, pour désigner
la partie du globe terrestre opposée au pôle boréal.
Il est à remarquer que ce mot, qu'on rend ordinairement par celui de
Midi, n'y a aucun rapport étymologique. Il désigne
proprement tout ce qui est opposé à l'élévation,
tout ce qui est bas, tout ce qui sert de base ou de siège. Le mot Sédiment
en dérive par le latin Sedere, qui lui-même vient du celte-saxon
Sitten, en allemand Sitzen s'asseoir.
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CHAPITRE II
L'AMOUR, PRINCIPE DE SOCIABILITÉ ET DE CIVILISATION DANS L'HOMME : COMMENT.
enouons à présent le fil de mes idées, que cette digression
nécessaire a un peu interrompu, et
voyons quels furent les commencements de la civilisation dans la Race boréenne,
dont je
m'occupe exclusivement. RIl est présumable qu'a l'époque o cette
Race parut sur la terre, sous des formes très rapprochées de
celles de plusieurs espèces d'animaux, elle put, malgré la différence
absolue de son origine, et, la tendance contraire de ses destinées, rester
assez longtemps confondue parmi elles. Cela dépendait de l'assoupissement
de ses facultés, même instinctives ; les deux sphères supérieures
de l'âme et de l'esprit n'étant nullement développées
dans l'homme, il ne vivait alors que par la sensation, et, toujours nécessité
par elle, n'avait d'instinct que pour la perception seule, sans atteindre même
à l'attention. L'individualisation était son seul moyen ; l'attrait
et la crainte étaient ses seuls moteurs, et, dans leur absence, l'indolence
devenait son état habituel10.
Mais l'homme n'avait pas été destiné à vivre seul
et isole sur la terre ; il portait en lui un principe de sociabilité
et de perfectibilité qui ne pouvait pas rester toujours stationnaire
: or, le moyen par lequel ce principe devait être tiré de sa léthargie,
avait été placé par la haute sagesse de son auteur dans
la compagne de l'homme, dans la femme, dont l'organisation dans des points très
importants, tant physiques que métaphysiques, lui donnait des émotions
inverses. Tel avait été le décret divin, dès l'origine
même des choses, que cet être universel, destiné à
mettre l'harmonie dans les éléments, et à dominer les trois
Règnes de la Nature, recevrait ses premières impulsions de la
femme, et tiendrait de l'Amour ses premiers développements. L'Amour,
origine de tous les êtres, devait être la source féconde
de sa civilisation, et produire ainsi tant d'effets opposés, tant de
félicités et tant de peines, et un mélange si grand de
science et d'aveuglement, de vertus et de vices.
L'Amour, principe de vie et de fécondité, avait donc été
destiné à être le conservateur du monde et son législateur.
Vérité profonde que les anciens sages avaient connue, et qu'ils
avaient même énoncée clairement dans leurs cosmogonies,
en lui attribuant le débrouillement du chaos. Isis et Cérès,
si souvent appelées législatrices, n'étaient que le type
divinisé de la nature féminine11, considéré comme
le foyer vivant d'où cet amour s'était réfléchi.
Si l'homme n'avait été qu'un pur animal, toujours nécessité
de la même manière,et que sa compagne, semblable aux femelles des
autres animaux, eût éprouvé de la même manière
les mêmes besoins que lui ; qu'ils eussent été soumis l'un
et l'autre aux crises régulières des mêmes désirs,
également sentis, également partagés ; s'ils avaient eu
enfin, et pour m'exprimer en propres termes, des saisons périodiques
d'ardeur amoureuse, de chaleur ou de rut, jamais l'homme ne se serait civilisé.
Mais c'était loin d'être ainsi. Les mêmes sensations, quoique
procédant des mêmes causes, ne produisaient pas les mêmes
effets dans les deux sexes. Ceci est digne de la plus haute attention ; et je
prie le lecteur de fixer un moment avec force sa vue mentale sur ce point presque
imperceptible de la constitution humaine. C'est ici le germe de toute civilisation,
le point séminal d'où tout doit éclore, le puissant mobile
duquel tout doit recevoir le mouvement dans l'ordre social.
Jouir avant de posséder, voilà l'instinct de l'homme : posséder
avant de jouir, voilà l'instinct de la femme. Expliquons ceci ; mais
faisons un moment abstraction des passions que l'État social a fait naître,
et des sentiments que l'imagination a exaltés. Renfermons-nous dans le
seul instinct, et voyons 10 Le lecteur doit ici revenir, s'il ne l'a présent
à la mémoire, sur ce que j'ai dit dans la Dissertation introductive,
touchant à la constitution métaphysique de l'homme.
11 Le nom d'Isis vient du mot Ishah, qui signifie la femme, la dame. Le nom
de Cérès a la même racine que le mot heré
qui veut dire la souveraine. Ce mot heré forme le nom de Junon en grec
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comment il agit sous l'influence seule des besoins ; considérons l'homme
de la nature, et non celui de la société.
Au moment où une sensation agréable viendra ébranler l'instinct
de cet homme, qu'éprouvera-t-il ? Le voici. Il attachera à l'attrait
découlant nécessairement de cette sensation, le besoin actuel
de jouir de son objet, et celui plus éloigné de le posséder
: c'est-à-dire, en supposant que ce soit un fruit quelconque qui ait
frappé sa vue et excité son appétit, que l'homme instinctif
éprouvera le besoin de le manger avant d'éprouver celui d'aviser
aux moyens de s'en assurer la possession : ce qui le portera brusquement en
avant, au hasard de tout ce qui peut en arriver ; de sorte que si une sensation
de crainte, un bruit imprévu, l'aspect d'un adversaire, venait le frapper,
son idée première serait d'en braver la cause au lieu de la fuir.
Tandis que, si la femme purement instinctive se trouve placée dans une
pareille circonstance, elle éprouvera précisément tout
le contraire. Elle attachera l'attrait découlant d'une sensation agréable,
le besoin actuel d'en posséder l'objet, et celui plus éloigné
d'en jouir en toute sécurité : ce qui à la vue d'un fruit
qu'elle aura envie de manger, la fera songer d'abord aux moyens de s'en assurer
la possession, et la tiendra en suspens ; de manière que si une sensation
de crainte vient à la saisir, sa première idée sera d'en
fuir la cause au lieu de la braver.
Cette disposition contraire dans la constitution morale des deux sexes, établissait
entre eux, dès l'origine, une différence frappante, qui empêchait
leurs passions de se manifester sous les mêmes formes, faisait naître,
de la même sensation, un autre sentiment ; du même sentiment une
autre pensée ; et leur imprimait, par conséquent, un mouvement
tout opposé. Jouir avant de posséder, et combattre avant de fuir,
constituait donc l'instinct de l'homme; tandis que posséder avant de
jouir, et fuir avant de combattre, constituait celui de la femme.
Or, si l'on veut examiner un moment les principales conséquences qui
devaient découler de cette différence notable, quand elle était
décidée entre les deux sexes ; c'est-à-dire, quand il se
trouvait une femme assez heureusement organisée pour pousser seulement
la perception jusqu'à l'attention, on verra qu'il était inévitable
qu'elle ne présentât pas à l'homme, conduit à elle
par l'attrait sexuel, une résistance réelle et non attendue ;
car beaucoup plus occupée de l'idée de posséder que de
celle de jouir, et nullement nécessitée par l'appétit qui
maîtrisait l'homme, elle pouvait examiner dans son instinct quel avantage
réel lui procurerait la sensation qu'on lui proposait. Le plaisir attaché
à cette sensation n'en étant pas un pour elle, et l'absence de
tout avantage se présentant à ses yeux avec le cortége
inséparable de la crainte, elle prenait soudain le parti de fuir.
La nature de l'homme n'est point, comme je l'ai dit, de reculer devant un obstacle.
Son premier mouvement est, au contraire, de le braver et de le vaincre. A la
vue de la femme qui le fuit, il ne reste donc pas en place, il ne lui tourne
pas le dos ; mais poussé par l'attrait qui le subjugue, il se précipite
sur ses traces. Souvent plus légère que lui, elle lui échappe
; quelquefois il la saisit ; mais quel que soit l'événement, l'attention
de l'homme est éveillée. Le combat même qui s'engage lui
fait sentir dans son résultat, heureux ou malheureux, que son but n'est
pas rempli. Alors il réfléchit, mais la femme a réfléchi
avant lui. Elle a vu qu'il n'est pas bon pour elle de se laisser vaincre ; et
il a senti qu'il eût mieux valu pour lui qu'elle eût cédé.
Pourquoi donc a-t-elle fui ? Sa réflexion encore faible ne lui permet
pas de comprendre qu'on puisse résister à un penchant, et qu'il
y ait surtout un autre penchant que le sien. Mais le fait existe, il se renouvelle.
L'homme réfléchit encore. Il parvient, par la répétition
intérieure de sa propre idée, à la retenir, et sa mémoire
se formant, son génie fait un pas énorme. Il trouve qu'il y a
plusieurs besoins en lui, et pour la première fois peut-être il
en compte jusqu'à trois, et il les distingue. Ainsi agissent dans la
sphère de sa volonté la numération et l'individualisation.
Si la femme, vers laquelle un penchant irrésistible l'entraînait,
a fui, sans doute qu'un autre penchant a nécessité sa fuite :
quel pouvait être ce penchant ? La faim peut être ! Ce besoin terrible
qui se représente dans la partie instinctive de son être, en l'absence
de la sensation même, y produit une révolution importante et soudaine
; pour la première fois la sphère animique est ébranlée,
et la pitié s'y manifeste. Cette douce passion, la première dont
l'âme soit affectée, est le vrai caractère de l'humanité.
C'est elle qui fait de l'homme un être véritablement sociable.
Les philosophes qui ont cru que cette
passion pourrait être réveillée ou produite, à son
origine, par l'aspect d'un être souffrant, se sont
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trompés. L'aspect de la douleur éveille la crainte, et la crainte,
la terreur. Cette transformation de la sensation en sentiment est instantanée.
Il y a dans la pitié l'impression d'une idée antérieure
qui se transforme en sentiment sans le secours de la sensation. Aussi la pitié
est-elle plus profondément morale que la terreur, et tient plus intimement
à la nature de l'homme. Mais dès que l'homme a commencé
à sentir la pitié, il n'est pas loin de connaître l'amour.
Il réfléchit déjà aux moyens qu'il doit prendre
pour empêcher la femme de fuir à son approche ; et, quoiqu'il se
trompe absolument sur les motifs de cette fuite, il n'en arrise pas moins au
but de ses désirs. Il saisit le moment où il a fait une double
récolte de fruits, une chasse ou une pêche abondante, et lorsqu'il
a trouvé l'objet de ses voeux, il lui offre ses présents. A cette
vue, la femme est touchée, non pas de la manière dont le croit
son amant, par la satisfaction d'un besoin actuel, mais par le penchant inné
qui la porte à posséder. Elle sent à l'instant tout le
parti qu'elle petit tirer de cet évènement pour l'avenir ; et
comme elle l'attribue, avec raison, à un certain charme qu'elle inspire,
elle éprouve dans son instinct une sensation agréable, qui ébranle
chez elle la sphère animique, et y réveille la vanité.
Dès le moment que la femme a reçu les présents de l'homme,
et qu'elle lui a tendu la main, le lien conjugal est ourdi, et la société
a commencé.
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CHAPITRE III
LE MARIAGE, BASE DE L'ÉDIFICE SOCIAL ; QUEL EST SON PRINCIPE, ET QUELLES
SONT SES
CONSÉQUENCES.
our peu qu'on soit instruit dans la connaissance des traditions antiques, on
n'aura point de peine à y retrouver les deux tableaux que je viens de
tracer, parce qu'ils sont vrais au fond, quoique les formes en aient pu varier
de mille manières, à diverses époques, et en divers lieux.
La mythologie grecque, si brillante et si riche, offre un grand nombre d'exemples
de ces luttes amoureuses, entre des dieux ou des satyres poursuivant des nymphes
qui les fuient. Tantôt c'est Apollon qui court sur les traces de Daphné,
Jupiter qui presse les pas de Io, Pan qui cherche à saisir Syrinx ou
Pénélope. Dans les plus anciennes cérémonies nuptiales,
on voit toujours l'époux faire des cadeaux à l'épouse,
et même lui constituer une dot. Cette dot, que l'homme donnait autrefois,
et qu'il donne même encore chez quelques peuples, a changé de place
parmi nous et chez la plupart des nations modernes, et a dû être
principalement offerte du côté de la femme, par des raisons que
je montrerai plus loin. Ce changement n'empêche pour tant pas l'usage
antique de survivre encore dans les présents de noces qu'on appelle corbeille
de mariage, comme si par ce mot de corbeille on voulait rappeler que ce présent
consista d'abord en fruits, on en aliments quelconques.
P
Cependant l'événement auquel j'ai attribué justement le
commencement de la société humaine, avait pu se répéter
simultanément, ou des époques très rapprochées,
en des endroits différents ; en sorte que des foyers de civilisation
s'établissaient en grand nombre dans la même contrée. C'étaient
des germes que la Providence avait jetés au sein de la race boréenne,
et qui devaient s'y développer sous l'influence du Destin et de la volonté
particulière de l'homme.
Les sentiments qui avaient réuni les deux sexes, non plus par l'effet
d'un appétit aveugle, mais par celui d'un acte réfléchi,
n'étaient pas les mêmes ainsi que je t'ai dit ; mais leur différence,
ignorée par les deux époux, disparaissait dans l'identité
du but. La pitié que l'homme avait ressentie lui laissait penser que
sa compagne le choisissait comme un appui tutélaire ; et la femme, touchée
par la vanité, voyait son ouvrage dans le bonheur de son époux.
D'un côté l'orgueil naissait, et de l'autre la compassion. Ainsi
les sentiments s'opposaient et s'enchaînaient dans les deux sexes. Du
moment que l'instinct seul n'avait plus préparé la couche nuptiale,
et qu'un sentiment animique plus noble et plus élevé avait présidé
aux mystères de l'hymen, une sorte de pacte avait été tacitement
passé entre les deux époux duquel il résultait que le plus
fort s'engageait à protéger le plus faible, et le plus faible
à rester attaché au plus fort. Ce pacte, en augmentant le bonheur
de l'homme, en lui faisant connaître des plaisirs qu'il ignorait, augmenta
aussi ses travaux. Il fallut qu'il pourvût non seulement à sa nourriture,
mais à celle de sa femme, quand sa grossesse trop avancée ne lui
permettait plus de le suivre ; et ensuite à celle de ses enfants. La
raison instinctive, qu'on appelle aussi sens commun, ou bon sens, ne tarda pas
à lui faire comprendre que des moyens ordinaires, suffisants jusque là
, ne lui suffisaient plus, et qu'il fallait en chercher d'autres. Cette raison,
réagissant sur l'instinct, fit naître la ruse. Il tendit des piéges
au gibier dont il se nourrissait. Il inventa la flèche et l'épieu
du chasseur ; il trouva l'art de rendre sa pêche plus abondante au moyen
du hameçon et du filet. Le besoin et l'habitude doublèrent ses
forces et son adresse. Sa femme, douée de plus de finesse dans les organes,
joignit à plus de ruse que lui une observation plus sûre, et un
pressentiment plus prompt. Elle apprit bientôt à tresser quelques
joncs pour former des sortes de corbeilles qui, après avoir servi de
berceau à ses enfants, devinrent les premiers meubles de son informe
ménage. En filant grossièrement le poil de plusieurs espèces
d'animaux, elle forma facilement des cordes, qui servirent à tendre l'arc
et à façonner des filets.
Ces cordes, entrelacées d'une certaine manière, se changèrent
bientôt sous ses doigts en des étoffes
grossières, sans doute l'invention lui parut aussi admirable que l'usage
lui en sembla commode, tant
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pour ses enfants que pour elle et pour son mari. Ces étoffes, qu'un climat
rigoureux rendait souvent nécessaires, suppléèrent aux
peaux de bêtes, dont il n'était pas toujours facile de se pourvoir.
Il est inutile, je pense, de pousser plus loin ces détails, que chacun
peut étendre à son gré, et embellir des couleurs de son
imagination. Lorsque les principes sont posés, les conséquences
deviennent faciles. Seulement, je prie le lecteur de prendre garde de tomber
ici dans une erreur, dont l'imputation me serait fâcheuse. Quoique je
donne évidemment pour principe à l'état social le mariage,
c'est-à-dire le consentement libre et mutuel de l'homme et de la femme
se réunissant par un pacte tacite, pour supporter et partager ensemble
les peines et les plaisirs de la vie, et que je fasse découler l'existence
de ce lien des sensations opposées des deux sexes, et du développement
de leurs facultés instinctives, il s'en faut bien, ainsi que je crois
avoir pris soin de le faire entendre, que je regarde la formation de ce lien
comme fortuite. Si cette formation eût dû être telle, jamais
elle n'aurait eu lieu. Ceux des animaux que la nature n'a point réunis
dès l'origine de l'espèce ne se réunissent jamais. C'est
parce que l'homme n'est point un animal, et surtout parce qu'il est perfectible,
qu'il peut passer d'un état à un autre, et devenir, de génération
en génération, de plus en plus instinctif, animique ou intellectuel.
Le mariage, sur lequel repose tout l'édifice de la société,
est l'ouvrage même de la Providence, qui l'a déterminé en
principe. Quand il passe en acte, c'est une loi divine qui s'accomplit, et qui
s'accomplit par des moyens arrêtés d'avance, et pour atteindre
un but irrésistiblement fixé.
Que si l'on me demande pourquoi ce lieu, étant d'une indispensable nécessité
à la civilisation du Règne hominal, si éminemment nécessaire
elle-même, il n'a pas été tissé d'avance, comme on
le remarque dans quelques espèces d'animaux ; je répondrai que
c'est parce que la Providence et le Destin ont une manière contraire
d'opérer, appropriée à leur essence opposée. Ce
que fait le Destin, il le fait d'abord tout entier, forcé dans toutes
ses parties ; et il le laisse tel qu'il l'a fait, sans le pousser jamais plus
avant, de son propre mouvement : tandis que la Providence, ne produisant rien
qu'en principe, donne à toutes les choses qui émanent d'elle une
impulsion progressive, qui, les portant sans cesse de puissance en acte, les
amène par degrés à la perfection dont elles sont susceptibles.
Si l'homme appartenait au Destin, il serait ce que des philosophes à
vue courte lui ont attribué d'être : sans progression dans sa marche,
et par conséquent sans avenir. Mais, comme ouvrage de la Providence,
il avance librement dans la route qui lui est tracée, se perfectionne
à mesure qu'il avance, et tend ainsi à l'immortalité. Voilà
ce qu'on doit bien se persuader, si l'on veut pénétrer dans l'essence
des choses, et comprendre le mot de cette profonde énigme de l'univers,
que les anciens symbolisaient par la figure du Sphinx. L'homme est la propriété
de la Providence, qui, en tant que loi vivante, expression de la volonté
divine, en détermine l'existence potentielle ; mais comme cet être
doit puiser tous les éléments de son existence actuelle dans le
domaine du Destin, dont il est chargé de dominer et de régulariser
les productions, il doit le faire par le déploiement de sa volonté
efficiente, absolument libre dans son essence. De l'usage de cette volonté
dépend son sort ultérieur. Tandis que la Providence l'appelle
et le dirige par ses inspirations, le Destin lui résiste et l'arrête
par ses besoins. Ses passions, qui lui appartiennent, l'inclinent avec force
d'un ou d'autre côté, et, selon les déterminations qu'elles
provoquent, livrent son avenir à l'une de ces deux puissances : car il
ne peut être sa propriété absolue, que tandis qu'il jouit
de la vie élémentaire, passagère et bornée.
Son état social dépend donc, ainsi que je l'ai montré,
du déploiement de ses facultés qui amène le mariage ; et
l'état social, une fois constitué, donne naissance à la
propriété, d'où résulte le droit politique. Mais
puisque l'état social se trouve l'ouvrage de trois puissances distinctes
: la Providence, qui donne le principe ; le Destin, qui fournit les élément
; et la Volonté humaine, qui trouve les moyens ; il est évident
que le droit politique qui en émane doit également recevoir l'influence
de trois puissances, et, selon qu'elles le dominent l'une ou l'autre, séparément
ou conjointement, prendre des formes analogues leur action. Ces formes qui,
en dernière analyse, se réduisent à trois principales,
peuvent néanmoins varier et se nuancer de beaucoup de manières,
par leurs mélanges et leurs oppositions, et amener des conséquences
presque infinies. Je signalerai ces formes diverses, simples ou mixtes, dans
la suite de cet ouvrage, après avoir nettement établi l'ordre,
la nature et l'action des trois puissances qui les créent. Je vais montrer
dans le chapitre suivant l'origine d'un des plus beaux résultats et des
plus brillants phénomènes qui s'attachent à la formation
de la société humaine : la parole.
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CHAPITRE IV
QUE L'HOMME EST D'ABORD MUET, ET QUE SON PREMIER LANGAGE CONSISTE EN SIGNES.
DE
LA PAROLE. TRANSFORMATION DU LANGAGE MUET EN LANGAGE ARTICULÉ, ET SUITE
DE CETTE
TRANSFORMATION.
'HOMME, doué en principe de toutes les forces, de toutes les facultés,
de tous les moyens dont il peut titre revêtu par la suite, ne possède
en acte aucune de ces choses quand il paraît à la lumière.
Il est faible et débile, et dénué de tout. L'individu nous
donne à cet égard un exemple frappant de ce qu'est le Règne
à son origine. Les uns qui, pour se tirer d'embarras sur des points très
difficiles, assurent que l'homme arrive sur la terre aussi robuste de corps
qu'éclairé d'esprit, disent une chose que l'expérience
dément et que le raison réprouve. Les autres qui, en recevant
cet être admirable tel que la nature le donne, attribuent à la
conformation de ses organes et à ses seules sensations physiques tant
de sublimes conceptions qui y sont étrangères, tombent dans la
plus absurde des contradictions, et révèlent leur ignorance. Et
ceux enfin qui se croient obligés, pour expliquer le moindre phénomène,
d'appeler Dieu lui-même sur la scène pour le rendre le précepteur
d'un être si souvent rebelle à ses leçons, annoncent trop
qu'ils trouvent plus facile de trancher le noeud gordien que de le dénouer.
Ils agissent comme les auteurs des anciennes tragédies, qui, ne sachant
plus que faire de leurs acteurs, les mettaient à la raison par un coup
de tonnerre.
L
Je ne saurais trop le répéter : heureux si je parviens à
le faire comprendre ! L'homme est un germe divin qui se développe par
la réaction de ses sens. Tout est inné en lui, tout : ce qu'il
reçoit de l'extérieur n'est que l'occasion de ses idées,
et non pas ses idées elles-mêmes. C'est une plante, comme je l'ai
déjà dit, qui porte des pensées, comme un rosier porte
des roses, et un pommier des pommes. L'un et l'autre ont besoin de réaction.
Mais est-ce que l'eau ou l'air, desquels le rosier ou le pommier tirent leur
nutriment, ont quelques rapports avec l'essence intime de la rose ou de la pomme
? Aucun. Ils y sont indifférents, et font aussi bien croître des
orties ou des baies empoisonnées de morelle, si le germe en est offert
à leur action dans une situation convenable. Ainsi donc, quoique l'homme
ait reçu à son origine une étincelle du Verbe divin, il
n'apporte pas avec lui sur la terre une langue toute formée. Il recèle
bien en lui le principe de la parole en puissance mais non pas en acte. Pour
qu'il parle, il faut qu'il ait senti la nécessité de parler, qu'il
l'ait voulu fortement ; car c'est une des opérations les plus difficiles
à son entendement. Tant qu'il vit isolé et purement instinctif,
il ne parle pas ; il ne sent pas même le besoin de la parole ; il serait
incapable de faire aucun effort de volonté pour y atteindre : plongé
dans un mutisme absolu, il s'y complaît ; tout ce qui ébranle son
ouïe est bruit ; il ne distingue pas les sons comme sons, niais comme ébranlements
; et ces ébranlements, analogues à toutes ses autres sensations,
n'excitent en lui que l'attrait ou la crainte, selon qu'ils éveillent
l'idée du plaisir ou de la douleur. Mais dès le moment qu'il est
entré dans l'état social, par une suite de l'événement
que j'ai raconté, mille circonstances qui s'accumulent autour de lui,
lui rendent nécessaire un langage quelconque : il a besoin d'un moyen
de communication entre ses idées et celles de sa compagne. Il veut lui
faire connaître ses désirs et surtout ses espérances ; car
depuis qu'il a de l'orgueil, il a aussi des espérances ; et sa compagne
est aussi d'autant plus empressée à lui communiquer les siennes,
que sa vanité, plus active et plus circonscrite, les lui suggère
plus souvent et en plus grand nombre.
A peine cette volonté est déterminée en eux, que les moyens
de la satisfaire se présentent : ces moyens
sont tels, qu'ils les emploient sans les chercher, et comme s'ils les avaient
toujours eus. Ils ne se doutent
pas, en les employant, qu'ils posent les fondements du plus admirable édifice.
Ces moyens sont des
signes qu'ils effectuent par un mouvement d'intention instinctive, et qu'ils
comprennent de même. Ceci
est extrêmement remarquable, que les signes n'aient pas besoin d'une Convention
antérieure pour être
compris ; du moins ceux qui sont radicaux, comme par exemple les signes qui
expriment l'adhésion ou
le refus, l'affirmation ou la négation, l'invitation de s'approcher ou
l'ordre de s'éloigner, la menace ou
l'accord, etc. J'engage le lecteur réfléchir un moment sur ce
point, car c'est là qu'il trouvera l'origine de
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la parole, si longuement et si vainement cherchée. Transportons-nous
chez quelque peuple que ce soit, civilisé ou sauvage, habitant le nord
ou le midi de la terre, l'ancien ou le nouveau monde ; n'écoutons pas
les mots divers dont ils se servent pour exprimer l'idée de l'affirmation
ou de la négation, oui et non, mais considérons les signes qui
accompagnent ces mots : nous verrons qu'ils sont partout les mêmes. C'est
l'inclination de la tète sur une ligne perpendiculaire qui exprime l'affirmation
; et sa double rotation sur une ligne horizontale qui indique la négation.
Voyons-nous le bras étendu et la main ouverte se replier vers la poitrine,
cela nous invite d'approcher. Voyons-nous, au contraire, le bras, d'abord plié,
se déplier avec violence en étendant la main, cela nous ordonne
de nous éloigner. Les bras de l'homme sont-ils tendus et les poings fermés,
il menace. Les laisse-t-il tomber doucement en ouvrant les deux mains, il accède.
Menons avec nous des muets de naissance ; plus le peuple sera sauvage et voisin
de la nature, mieux il les comprendra, et mieux il en sera compris ; et cela
par la raison toute simple qu'ils seront plus près les uns et les autres
de la langue primitive du Genre humain.
Ne craignons point d'annoncer cette importante vérité : toutes
les langues que les hommes parlent et qu'ils ont parlées sur la face
de la terre, et la masse incalculable de mots qui entrent ou sont entrés
dans la composition de ces langues, ont pris naissance dans une très
petite quantité de signes radicaux. En cherchant, il y a quelques années,
à restituer la langue hébraïque dans ses principes constitutifs,
trouvant entre mes mains un idiome dont l'étonnante simplicité
rend l'analyse très facile, j'ai vu la vérité que j'annonce,
et je l'ai prouvée autant qu il m'a été possible ; en montrant,
d'abord, que les caractères tracés ou les lettres n'avaient été,
dans l'origine de cet idiome, que les signes même qu'on avait désignés
par une sorte d'hiéroglyphe ; et ensuite, que ces caractères,
en se rapprochant par groupes de deux ou de trois, avaient formé des
racines monosyllabiques, et ces racines, en s'adjoignant un nouveau caractère,
ou se réunissant entre elles, une foule de mots.
Ce n'est pas ici le lieu d'entrer dans des détails grammaticaux qui y
seraient déplacés. Je ne dois poser que des principes. Le lecteur
curieux de ces sortes de recherches peut consulter, s'il le juge à propos,
la grammaire et le vocabulaire que j'ai donnés de la langue hébraïque;
je continue ma marche. Le premier langage connu de l'homme fut donc un langage
muet. On n'en peut concevoir d'autre, sans admettre une infusion en lui de la
parole divine ; ce qui, supposant une infusion semblable de toutes les autres
sciences, est démontré faux par le fait. Les philosophes qui ont
recours à une convention antérieure pour chaque terme de la langue,
tombent dans une contradiction choquante. La Providence, je l'ai assez dit,
ne donne que les principes de toutes choses : c'est à l'homme à
les développer. Mais au moment où ce langage muet s'établit
entre les deux époux, au moment où un signe émis comme
l'expression d'une pensée, porta cette pensée de l'âme de
l'un dans celle de l'autre, et qu'elle y fut comprise, elle excita dans la sphère
animique un mouvement qui donna naissance à l'entendement. Cette faculté
centrale ne tarda pas à produire ses facultés circonférentielles,
analogues ; et dès lors l'homme put, jusqu'à un certain point,
comparer et juger, discerner et comprendre. Bientôt il s'aperçut,
en faisant usage de ces facultés nouvelles, que la plupart des signes
qu'il émettait pour exprimer sa pensée, étaient accompagnés
de certaines exclamations de voix, de certains cris plus ou moins faibles ou
forts, plus ou moins âpres ou doux, qui ne manquaient guère de
se représenter ensemble. Il remarqua cette coïncidence que sa compagne
avait remarquée avant lui, et tous les deux jugèrent que ce pouvait
être commode, soit dans l'obscurité, soit lorsque l'éloignement
ou un obstacle leur dérobait la vue l'un de l'autre, de substituer ces
diverses inflexions, de voix au divers signes qu'elles accompagnaient. Ils le
firent peut-être dans quelque circonstance urgente, émus par quelque
crainte ou par quelque désir véhément, et ils virent avec
une bien vive joie qu'ils s'étaient entendus et compris.
Dire combien cette substitution fut importante pour l'humanité, est sans
doute inutile. Le lecteur sent
bien que rien de plus grand ne pouvait avoir lieu dans la nature, et que si
le moment ou un pareil
événement se présenta pour la première fois, eût
pu être fixé, il eût mérité les honneurs d'une
commémoration éternelle. Mais il ne le fut pas. Eh! Qui peut savoir
quand et comment, chez quel
peuple, et dans quelle contrée il arriva ? Peut-être fut-il stérile
plusieurs fois de suite, ou bien l'informe
" Page 36 -
langage auquel il avait donné naissance disparut-il avec l'humble cahute
qui le recelait. Car tandis que, pour plus de rapidité, je rapporte tout
au même couple, peut-on douter que plusieurs générations
n'aient pu s'écouler entre les moindres événements ? Les
premiers pas que fait l'homme dans la carrière de la civilisation sont
lents et pénibles. Il est souvent obligé de recommencer les mêmes
choses. Le Règne hominal entier est sans doute indestructible, la race
même est forte ; mais l'homme individuel est très faible, surtout
à son origine. C'est pourtant sur lui que reposent les fondements de
tout l'édifice. Cependant, comme je l'ai dit, plusieurs mariages s'étant
formés simultanément ou à peu d'intervalle l'un de l'autre,
dans la même contrée, et dans plusieurs contrées à
la fois, avaient donné naissance à un grand nombre de familles
plus ou moins rapprochées l'une de l'autre, qui suivaient à peu
près la même marche, et se développaient de la même
manière, grâce à l'action providentielle qui l'avait ainsi
déterminé. Ces familles, dont j'ai placé, à dessein,
l'existence dans la race boréenne ou hyperboréenne, habitaient,
par conséquent, les environs du pôle boréal, et recevaient
nécessairement les influences du climat rigoureux, sous lequel elles
étaient obligées de vivre. Leurs habitudes, leurs moeurs, leurs
manières de se nourrir, de se vêtir, de se loger, tout s'en ressentait
; tout, autour d'elles, prenait un caractère particulier. Leurs cahutes
ressemblaient à celles qu'habitent encore de nos jours les peuples occupant
les régions les plus septentrionales de l'Europe et de l'Asie. Ce n'étaient
guère que des trous creusés en terre, dont quelques branchages
couverts de peau bouchaient l'ouverture. Le nom de tanière qui s'en est
perpétué jusqu'à nous, signifiait dans le langage primitif
de l'Europe un feu en terre ; ce qui prouve que l'usage du feu, très
promptement connu d'une race d'hommes à laquelle il était si nécessaire,
remonte à l'antiquité la plus reculée.
Aucun sujet de discorde ou de haine ne pouvait naître au milieu de ces
familles, qu'aucun intérêt particulier ne divisait, et dont les
chefs, ou chasseurs ou pêcheurs, trouvaient facilement à pourvoir
à leur subsistance. La paix profonde qui régnait parmi elles,
en les rapprochant par des loisirs communs, facilitait entre elles des alliances
qui les rapprochaient chaque jour davantage, en les unissant par des liens de
parenté que les femmes furent les premières à connaître
et à faire respecter. L'autorité qu'elles conservaient sur leurs
filles, et l'avantage qu'elles en retiraient, faisaient la force et l'utilité
de ces liens. Le langage, d'abord muet et réduit au signe seul, étant
devenu articulé par la substitution qui se fit insensiblement de l'inflexion
de voix qui accompagnait ordinairement le signe, au signe lui-même, s'étendit
assez rapidement. Il fut d'abord très pauvre, comme tous les idiomes
sauvages ; mais, le nombre des idées étant très borné
parmi ces familles, il suffisait à leurs besoins. Il ne faut pas oublier
que les langues les plus riches aujourd'hui ont commencé par n'être
composées que d'une très petite quantité de termes radicaux.
Ainsi, par exemple, la langue chinoise qui se compose de plus de quatre vingt
mille caractères, n'offre guère que deux cent cinquante racines,
qui forment à peine douze cents mots primitifs par les variations de
l'accent.
Je ne dirai pas ici, comment le signe s'étant d'abord changé en
nom, au moyen de l'inflexion vocale, le nom se changea en verbe par l'adjonction
qui s'y fit du signe ; ni comment ce signe verbal, lui-même s'étant
encore vocalisé, pour ainsi dire, se changea en une sorte d'affixe, ou
de préposition inséparable qui verbalisa les noms sans le secours
du signe. Je suis entré ailleurs dans des détails plus que suffisants
à cet égard12. Tout ce que je dois ajouter, par occasion, c'est
que lorsque le langage se fut vocalisé, et que les termes radicaux en
furent généralement admis dans une Peuplade formée par
un certain nombre de familles réunies et liées entre elles par
tous les noeuds de la parenté, celui qui trouvait ou qui inventait une
chose nouvelle, lui donnait nécessairement un nom qui la caractérisait
et lui restait attaché. Ainsi, par exemple, le mot rân ou rên,
s'étant appliqué au signe qui indiquait le mouvement de la course
ou de la fuite, se donna à la Rêne, qui est un animal septentrional
très vite à la course. Ainsi le mot vâg, s'étant
également substitué au signe qui exprimait le mouvement d'aller
en avant, se donna à toute machine servant à transporter d'un
lieu à un autre, et particulièrement au chariot, dont la Race
boréenne fit un grand usage, lorsque s'étant considérablement
augmentée, elle se répandit au loin, et jeta des essaims sur l'Europe
et sur l'Asie13.
12 Dans mon ouvrage sur la langue hébraïque, et dans celui sur la
langue d'Oc.
13 Le mot rên, n'ayant pas pu s'appliquer dans des climats plus tempérés
à la rêne qui n'y existe pas s'est appliqué
parmi nous au renard, et cela par la même raison. Du mot vag qui signifiait
un chariot, nous avons tiré le verbe vaguer.
" Page 37 -
Tous les peuples du Nord ont nommé, veg la route tracée par le
chariot vag ; et ce mot, changé par la prononciation, est
devenu pour les Latins via ; pour nous, voie ; pour les Anglais, way, etc.
Je me retiens pour ne pas tomber dans une prolixité inutile et fatigante,
dans laquelle mon penchant et mon occupation
favorite m'entraîneraient peut-être. Je désire seulement
que le lecteur reste persuadé, lorsque je lui présenterai plus
loin
une étymologie quelconque, que la racine sur laquelle je l'appuierai,
d'origine boréenne ou sudéenne, celtique ou
atlantique, est réellement authentique, et ne peut être attaquée
du côté de la science. Si je n'en donne pas toujours la
preuve, c'est pour éviter les longueurs et l'inutile étalage d'une
érudition scolastique hors de place. La plupart de mes
lecteurs le verront d'ailleurs facilement. Qui ne sait, par exemple, que la
racine rên ou rân, que je viens de rapporter,
exprime le sens de courir ou de couler, dans tous les idiomes celtiques ? Le
celte gallique dit dho runnia ; l'armorique,
redek ; l'irlandais, reathaim ou ruidim ; le saxon, rannian ; le belge, runne
; l'allemand rennen, etc. Le grec xxx signifie
s'écouler, s'enfuir. C'est à cette racine que s'attache l'oscitanique
riu, un ruisseau, une rivière, et tous ses dérivés ; de
là
viennent les noms du Rhin et du Rhône, etc.
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CHAPITRE V
DIGRESSIONS SUR LES QUATRE ÂGES DU MONDE, ET RÉFLEXIONS À
CE SUJET. PREMIÈRE
RÉVOLUTION DANS L'ÉTAT SOCIAL, ET PREMIÈRE MANIFESTATION
DE LA VOLONTÉ GÉNÉRALE.
es poètes, et après eux les philosophes systématiques,
ont beaucoup parlé des quatre âges du monde, connus dans les mystères
antiques sous les noms d'Âge d'or, d'argent, d'airain, et de fer ; et
sans s'inquiéter s'ils n'intervertissaient pas l'ordre de ces âges,
ont donné le nom d'Âge d'or à cette époque où
l'homme, à peine échappé au influences du seul instinct,
commençait à faire le premier essai de se facultés animiques,
et à jouir de leurs résultats. C'était sans doute l'enfance
du Règne hominal, l'aurore de la vie sociale. Ces commencements n'étaient
pas sans douceur, comparés surtout à l'état d'assoupissement
absolu et de ténèbres qui les avait précédés.
Mais ce serait étrangement s'abuser, de croire que c'était là
le point culminant de la félicité, le point où devait s'arrêter
la civilisation. Une enfance, hors de ses limites naturelles, deviendrait imbécillité
; une aurore qui n'amènerait jamais le soleil frapperait la terre de
stérilité et de stupeur.
L
Un auteur moderne a déjà remarqué, avec beaucoup de sagacité,
que les hommes, portés naturellement à embellir le passé,
surtout quand ils sont vieux, ont agi en corps de nation, précisément
comme ils agissent en simples particuliers ; ils ont toujours fait l'éloge
des premiers âges du monde, sans trop réfléchir que ces
premiers moments de leur existence sociale furent bien loin d'être aussi
agréables qu'ils le prétendent. L'imagination légère
et presque enfantine des Grecs a singulièrement embrouillé ce
tableau, en le transportant à dessein, et pour plaire à la multitude,
de la fin au commencement des temps. Ce qu'ils ont nommé l'Âge
d'or devait être appelé l'âge de fer ou de plomb, puisque
c'était celui de Saturne, représenté comme un tyran soupçonneux
et cruel, mutilant et détrônant son père pour lui succéder,
et dévorant ses propres enfants pour se délivrer de la crainte
d'un successeur. Saturne était là le symbole du Destin. Selon
la doctrine des mystères, le passage du règne du Destin à
celui de la Providence était préparé par deux règnes
médianes : celui de Jupiter, et celui de Cérès, appelée
Isis par les Égyptiens. L'un de ces règnes servait à réprimer
l'audace des Titans, c'est-à-dire à subjuguer les espèces
animales, et à établir l'harmonie dans la Nature par le redressement
du cours des fleuves, le desséchement des marais, l'invention des arts,
les travaux de l'agriculture, etc. L'autre servait à régulariser
la société, par l'établissement des lois civiles, politiques
et religieuses. On qualifiait ces deux règnes, d'âges d'airain
et d'argent. Le nom d'Âge d'or, qui suivait, était réservé
au règne de Dionysos ou d'Osiris. Ce règne, qui devait apporter
le bonheur sur la terre et l'y maintenir longtemps, était assujetti par
des retours périodiques, qui se mesuraient par la durée de la
grande année. Ainsi, selon cette doctrine mystérieuse, les quatre
âges devaient se succéder incessamment sur la terre, comme les
quatre saisons, jusqu'à la fin des temps, en commençant par l'âge
de fer ou le règne de Saturne, assimilé à l'hiver.
Le système des Brahmes est, à cet égard, conforme à
celui des mystères égyptiens, d'où les Grecs avaient tiré
les leurs. Le Satya-youg, qui répond au premier âge, est celui
de la réalité physique. Suivant ce qu'on dit dans les Pouranas,
c'est un âge rempli de catastrophes effrayantes, où les éléments
conjurés se livrent la guerre, où les Dieux sont assaillis par
les démons, où le globe terrestre, d'abord enseveli sous les ondes,
est à chaque instant menacé d'une ruine totale. Le Tetra-youg,
qui le suit, n'est guère plus heureux. Ce n'est qu'à l'époque
du Douapar-youg que la terre commence à présenter une image plus
riante et plus tranquille. La sagesse, réunie à la valeur, y parle
par la bouche de Rama et de Krishnen. Les hommes écoutent et suivent
leurs leçons. La sociabilité, les arts, les lois, la morale, la
Religion, y fleurissent à l'envie Le Kali-youg, qui a commencé,
doit terminer ce quatrième période par l'apparition même
de Vishnou, dont les mains armées d'un glaive étincelant frapperont
les pécheurs incorrigibles, et feront disparaître à jamais
de dessus la terre les vices et les maux qui souillent et affligent l'Univers.
" Page 39 -
Au reste, les Grecs ne sont pas les seuls coupables d'avoir interverti l'ordre
des âges, et porté ainsi la confusion dans cette belle allégorie.
Les Brahmes eux-mêmes préconisent aujourd'hui le Satya-youg, et
calomnient l'âge actuel ; et cela en dépit de leurs propres annales,
qui signalent le troisième age, le Douapar-youg, comme le plus brillant
et le plus heureux. Ce fut l'âge de leur maturité ; ils sont aujourd'hui
dans leur décrépitude ; et leurs regards, comme ceux des vieillards,
se tournent souvent vers les temps de leur enfance.
En général, les hommes que l'orgueil rend mélancoliques,
toujours mécontents du présent, toujours incertains de l'avenir,
aiment à se replier sur le passé dont ils ne croient avoir rien
à craindre ; ils le parent des couleurs riantes que leur imagination
n'ose donner à l'avenir. Ils préfèrent dans leur sombre
mélancolie, des regrets superflus et sans fatigue, à des désirs
réels, mais qui leur coûteraient quelques efforts. J. J. Rousseau
était un de ces hommes. Doué de grands talents par la nature,
il se trouva déplacé par le Destin. Agité de passions ardentes
qu'il ne pouvait satisfaire, voyant sans cesse le but qu'il eût désiré
d'atteindre s'éloigner de lui, il concentra en lui-même l'activité
de son âme, et tournant en de vaines spéculations, en des situations
romanesques les élans de son imagination ou de son coeur, il n'enfanta
que des paradoxes politiques, ou des exagérations sentimentales. L'homme
le plus éloquent de son siècle déclama contre l'éloquence
; celui qui pouvait être un des plus savants, dénigra les sciences
; amant, il profana l'amour ; artiste, il calomnia les arts ; et, craignant
d'être éclairé sur ses propres erreurs, fuyant les lumières
qui l'accusaient, il osa bien tenter de les éteindre. Il les aurait éteintes,
si la Providence ne se fût opposée à ses aveugles emportements
; car sa volonté était une puissance terrible. En déclarant
la souveraineté du Peuple, en mettant la multitude au-dessus des lois,
en lui soumettant ses magistrats et ses rois comme ses mandataires, en secouant
entièrement l'autorité du sacerdoce, il lacéra le contrat
social qu'il prétendait établir. Si le système de cet homme
mélancolique eût été suivi, la Race humaine eût
rapidement rétrogradé vers cette nature primordiale, que son imagination
vaporeuse et malade lui représentait sous une forme enchanteresse, tandis
qu'elle ne renferme en réalité rien que de discordant et de sauvage.
Un homme atteint de la même maladie, mais plus froid et plus systématique,
faillit amener en acte, ce que Rousseau avait laissé en puissance. Il
s'appelait Weishaupt ; il était professeur dans une ville médiocre
d'Allemagne. Épris des idées du philosophe français, il
les revêtit des formes mystérieuses de l'Illuminisme, et les propagea
dans les loges des francs-maçons. On ne saurait se faire une idée
de la rapidité avec laquelle cette propagation se fit, tant les hommes
sont prompts à accueillir ce qui flatte leurs passions ! Pendant un moment
la société européenne fut menacée d'un imminent
danger. Si le mal n'avait pas été arrêté il est impossible
de dire jusqu'à quel point il aurait pu étendre ses ravages. On
sait qu'un des adeptes de cette société subversive, frappé
d'un coup de tonnerre dans la rue, et porté évanoui dans la maison
d'un particulier, laissa saisir sur lui l'écrit qui contenait le plan
de la conspiration et les noms des principaux conjurés. Il n'était
question de rien moins que de renverser partout les trônes et les autels,
afin de ramener tous les hommes à cette nature primitive, qui, selon
ces visionnaires, en fait, sans distinction, des souverains pontifes et des
rois. Quelle épouvantable erreur ! On a donné à Weishaupt
le titre d'illuminé. C'était, au contraire, un aveugle fanatique,
qui, de la meilleure foi du monde, croyant travailler au bonheur du genre humain,
le poussait dans un abîme effroyable.
C'est parce que je sais qu'à la réception de plusieurs initiés
aux mystères de cet extravagant politique, on lisait une description
de l'Âge d'or, que j'ai voulu détruire la fausse idée qui
pourrait subsister encore dans quelques têtes. Weishaupt, ainsi que Rousseau
n'avait qu'une érudition médiocre. Si l'un et l'autre avaient
connu les vraies traditions, ils auraient su que l'idée de placer l'Âge
d'or à l'origine des sociétés, parmi des hommes privés
de gouvernement et de culte, n'avait paru spécieuse à quelques
poètes grecs et latins que parce qu'elle était en harmonie avec
l'opinion erronée de leur temps. A l'ouverture des mystères antiques,
fort au-dessus sans doute de ceux de Weishaupt, ce n'était point une
description aussi brillante qu'on lisait, mais le commencement de la cosmogonie
de Sanèhoniaton, qui, comme on sait, présente un tableau tout
à fait différent et fort ténébreux.
" Page 40 -
Qu'on ne soit pas surpris de me voir consacrer une assez longue digression à
combattre une idée aussi frivole que celle de l'Âge d'or ; il faut
considérer que ceux qui écrivent aujourd'hui le plus froidement
sur la politique, et qui riraient de pitié si on les accusait de caresser
une semblable idée, ne font pourtant qu'obéir au mouvement dont
elle a été l'occasion. Si Rousseau n'en eût pas été
pénétré, il n'aurait pas dit, dans son Discours sur l'Origine
de l'lnégalité, que l'homme qui médite est un animal dépravé
; et, dans son Émile, que plus les hommes savent, et plus ils se trompent
; le seul moyen d'éviter l'erreur, est l'ignorance. Ce ne sont jamais
les hommes que la raison conseille, ou dont l'intérêt guide la
plume, qui sont dangereux en politique, dans quelque parti qu'ils se rangent
; ce sont ceux qui, possédés d'une idée fixe, quelle qu'elle
soit, écrivent avec persuasion et enthousiasme. Je rentre dans mon sujet.
L'homme, tel que je l'ai laissé en terminant le dernier Chapitre, était
arrivé, par le développement successif de ses facultés,
au premier degré de l'État social ; il était constitué
en familles réunies entre elles par les liens de la parenté ;
il avait inventé plusieurs choses utiles ; il s'était logé
; il s'était grossièrement vêtu ; il avait soumis au joug
de la domesticité plusieurs espèces d'animaux ; il connaissait
l'usage du feu ; et par-dessus tout cela, il possédait un idiome articulé,
qui, quoique informe, suffisait à ses besoins. Cet état, que plusieurs
poètes complaisants et quelques médiocres politiques ont cru être
l'Âge d'or, n'était rien moins que cela ; c'était un premier
pas de fait dans la civilisation, lequel devait être suivi d'un second,
et celui-ci d'un troisième. La carrière avait été
ouverte, et il était aussi impossible à l'homme de s'y arrêter
dès le début, qu'il lui aurait été impossible de
ne pas y entrer : l'action de la Providence et celle du Destin agissaient de
concert dans cet événement. Cependant la femme, qui pouvait se
glorifier à juste titre de tout le bien qui en était résulté,
ne su pas le mettre à profit : elle commit une faute bien grave dans
ce commencement de civilisation, une faute dont les suites, terribles pour elle,
faillirent entraîner la perte de la Race entière. Contente du changement
qui s'était fait dans son sort, elle ne songea qu'à le fixer ;
et, ne considérant que son intérêt individuel oublia l'intérêt
général de la société. Comme son instinct la portait
plutôt à posséder qu'à jouir, et que sa vanité
se montrait toujours dans son âme avant tout autre sentiment, elle s'attacha
à son époux plus par l'intérêt que par le plaisir,
et mit sa vanité à lui plaire, plutôt pour s'en assurer
la possession, que pour lui rendre la sienne plus agréable. Elle voulut
toujours être aimée avant d'aimer, afin de ne jamais risquer son
empire. L'homme, porté par un instinct contraire à jouir plutôt
qu'à posséder, et mettant son orgueil à céder à
ce que sa pitié lui avait montré d'abord comme de la faiblesse,
facilita les projets intéressés de sa compagne. Ses travaux extérieurs
excitant son indolence casanière, il ne mit aucun obstacle aux usurpations
journalières de la femme, qui se trouva bientôt, selon ses désirs,
maîtresse absolue de tout le ménage : elle s'en créa le
centre, y disposa de tout, et commanda à celui que la Nature avait destiné
à être son maître. L'éducation qu'elle donna à
ses filles, conforme à ses idées, augmenta en elles la force de
l'instinct, et les disposa de plus en plus à suivre la route abusive
qu'elle avait ouverte ; en sorte qu'au bout de quelques générations
le despotisme féminin était établi. Mais ce que l'instinct
avait fait d'un côté, l'instinct devait le défaire de l'autre
; le mouvement commencé ne pouvait pas s'arrêter là ; il
fallait que le Destin eût son cours. L'homme, s'étant soumis à
la femme par une sorte d'indolence orgueilleuse, s'aperçut bientôt
qu'il lui était plus facile de renoncer à posséder qu'à
jouir. Il rencontra hors de sa tanière quelque jeune fille qui éveilla
ses désirs ; et comme peut-être sa femme avait passé l'âge
de la fécondité, il voulut en associer une autre à son
sort. A cette nouvelle, une passion jusqu'alors inconnue, la jalousie, s'alluma
dans l'âme de sa première épouse. La vanité blessée
et l'intérêt alarmé lui donnèrent naissance ; les
plus affreux orages en furent la suite. Ce qui se passait dans une seule famille
les ébranla toutes ; pour la première fois le trouble fut général
; pour la première fois la Race boréenne sentit qu'il pouvait
y avoir pour elle des intérêts généraux. Les hommes
d'un côté, les femmes de l'autre, débattirent à leur
manière ce point de législation, le premier qui eût été
débattu : Un homme peut avoir plusieurs femmes ?
Comme il n'y avait point là de culte exclusif qui pût dominer leur
raison, et que les espérances d'une
autre existence ne pouvaient point naître dans leur intelligence encore
engourdie, les hommes
décidèrent que cela se pouvait. Rassemblés pour la première
fois en grandes masses, et hors de leurs
tanières, ils sentirent que leurs forces, en se confondant, augmentaient
d'intensité, et que leurs
" Page 41 -
résolutions avaient quelque chose de solennel. Les plus timides étaient
étonnés de leur audace. Telle fut l'occasion, et tel fut le résultat
du premier usage que l'homme fit de sa Volonté générale.
Les femmes, irritées au dernier point d'une décision aussi contraire
à leur domination, résolurent d'en empêcher l'exécution
par tous les moyens. Elles ne concevaient pas comment ces mêmes hommes,
si faibles auprès d'elles, avaient pu montrer une audace aussi grande.
Elles espérèrent de les ramener, mais vainement ; parce que l'acte
qui venait de se passer avait créé une chose jusqu'alors inconnue,
une chose dont les résultats devaient être immenses : L'opinion,
qui, en imprimant à l'orgueil une nouvelle direction, le change en honneur,
et lui donne le pas sur la pitié. Dans cette situation, les femmes auraient
dû se laisser inspirer par la compassion ; mais leur vanité ne
permettant pas ce mouvement ascendant qui aurait pu ébranler leur intelligence,
elles se confièrent à leur instinct, qui les perdit. La ruse leur
ayant persuadé qu'elles pouvaient opposer la faiblesse à la force,
et que leurs maris effrayés n'oseraient pas les combattre, elles les
provoquèrent imprudemment : mais à peine eurent-elles levé
le bras, qu'elles furent vaincues : le Destin, qu'elles avaient invoqué,
les accabla.
" Page 42 -
CHAPITRE VI
SUITE. SORT DÉPLORABLE DE LA FEMME L'ORIGINE DES SOCIÉTÉS.
SECONDE RÉVOLUTION. LA
GUERRE ET SES CONSÉQUENCES. OPPOSITION DES RACES.
e funeste événement que je viens de raconter en très peu
de mots n'est point une oiseuse hypothèse, imaginée seulement
pour étayer un système ; c'est un fait réel, qui n'a malheureusement
laissé que trop de traces. Le torrent des siècles n'a pu les effacer
encore ; elles s'offrent partout aux regards de l'historien et de l'observateur.
Considérez les peuples sauvages qui, tenant de plus près à
la Race Boréenne, ont conservé ses moeurs originelles, les Samoïèdes,
par exemple ; vous y trouverez encore dans toute sa force la cause fatale des
malheurs qui pendant un grand laps de temps ont pesé sur la femme. Elle
voulut dominer par la ruse, elle fut écrasée par la force. Elle
voulut s'emparer de tout, et rien ne lui fut laissé. On ne peut penser
sans frémir l'état horrible où elle fut réduite.
Il n'est que trop naturel à l'homme de passer d'une extrémité
à l'autre dans ses sentiments, et de briser avec dédain les objets
de son amour ou de sa vénération.
L
II existe encore de nos jours des peuples que des situations locales ou des
circonstances fatales ont éloignée des bienfaits de la Religion
et de la civilisation, chez lesquels l'infortune de la femme s'est perpétuée.
La manière dont elle y est traitée ne peut être racontée
sans dégoût. C'est moins la compagne de l'homme que son esclave
; moins un être humain qu'une bête de somme. La plus belle moitié
du genre humain, celle que la Nature semble avoir pris plaisir à former
pour le bonheur, y a perdu jusqu'à l'espérance. Leur sort y est
tellement déplorable qu'il n'est point rare d'y voir des mères
que la compassion rend dénaturées, étouffer en naissant
leurs filles, pour leur épargner l'horrible avenir qui les attend.
O femmes, femmes, objets chers et funestes ! Si cet écrit tombe entre
vos mains, ne vous hâtez pas de prendre des préventions contre
son auteur. C'est le plus sincère de vos amis ; ce fut peut-être
Je plus tendre de vos amants ! S'il signale vos fautes, il signalera aussi vos
bienfaits. Il les a même déjà signalés, puisqu'il
a dit que les commencements de la civilisation humaine étaient votre
ouvrage. Défendez-vous d'une vanité puérile, production
de votre instinct ; et cherchez dans votre âme, et surtout dans votre
intelligence, des sentiments plus doux et des inspirations plus généreuses.
Vous les y trouverez bien facilement, puisque la Divinité, qui en est
la source, a voulu que tout se développât dans votre sein avec
une admirable promptitude. Vous offrez les charmes de l'adolescence, à
l'époque où l'homme n'est encore qu'un enfant, et vos tendres
regards trahissent déjà les émotions de votre âme,
quand il ignore leur existence. Que vous seriez admirables si, toujours en garde
contre les mouvements d'une exclusive vanité, d'un intérêt
jaloux, vous tourniez au profit de l'homme et de la société les
moyens enchanteurs que vous possédez ! C'est véritablement alors
qu'on pourrait vous appeler le génie tutélaire de l'enfance, le
charme de la jeunesse, le soutien et le conseil de l'homme. Vous embelliriez
le songe de la vie ; et ce songe s'écoulerait pour vous.
Les fautes que j'ai signalées, et celles que je signalerai encore, vous
les trouverez bien loin de vous : elles le sont en effet, et par le temps et
par la forme. Mais le fond subsiste, et vous en pouvez commettre d'un autre
genre. Votre éducation, mal conçue et mal conduite, vous y pousse
; prenez-y garde. L'Europe est dans une sourde fermentation. Si vous ne vous
conduisez pas avec sagesse, je tous le dis avec peine, mais il est certain que
le sort des femmes de l'Asie vous attend. Mais, sans rien anticiper sur ce que
j'ai à dire, revenons à l'histoire des siècles passés.
Tandis que la Race boréenne se civilisait, comme je l'ai dit, et qu'elle
augmentait en nombre de manière
à occuper d'année en année un plus grand espace de terrain,
les siècles s'écoulaient en silence. Toutes
les inventions se perfectionnaient, et l'on pouvait déjà remarquer
parmi les différentes peuplades, dont
la Race entière était composée, quelques commencements
de vie pastorale et d'agriculture. On avait
creuse des canots pour traverser les bras de mer et pour naviguer sur les fleuves.
On avait fabriqué des
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chariots pour pénétrer plus facilement dans l'intérieur
du pays. Quand les pâturages étaient épuisés dans
une contrée on passait dans une autre. La terre, qui ne manquait jamais
aux habitants, suffisait à leurs besoins. Les profondes forêts
abondaient en gibier ; les mers, les fleuves, offraient une pêche inépuisable
et facile. Les discordes particulières qui pouvaient s'élever,
promptement éteintes, ne devenaient jamais générales ;
et le Peuple destiné à être le plus belliqueux du monde,
en était alors le plus pacifique. Ce Peuple aurait joui à cette
époque d'un bonheur aussi grand que sa situation le lui permettait, si
une partie de lui-même n'eût pas gémi sous le poids de l'oppression.
Les femmes étaient partout réduites à l'état où
on les voit aujourd'hui parmi les Samoïèdes. A peu près communes,
elles étaient chargées des travaux les plus pénibles. Quand
elles devenaient âgées, ce qui était assez rare, et qu'on
n'en pouvait plus tirer aucun service, on poussait souvent la barbarie jusqu'à
les noyer. Les gémissements de ces infortunées victimes éveilla
enfin la sollicitude de la Providence, qui, fatiguée de tant de cruauté,
et voulant d'ailleurs pousser en avant cette civilisation stagnante et à
peine ébauchée, détermina un mouvement, en puissance, que
le Destin fit passer en acte. Dans ce temps-là, la Race noire, que j'appellerai
toujours Sudéenne à cause de son origine équatoriale, et
par opposition la Race blanche que j'ai nommée Boréenne ; la Race
noire, dis-je, existait dans toute la pompe de l'État social. Elle couvrait
l'Afrique entière de nations puissantes émanées d'elle,
possédait l'Arabie, et avait poussé ses colonies sur toutes les
côtes méridionales de l'Asie, et très avant dans l'intérieur
des terres. Une infinité de monuments qui portent le caractère
africain, existent encore de nos jours dans tous ces parages, et attestent la
grandeur des peuples auxquels ils ont appartenu. Les énormes constructions
de Mahabalipouram, les cavernes d'Ellora, les temples d'Isthakar, les remparts
du Caucase, les pyramides de Memphis, les excavations de Thèbes en Égypte,
et beaucoup d'autres ouvrages, que l'imagination étonnée attribue
à des Géants, prouvent la longue existence de la Race sudéenne
et les immenses progrès qu'elle avait faits dans les arts. On peut faire
à l'égard de ces monuments une remarque intéressante. C'est
que le type d'après lequel ils sont tous construits est celui d'une caverne
creusée dans une montagne ; ce qui domine penser que les premières
habitations des peuplades africaines furent des sortes de cryptes formées
de cette manière, et que le nom de troglodytes dût être d'abord
leur nom générique. Le type de l'habitation primitive des nations
boréennes, qui a été le chariot, se reconnaît dans
la légèreté de l'architecture grecque, dans la forme des
temples antiques, et même dans celle des maisons. Quant au races médianes
qui ont dominé ou qui dominent encore en Asie, et qui tiennent à
la Race jaune, la Tatâre orientale et la chinoise, très nombreuse
quoi que très avancée dans sa vieillesse, il est évident
que tous leurs monuments retracent fidèlement la forme de la tente, qui
fut leur première demeure.
Or, la Race sudéenne, très puissante et très répandue
en Afrique et dans le midi de l'Asie, ne connaissait qu'imparfaitement encore
les contrées septentrionales de cette partie du monde, et n'avait de
l'Europe qu'une très vague idée. L'opinion générale
était sans doute que cette vaste étendue, occupée par des
terres stériles et frappées d'un hiver éternel, devait
être inhabitable. L'opinion contraire eut lieu en Europe, à l'égard
de l'Afrique, lorsque la Race boréenne parvenue à un certain degré
de civilisation commença à avoir une science géographique.
Quoi qu'il en soit, le nord de l'Asie et l'Europe vinrent à être
connus des Sudéens, au moment ou cet événement devait avoir
lieu. Quelles que fussent les circonstances qui l'amenèrent, et les moyens
qui furent employés pour cela, il n'importe: la Providence l'avait voulu,
et il fut.
Les hommes blancs aperçurent pour la première fois, à la
lueur de leurs forêts incendiées, des hommes
d'une couleur différente de la leur. Mais cette différence ne
les frappa pas seule. Ces hommes couverts
d'habits extraordinaires, de cuirasses resplendissantes maniaient avec adresse
des armes redoutables,
inconnues dans ces régions. Ils avaient une cavalerie nombreuse ; ils
combattaient sur des chars, et
jusque sur des tours formidables, qui, s'avançant comme des colosses,
lançaient la mort de tous les
côtés. Le premier mouvement fut pour la stupeur. Quelques femmes
blanches dont ces étrangers
s'emparèrent et dont ils cherchèrent à capter la bienveillance,
ne furent pas difficiles à séduire. Elles
étaient trop malheureuses dans leur propre patrie pour en avoir nourri
l'amour. De retour dans leurs
tanières, elles montrèrent les colliers brillants, les étoffes
délicates et agréablement nuancées qu'elles
avaient reçus. IL n'en fallut pas davantage pour monter la tête
de toutes les autres. Un grand nombre
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profitant des ombres de la nuit, s'enfuit, et alla rejoindre les nouveaux venus.
Les pères, les maris, n'écoutant que leur ressentiment, saisirent
leurs faibles armes, et s'avancèrent pour réclamer leurs filles
ou leurs épouses. On avait prévu leur mouvement ; on les attendait.
Le combat engagé, l'issue n'en fut pas douteuse. Plusieurs furent tués,
un plus grand nombre demeura prisonnier ; le reste prit la fuite. L'alarme gagnant
de proche en proche, se répandit en peu de temps dans la Race boréenne.
Les peuplades en grandes masses s'assemblèrent, délibérèrent
sur ce qu'il y avait à faire, sans avoir prévu d'avance qu'elles
délibéreraient, ni su ce que c'était qu'une délibération.
Le péril commun éveilla la Volonté générale.
Cette volonté se manifesta, et le décret qu'elle porta prit encore
la forme d'un plébiscite ; mais son exécution ne fut plus aussi
facile qu'elle l'avait été autrefois. Elle n'agissait plus sur
elle-même. Le peuple assemblé le sentit, et vit bien que l'intention
de faire la guerre ne suffisait pas, et qu'il serait indubitablement vaincu,
s'il ne trouvait pas des moyens de la diriger. Là-dessus, un homme que
la Nature avait doué d'une grande taille et d'une force extraordinaire,
s'avança au milieu de l'assemblée, et déclara qu'il se
chargeait d'indiquer ces moyens. Son aspect imposant, son assurance, électrisèrent
l'assemblée. Un cri général s'éleva en sa faveur.
Il fut proclamé le Herman ou Gherman, c'est-à-dire le chef des
hommes. Tel fut le premier chef militaire14. L'important décret qui établissait
un homme au-dessus de tous n'avait nul besoin d'être écrit ni promulgué.
Il était l'expression énergique de la Volonté générale.
La force et la vérité du mouvement l'avaient gravé dans
toutes les âmes. Lorsqu'il a été nécessaire d'écrire
les lois, c'est que les lois n'étaient plus unanimes.
Le Herman divisa d'abord les hommes en trois classes. Dans la première,
il plaça tous les vieillards hors d'état par leur âge de
supporter les fatigues de la guerre ; il appela dans la seconde tous les hommes
jeunes et robustes, dont il composa son armée ; et plaça dans
la troisième les hommes faibles et âgés mais encore actifs,
qu'il destina à pourvoir à ses besoins de toute espèce.
Les femmes jeunes et les enfants furent renvoyés au loin, au-delà
des fleuves ou dans la profondeur des forêts. Les femmes âgées
et les jeunes garçons servirent à porter les vivres ou à
garder les chariots. Comme les vieillards étaient chargés de distribuer
à chacun des combattants sa ration journalière, et qu'ils veillaient
sur les provisions, on leur donna le nom de Diète, c'est-à-dire
la subsistance ; et ce nom s'est conserve jusqu'à nos jours dans celui
de la Diète germanique15, non pas qu'elle s'occupe comme autrefois de
la subsistance ; proprement dite, mais de l'existence du corps politique. Cette
Diète fut le modèle de tous les sénats qui furent institués
par la suite en Europe, pour représenter la volonté générale.
Quant aux deux autres classes établies dans la masse de la population,
on donna à l'une, à celle qui contenait les guerriers, le nom
de Leyt, c'est-à-dire l'Élite ; et à l'autre, celui de
Folk ou Volg, c'est-à-dire ce qui suit, qui sert, la foule, le vulgaire16.
Voilà l'origine tant cherchée de l'inégalité des
conditions, établie de si bonne heure parmi les nations septentrionales.
Cette inégalité ne fut ni le résultat du caprice, ni celui
de l'oppression ; il fut la suite nécessaire de l'état de guerre
dans lequel se trouvaient engagées ces nations.
Le Destin qui provoquait cet état, en déterminait toutes les conséquences.
Il partageait irrésistiblement
le peuple en deux classes: celle des forts et celle des faibles : celle des
forts, appelée à combattre, et celle
des faibles, réservée pour nourrir et servir les combattants.
Cet état de guerre, qui, par sa longue durée,
devait devenir l'état habituel de la Race boréenne, consolida
ces deux classes, et en rendit, par la suite
des temps, la démarcation fixe et les emplois héréditaires.
De là naquirent ait sein de cette même Race,
la noblesse et la roture avec toits leurs privilégiés et tous
leurs attributs ; et lorsque après avoir été
longtemps asservie ou comprimée, cette même Race prit enfin le
dessus sur la Race sudéenne, et qu'elle
14 C'est de ce nom de Herman on Gherman, que dérivent les noms de Germains
et de Germanie, que nous donnons
encore aux Allemands et à l'Allemagne. La racine her signifie au propre
une éminence, et au figuré un souverain, un
maître.
15 Ce mot a signifié la manière de se nourrir ou de pourvoir à
sa subsistance, tant dans le mot grec xxxxx, que dans le
latin dioeta, dans le français diète, dans l'anglais diet, etc.
On dit encore aujourd'hui en anglais to diet one, pour
exprimer le soin qu'on prend de nourrir quelqu'un. Ce mot tient à l'ancienne
racine oed, la nourriture réuni à l'article de,
en anglais the, cri allemand die. De cette racine oed, sont sortis les verbes
edere en latin, oetan en saxon, to eat en
anglais, essen en allemand, etc.
16 Les mots leyt et volk sont encore usités en allemand. Le mot grec
attique xxx s'attache au mot leyt. Le latin vulgus
dérive du mot volg ainsi que notre mot foule.
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en subjugua les diverses nations, elle y consigna encore l'existence de ces
deux classes, dans les titres de Boréens et d'hyperboréens17,
ou de Barons et de Hauts-Barons, que s'attribuèrent les vainqueurs, devenus
maîtres souverains, ou féodaux.
17 Il faut considérer, comme une chose digne d'attention, que tandis
que le mot Boréen est devenu un titre d'honneur
dans celui de Baron, en Europe ; en Asie et en Afrique le mot Sudéen
a pris le même sens dans celui de Syd, qu'on écrit
très mal à propos Cid.
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CHAPITRE VII
PREMIÈRE ORGANISATION SOCIALE. TROISIÈME RÉVOLUTION. LA
SERVITUDE ET SES SUITES.
orsque le Herman eut fait la division dont j'ai parlé au chapitre précédent,
il songea à étendre autant qu'il le put cette constitution guerrière,
et choisit pour cet effet divers lieutenants, qu'il envoya au loin, parmi les
peuplades boréennes, pour les instruire de ce qui se passait, et les
engager, au nom du salut commun, de s'unir d'après les même principes,
et de venir en toute hâte combattre l'ennemi. Cette ambassade, dont la
nécessité suggéra encore le moyen et la forme, eut tout
le succès qu'on en pouvait attendre. Les différentes peuplades,
alarmées par les récits qu'elles entendirent, et d'ailleurs entraînées
par le mouvement imprimé d'en haut, se constituèrent toutes sur
le même plan, et créèrent autant de Hermans qu'il y eut
de congrégations. Ces divers Hermans en se réunissant formèrent
un corps de chefs militaires, qui ne tardèrent pas à sentir, toujours
guidés par la force des choses, qu'il était utile, autant pour
eu que pour la chose publique, de se donner un chef suprême. Ce chef,
proclamé sur sa propre présentation, et parce qu'il était
évidemment le plus fort et le plus puissant, fut appelé Herôll,
c'est-à-dire le chef de tous18. Les Diètes des diverses peuplades
le reconnurent, et les différentes classes de Leyts et de Folks jurèrent
de lui obéir. Tel fut le premier empereur, et telle fut la source du
gouvernement féodal : car en Europe, et parmi les nations de Race boréenne,
le gouvernement impérial ou féodal ne diffère pas. Un empereur
qui ne domine pas sur des chefs militaires, souverains des peuples qu'ils gouvernent,
n'est pas un véritable empereur. Ce n'est point un Herôll proprement
dit ; c'est un Herman, un chef militaire plus ou moins puissant. Un empereur,
tel que l'Agamemnon d'Homère, doit régner sur des rois.
L
Mais, outre les deux classes primordiales qui divisaient les peuplades entières
en hommes d'armes et en serfs, il se forma deux autres classes supérieures
à celles-là, qui se composèrent d'hommes de choix que s'attachèrent
principalement le Herôll ou le Herman, et qui formèrent leur garde,
leur suite, et enfin leur cour. Ces deux classes, auxquelles s'attribuèrent
avec le temps de grands privilèges, donnèrent leur nom à
la Race tout entière ; surtout lorsque cette Race, ayant saisi la domination,
étendit au loin ses conquêtes, et fonda des nations puissantes.
De là sortirent les Hérules et les Germains. Et comme par imitation
des Herôlls ou des Hermans les chefs inférieurs, rendus puissants
par la conquête, eurent aussi leurs suivants, appelés Leudes, à
cause de la classe des hommes d'armes d'où ils sortaient ; ils donnèrent
également leurs noms à des peuples entiers, lorsque ces peuples,
conduits par eux, parvinrent à se distinguer de la nation proprement
dite, en s'établissant au loin19.
Mais tandis que la Race boréenne s'était ainsi préparée
au combat, le combat avait continué. Les
Sudéens profitant de leurs avantages, s'étaient avancés
dans l'intérieur du pays. La flamme et le fer leur
ouvraient des routes à travers des forêts jusqu'alors impraticables.
Ils franchissaient les fleuves avec
facilité, au moyen de ponts de bateaux qu'ils savaient construire. A
mesure qu'ils avançaient, ils devaient
des forts inaccessibles. Les Boréen malgré leur nombre et leur
valeur, ne pouvaient point tenir la
campagne devant ces redoutables ennemis, trop au-dessus d'eux par leur discipline,
leur tactique, et la
différence des armes. S'ils essayaient de tomber sur eux à l'improviste,
ou de les surprendre à la faveur
des ombres de la nuit, ils les trouvaient renfermés dans des camps fortifiés.
Tout trahissait cette Race
18 Ce nom, en se chargeant de l'inflexion gutturale dans celui de Hercôll
ou Hercule, est devenu célèbre par toute la
terre. Il a été appliqué par la suite des temps à
la Divinité universelle, au soleil ; comme celui de Herman, a été
donné au
Dieu de la guerre. On appelait Irminsul, ou plu tôt Herman-Sayl, le symbole
de ce Dieu, représenté par une lance.
19 Il faut noter avec soin que tous les Peuples dont on trouve les noms dans
les anciens auteurs, compris ordinairement
sous le nom générique de Celtes ou de Scythes, n'étaient
au fond que les divisions d'un seul et même Peuple, issu d'une
seule et même Race. Le nom de Celtes qu'ils se donnaient, en général,
à eux-mêmes, signifiait les mâles, les forts, les
illustres ; il dérivait directement du mot held, un héros, un
prud'homme. Le nom de Scythes que leur donnaient leurs
ennemis, signifiait, au contraire, les impurs, les réprouvés ;
il venait du mot Cuth ou Scuth, appliqué à toute chose qu'on
éloigne, qu'on repousse ou qui repousse. Il désignait au propre
un crachat. C'était par ce mot injurieux que la Race noire caractérisait
la blanche, à cause de la couleur du crachat.
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infortunée, et semblait la conduire à sa perte absolue. Les femmes
même des Boréens les abandonnaient pour leurs vainqueurs. Les premières
qui s'étaient livrées, ayant appris l'idiome des Sudéens,
leur servaient de guides, et leur montraient les retraites les plus cachées
de leurs pères et de leurs époux. Ces malheureux, surpris, enveloppés
de toutes parts, coupés, jetés avec adresse sur le bord des fleuves,
ou acculés contre les montagnes, étaient obligés de se
rendre ou de mourir de misère. Ceux qui étaient faits prisonniers
dans les combats, ou qui se rendaient, pour éviter la mort, subissaient
l'esclavage.
Cependant les Africains, déjà maîtres d'une grande partie
du pays, en avaient fait explorer les richesses naturelles par leurs savants.
On y avait découvert en abondance des mines de cuivre, d'étain,
de plomb, de mercure, et surtout de fer, que sa grande utilité rendait
si précieux à ces peuples. On avait trouvé des forêts
immenses, riches en bois de construction. Les plaines offraient aux agriculteurs
qui voudraient les défricher, l'espoir de récoltes magnifiques
en blé. Des rivières en grand nombre présentaient sur leurs
rives de gras pâturages, susceptibles de recevoir et de nourrir une quantité
considérable de bestiaux. Ces nouvelles, apportées en Afrique
et en Asie, attiraient une foule de colons. On commença par exploiter
les mines. Les misérables Boréens qu'on avait pris, et qu'on prenait
tous les jours, furent livrés à des maîtres avides, qui
les employèrent à ce rude travail. Ils n'étaient pas inhabiles
à creuser grossièrement la terre. On leur apprit à le faire
avec méthode, en se servant d'instruments appropriés. Ils pénétrèrent
dans les entrailles des montagnes, ils en tirèrent en grandes muasses
le minerai du cuivre, du fer, et des autres métaux. Ils furent obligés
de les travailler et de les fondre. Ensevelis vivants dans des gouffres méphitiques,
attaches à des roues, forcés d'entretenir des feux énormes,
et de battre sur l'enclume des masses ardentes, combien de peines n'eurent-ils
pas à supporter !
D'autres, pendant ce temps, traînaient la charrue et arrosaient de leur
sueur des sillons dont les vainqueurs devaient recueillir les moissons. Les
femmes même ne furent pas épargnées. Après que la
victoire fut décidée, et qu'on n'eut plus besoin de leurs secours,
on ne les traita guère mieux que leurs maris. On les vendit comme esclaves,
et, pêle-mêle avec les hommes, on les fit passer en Afrique, où,
tandis qu'on les employait au travaux les plus vils on spéculait sur
leur postérité. Si les Nations boréennes, au lieu d'être
encore nomades, eussent été fixées, si elles eussent habité
des villes, comme celles que les Espagnols trouvèrent en Amérique,
elles étaient entièrement perdues. Mais il semblait que la Providence,
voulant leur conservation, eût imprimé dans la profondeur de leur
âme une horreur invincible pour tout ce qui portait l'apparence d'une
enceinte murée. Cette horreur, augmentée sans doute par les calamités
sans nombre qu'elles éprouvèrent dans les prisons de leurs tyrans,
subsista un grand nombre de siècles même après leur délivrance,
même au milieu de leurs triomphes. Et malgré le mélange
qui a eu lieu tant de fois entre les peuples du Midi et du Nord, on trouve encore
un grand nombre de hordes, d'origine boréenne, dont rien n'a pu vaincre
la répugnance pour les demeures fixes, même après s'être
établies dans des climats plus doux. Ce qui sauva la Race blanche d'une
destruction totale, ce fut la facilité qu'elle eut de fuir ses vainqueurs
après qu'elle eut reconnu l'impossibilité de leur résister.
Les débris des diverses peuplades, recueillis par les Hermans, qui depuis
leur création n'avaient pas cessé de se renouveler, se réfugièrent
dans le nord de l'Europe et de l'Asie ; et, parvenus dans ces immenses régions
qui leur avait servi de berceau, s'y firent un rempart des glaces que la longueur
des hivers y amoncelle. Leurs oppresseurs tâchèrent d'abord de
les y poursuivre ; mais, après plusieurs tentatives infructueuses, ils
eu furent repoussés par l'âpreté du climat.
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CHAPITRE VIII
QUATRIÈME RÉVOLUTION. LA PAIX ET LE COMMERCE.
ependant une guerre implacable continua entre les deux Races : du côté
des vainqueurs, on voulait faire des esclaves pour exploiter les mines et cultiver
les terres ; du côté des vaincus, on voulait tirer d'abord vengeance
des maux qu'on avait soufferts, et qu'on souffrait encore, et ensuite s'approprier
ce qu'on pouvait ravir des biens des Sudéens. Il y avait parmi ces biens,
outre les bestiaux et ce qui servait directement à la subsistance, une
foule d'objets dont les Boréens avaient reconnu la grande utilité,
et nommément les armes de cuivre et de fer, et les instruments de toutes
sortes, fabriqués de ces deux métaux.
C
Souvent, au moment où l'on s'y attendait le moins, un déluge de
Boréens inondait les établissements de leurs ennemis ; tout ce
qui pouvait être enlevé l'était ; ce qui ne pouvait pas
l'être était dévasté. C'était ordinairement
au coeur de l'hiver, et tandis qu'une voûte de glace couvrait les fleuves
et les lacs, que ces incursions avaient lieu. Toutes les précautions
des Africains devenaient inutiles contre la première violence du torrent
: moins habitués aux rigueurs du climat, ils ne pouvaient quitter aussi
facilement leurs remparts : les campagnes sans défenses devenaient la
proie de leurs anciens possesseurs. Les Boréens tombaient bien dans quelques
embuscades, ils laissaient bien quelques morts et quelques prisonniers ; mais
ce qu'ils emportaient les dédommageait toujours au-delà de leurs
pertes ; en s'emparant de certaines mines, de certaines forges, ils délivrèrent
souvent un grand nombre de leurs compatriotes, et emmenèrent avec eux
plusieurs habiles ouvriers des Sudéens. Le parti qu'ils surent tirer
de ces captures fut un événement dont les suites devinrent d'une
incalculable importance : un de leurs Hermans, qui peut-être avait été
esclave chez les ennemis, leur persuada d'appliquer leurs prisonniers aux mêmes
travaux, afin de se procurer des armes égales en suffisante quantité.
Leurs essais en ce genre furent d'abord assez grossiers, mais enfin ils connurent
l'art de fondre le cuivre et le fer, et ce fut un pas énorme qu'ils firent.
Leurs lances, leurs flèches, leurs haches, quoique mal taillées
et mal trempées, n'en devinrent pas moins redoutables en des mains aussi
robustes que les leurs ; car c'est ici le lieu de dire que, quant à la
force physique, ils étaient infiniment supérieurs aux Sudéens.
Leur taille élevée les avait d'abord fait prendre pour des Géants
; il paraît même certain que la fable des Titans, quoique ayant
un objet cosmogonique en vue, a été matériellement conçue
d'après eux, lorsque, parvenus à nettoyer l'Europe de leurs adversaires,
ils portèrent la guerre en Afrique, et menacèrent le temple de
Jupiter-Ammon.
Lorsque la saison devenait moins rigoureuse, les Sudéens reprenaient
bien l'offensive ; mais c'est en vain que, pendant six ou huit mois de l'année,
ils couvraient la campagne de leurs armées ; les Boréens, habiles
à les éviter, se repliaient dans les vastes solitudes du nord
de l'Asie, et semblaient disparaître à leurs regards. Aux premières
approches de l'hiver, au moment où les frimas obligeaient leurs ennemis
à la retraite, on les voyait de nouveau sortir de leurs asiles, et recommencer
leurs déprédations.
Cet état hostile, qui dura sans doute longtemps, eut un résultat
inévitable, celui de développer dans
l'âme des Boréens la valeur guerrière, en changeant en passion
permanente l'instinct du courage qu'ils
avaient reçu de la nature. Instruits par leurs nombreuses défaites,
ils apprirent de leurs ennemis même
l'art de les combattre avec moins de désavantage. Heureusement dégagés
de tous préjugés, sans autre
opiniâtreté que celle de la résistance, ils changèrent
facilement leur mauvaise tactique en une meilleure,
et ne gardèrent pas leurs armes grossières et peu dangereuses,
quand ils eurent trouvé l'occasion de s'en
procurer de plus redoutables. Au bout de quelques siècles, ces hommes
que les superbes habitants de
l'Afrique et de l'Asie regardaient comme de méprisables sauvages, dont
la vie était à leur merci,
devinrent des guerriers dont on ne pouvait plus, comme autrefois, dédaigner
les attaques. Déjà les
frontières extrêmes avaient été franchies plus d'une
fois, les forts enlevés et détruits, les établissements
trop enfoncés dans l'intérieur du pays pillés ou dévastés,
et bientôt les villes mêmes bâties sur les
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rivages de la mer Méditerranée, depuis le Pont-Euxin jusqu'à
la mer Atlantique, ne se crurent pas en sûreté, malgré les
remparts dont elles étaient environnées.
Alors les nations sudéennes, auxquelles ces colonies appartenaient, réfléchirent
sur cette situation critique, et jugèrent qu'il valait mieux chercher
les moyens de vivre en paix avec les naturels du pays, que d'avoir à
soutenir contre eux une guerre éternelle, dont ils ne recueillaient que
les inconvénients sans avantage. L'une de ces nations, la première
peut-être à laquelle l'idée en était venue, se détermina
à envoyer une ambassade au Boréens : ce fut encore la nécessité
qui détermina cet acte. Le Destin, en développant les conséquences
d'un premier événement, mettait la Volonté de l'homme aux
prises avec elles, et lui fournissait les occasions d'essayer ses forces.
Ce fut sans doute un spectacle aussi nouveau qu'extraordinaire, pour des hommes
dont l'état de guerre était l'état naturel, qui ne connaissaient
pas d'autres manières d'être que celles de braver l'ennemi ou de
le craindre, et qui, nés au milieu des alarmes, n'avaient jamais conçu
l'idée du repos, de voir arriser à eux des ennemis désarmés,
précédés par un grand nombre de leurs compatriotes dont
les chaînes étaient non seulement brisées, mais remplacées
par de brillants emblèmes : ces compatriotes, destinés à
servir d'interprètes, ayant demandé à parler au Herman,
commencèrent par étaler devant lui les riches présents
dont ils étaient porteurs, et lui exposèrent ensuite les désirs
des Sudéens : mais comme il n'existait pas , dans l'idiome boréen
, de mot propre pour exprimer l'idée de Paix, ils se servirent de celui
qui exprimait celle de Liberté20(i), et dirent qu'ils venaient demander
la liberté et l'offrir. Je me laisse persuader, entraîné
par mon sujet, que le Herman eut d'abord assez de peine à concevoir ce
qu'on lui demandait, et qu'il dut recourir aux vieillards pour savoir s'il existait
quelque chose de semblable dans la tradition, Il n'y existait rien qu'on pût
comparer à cela. Depuis un temps immémorial on était en
guerre ; cet état pouvait-il cesser ? Pourquoi et comment ? Les interprètes
des Sudéens, intéressés à faire agréer l'ambassade,
ne manquèrent pas de bonnes raisons : ils démontrèrent
facilement à la Diète, que la cessation des hostilités
offrirait un grand avantage aux deux peuples, en leur laissant plus de loisir
de vaquer à leurs travaux, et plus de sécurité pour en
jouir. Au lieu de chercher à se ravir mutuellement les objets dont on
avait besoin, au lieu de les emporter presque toujours dégouttant de
sang de ses amis et de ses frères, ne valait-il pas mieux les échanger
sans péril ? On pouvait fixer pour cela des limites qu'on s'engagerait
réciproquement à ne point franchir ; on pouvait déterminer
un lieu où se feraient les échanges. On voulait du fer, des armes,
des étoffes : pourquoi ne point donner en échange des bestiaux,
des grains, des fourrures ?
La Diète, composée des vieillards, goûta ces raisons. La
classe des guerriers, sentant par instinct que la paix diminuerait son influence,
eut beaucoup de peine à y consentir. Elle céda enfin, mais sans
quitter les armes. Parmi les autres peuplades, la plupart suivirent l'exemple
de la première ; mais il s'en trouva plusieurs qui ne voulurent pas y
accéder. Pour la première fois, on vit qu'il était possible
que la nation fût divisée, et, pour la première fois aussi,
on sentit qu'il fallait que le petit nombre cédât au grand. Le
Hérôll, ayant assemblé les Hermans, compta les voix ; et
voyant que la majorité était pour la paix, il usa de son autorité
pour contraindre la minorité. Cet acte de la plus grande importance eut
lieu sans que son importance fût soupçonnée. La Race Boréenne
était déjà gouvernée sans se douter qu'elle eût
un gouvernement ; elle obéissait à des lois sans savoir même
ce que c'était que des lois. Les événements naissaient
des événements ; et la force des choses inclinait la volonté.
Ainsi le premier traité de paix qui fut conclu fut aussi un traité
de commerce. Sans le second motif, on n'aurait pas conçu le premier.
Mais deux actes qui suivirent ce traité surprirent étrangement
ceux des Boréens qui les virent. Le premier qui se fit, sans appareil,
consista à tracer avec la pointe d'un stylet, sur une sorte de peau préparée,
plusieurs caractères auxquels les Sudéens qui les traçaient
paraissaient attacher une grande importance. Quelques vieillards ayant demandé
aux interprètes ce que cela signifiait, apprirent, avec un étonnement
mêlé d'admiration, que ces hommes noirs représentaient ainsi
tout ce qui venait de se passer, afin d'en garder la mémoire, et de pouvoir
en rendre compte à leurs Hermans quand ils seraient 20 Encore aujourd'hui,
en allemand, le mot frey signifie libre, et le mot frid signifie la Paix.
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de retour chez eux. Un des vieillards, frappé de la beauté de
cette idée, ne jugea point qu'il fût impossible de la réaliser
pour sa peuplade ; et dès le moment qu'il en eut conçu la pensée,
et qu'il eut seulement essayé de tracer avec son bâton, sur le
sable, de simples lignes droites ou croisées pour exprimer les nombres,
c'en fut assez : l'art de l'écriture prit naissance, et rentra dans le
domaine du Destin qui le développa.
Le second acte qui se fit, avec une grande solennité, eut pour objet
un sacrifice que les Sudéens firent au Soleil, leur grande Divinité.
Le culte général de toutes ces nations d'origine africaine était
le sabéïme. Cette forme de culte est la plus ancienne dont le souvenir
se soit conservé sur la terre21. La pompe du spectacle, cet autel élevé,
cette victime immolée, ces cérémonies extraordinaires,
ces hommes revêtus d'habits magnifiques, invoquant à genoux l'Astre
de la lumière, tout cela frappa d'admiration la foule des Boréens
accourue pour jouir d'un spectacle si nouveau. Les interprètes, interrogés
de nouveau sur cet objet, répondirent que c'était ainsi que les
Sudéens se comportaient quand ils voulaient remercier le soleil de quelque
grand bienfait, ou l'engager à leur en accorder un. Quoique les vieillards
entendissent bien les mots dont les interprètes firent usage, ils ne
comprirent pourtant rien à l'idée que ces mots renfermaient. Celle
qu'ils en reçurent leur parut extravagante. Comment croire que le soleil,
qui tous les jours se lève pour éclairer le monde, puisse accorder
d'autres bienfaits ? Est-il possible qu'il favorise plus un peuple que l'autre,
et qu'il soit plus ou moins bon aujourd'hui que demain? L'intelligence de ces
hommes encore assoupie n'était pas susceptible de s'élever à
rien de spirituel ; la sphère instinctive et la sphère animique
étaient seules développées en eux ; leurs seules émotions
leur venaient encore des besoins ou des passions.
Les inspirations étaient nulles ; le moment n'était pas loin où
ils devaient commencer à éprouver leurs influences ; mais ce ne
devait être par aucun moyen sensible. Tout a son principe, et n'en peut
avoir qu'un ; les formes seules peuvent varier. Quand les philosophes de tous
les âges ont cherché l'origine des choses intellectuelles dans
ce qui n'est pas intellectuel, il ont témoigné leur ignorance.
Le semblable seul produit le semblable. Ce n'est pas la crainte qui fit naître
les Dieux ; c'est l'étincelle divine confiée à notre intelligence,
dont le rayonnement y manifeste tout ce qui est divin. Qui ne gémirait
d'entendre un des plus considérables philosophes du siècle passé,
Voltaire, le coryphée de son temps, dire sérieusement : "
Il tonne; qui fait tonner ? Ce pourrait bien être un serpent du voisinage
: il faut apaiser ce serpent. De là le culte. " Quel pitoyable raisonnement
! Quel oubli de soi-même ! Comment l'homme qui peut émettre une
telle hypothèse ose-t-il prétendre à l'orgueil d'éclairer
les hommes ? Je ne veux pas oublier de dire, avant de terminer ce Chapitre,
qu'on peut faire remonter au premier traité de paix qui fut conclu en
Europe, le premier nom générique que se donnèrent les nations
autochtones qui l'habitaient. Il parait bien que, jusque-là, elles n'en
avaient pas pris d'autres que celui de man, l'homme22. Mais ayant appris par
leurs interprètes que les Sudéens se donnaient à eux-mêmes
le titre d'Atlantes23, c'est-à-dire les Maîtres de l'Univers, elles
prirent celui de Celtes, les héros ; et sachant, en outre, qu'à
cause de la couleur blanche de leur peau, on leur donnait le nom injurieux de
Scythes, ils désignèrent leurs ennemis par le nom expressif de
Pelasks24, c'est-à-dire peaux tannées.
21 Le mot Zaab désignait le soleil dans la langue primitive des peuples
africains. Il signifiait proprement le Père vivant
ou resplendissant. De là, le mot hébreu zchb, l'or.
22 Le mot man, qui sert encore à désigner l'homme dans presque
tous les idiomes septentrionaux, signifie l'Être par
excellence. Il vient de la racine ân ou ôn exprimant en celte le
verbe unique être ; de là le grec xxx, le latin ens, l'anglais
ain, etc.
23 Ce nom assez connu se compose de deux mots : atta, le Maître, l'Ancien,
le Père ; et lant, l'étendue universelle.
24 J'ai expliqué déjà le nom de Celtes. J'observerai seulement
ici qu'il devrait être prononcé Keltes, étant formé
sur le
grec xxxx.". J'ai aussi expliqué le nom de Scythes. Quant au nom
de Pelasks souvent écrit Pelasges, je dois dire qu'il
peut signifier aussi les peuples noirs, parce que le mot Ask qui a désigné
un bois, a aussi désigné un peuple. On a pu
également, sans beaucoup de difficulté, y soir les peuples navigateurs,
puisqu'ils l'étaient réellement.
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CHAPITRE IX
DE LA PROPRIÉTÉ, ET DE L'INÉGALITÉ DES CONDITIONS.
LEUR ORIGINE.
usqu'alors les Boréens avaient possédé en propre un grand
nombre de choses sans que l'idée abstraite de propriété
entrât dans leur esprit. Il ne leur arrivait pas plus de mettre en doute
la propriété de leur arc et de leurs flèches, que celle
de leurs bras ou de leurs mains. Leur tanière leur appartenait parce
qu'ils l'avaient creusée, leur chariot était à eu parce
qu'ils l'avaient fabriqué. Ceux qui possédaient quelques rennes,
quelques élans, ou quelques autres bestiaux, en jouissaient sans trouble
par cela seul qu'ils les possédaient. La peine qu'ils avaient prise de
les élever, la peine qu'ils continuaient à prendre de les nourrir,
leur en assurait la possession. Tous en a ou en pouvaient avoir au même
prix. Comme la terre ne manquait à personne, personne n'était
en droit de se plaindre. La propriété était une telle conséquence
de l'État social, et l'État social une telle conséquence
de la nature de l'homme, que l'idée de la fixer et de la constater par
une loi, ne pouvait pats seulement naître. D'ailleurs, comment une loi
quelconque aurait-elle pu être faite ? Tout le droit politique n'était
alors fondé que sur des usages, et ces usages s'étaient enchaînés
les uns au autres avec la même force que les actes de la vie. Or, chacun
confondait avec la conscience de sa vie celle de sa propriété
; et il aurait paru aussi étrange de chercher à vivre de la vie
d'un autre, que de vouloir jouir du fruit de son travail, qui n'était
autre chose que l'exercice de sa vie.
J
Les publicistes, qui ne voyant pas ce que je viens de dire, se sont tourmentés
pour trouver l'origine du droit de propriété, se sont perdus dans
des hypothèses absurdes. Autant valait demander de quel droit l'homme
possède son corps. Le corps de l'homme n'est pas l'homme tout entier
; ce n'est pas proprement lui, mais seulement ce qui est à lui. Sa propriété
n'est pas son corps non plus, mais c'est ce qui appartient à son corps.
Lui ravir son corps, c'est lui ôter la vie : lui ravir ce qui est à
son corps, c'est lui enlever les moyens de la vie. La force peut sans doute
le priver de l'un et de l'autre ; mais la force peut aussi les conserver ; et
l'homme a autant de droit à défendre sa vie que les moyens de
sa vie : c'està-dire son corps et ce qui est à son corps, ou sa
propriété.
Ainsi, dès le moment que la Providence a déterminé parmi
les hommes un principe d'État social, il y a eu nécessairement
un principe de propriété ; car l'un ne saurait exister sans l'autre.
Les premières sensations instinctives dont le Règne hominal ait
la conscience, sont jouir et posséder, pour l'homme, et posséder
et jouir pour la femme ; c'est même de ce contraste, comme je l'ai montré,
que jaillit le premier ébranlement qui donne le mouvement à tout
le reste.
La propriété est donc un besoin aussi inhérent à
l'homme que la jouissance. La sensation de ce besoin transformé en sentiment
dans la sphère animique, devenant permanent comme tous les autres sentiments
dans l'absence même du besoin qui les a fait naître, y produit une
foule de passions, dont la force se divulgue et s'étend à mesure
que la civilisation fait des progrès. Du sentiment de la propriété
naît le droit ; des passions qui l'accompagnent naissent les moyens d'acquérir
ce droit et de le conserver. il n'est nullement besoin d'une convention pour
cela : la loi qui l'établit est gravée d'avance dans tous les
coeurs.
Je ne veux pas dire par là qu'il ne puisse arriver que dans l'origine
des sociétés un homme privé d'arc,
par exemple, ne tentera pas de s'approprier celui d'un autre ; qu'il ne lui
dérobera pas, s'il le peut, le
gibier qu'il aura chassé, la renne qu'il aura élevée et
nourrie ; je dis seulement qu'en le faisant il saura
qu'il agit contre un droit qu'il reconnaît pour lui-même, et qu'il
veut qu'on respecte en lui ; un droit
pour la conservation duquel il sait d'avance que l'homme qu'il veut dépouiller
combattra de la même
manière qu'il combattrait lui- même dans une semblable occasion.
S'il ne savait pas cela, il n'existerait,
pas d'État social, même commençant ; et l'arc ne serait
pas taillé, et le gibier ne serait pas pris, et la
renne ne serait pas asservie. De cette conscience naît une situation fâcheuse
pour le réfractaire ; car ses
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forces en sont diminuées d'autant plus qu'il sent son tort, et celles
de son adversaire, augmentées d'autant plus qu'il sent son droit.
L'homme aimera donc mieux se faire un arc en repos, que d'en ravir un tout fait
au péril de sa vie. Il préfèrera d'aller à la chasse
ou à la pêche pour son propre compte, que d'avoir à combattre
sans cesse, et il jugera bien que la moindre fatigue et le moindre danger sont
du côté du travail. A moins pourtant que l'urgence du besoin ne
le pousse irrésistiblement à braver la mort pour conserver sa
vie ; auquel cas, il rentrera momentanément dans l'état de nature
d'où il était sorti, et s'exposera au hasard de perdre son corps
pour atteindre aux moyens de le conserver. Il réussira quelquefois, mais
plus souvent il périra : et sa mort, qui sera connue dans la peuplade,
sera une leçon dont l'État social profitera. Telle était
la situation générale de la Race boréenne, relativement
au droit de propriété à l'époque de l'apparition
des Sudéens. Cette apparition et l'état de guerre dont elle fut
la suite, apportèrent à ce droit quelques changements importants.
D'abord les peuplades se divisèrent en deux classes distinctes, et se
donnèrent plusieurs sortes de chefs. La division qui s'opéra était
dans la nature des choses. Car il n'est point vrai, comme l'ont avancé
quelques publicistes, ou mauvais observateurs, ou systématiquement passionnés,
que tous les hommes naissent forts et guerriers. Les hommes naissent inégaux
de toutes les manières et plus inclinés vers certaines facultés
que vers d'autres. Il y en a de faibles et de forts, de petits et de grands,
de belliqueux et de pacifiques, de paresseux et d'agiles. Tandis que les uns
aiment l'agitation, le bruit, les dangers ; les autres recherchent, au contraire,
le repos et le calme, et préfèrent le métier de pasteur
et d'agriculteur à celui de soldat. Le travail de la charrue leur convient
davantage que les fatigues de la guerre, et la houlette a plus d'attraits pour
eux que la lance ou le javelot. Or, la division qui se lit entre les uns et
les autres ne fut point arbitraire. Ce fut librement et par un mouvement instinctif
que chacun se mit à sa place. Il n'était pas encore là
de point d'honneur qui forçât les hommes à paraître
ce qu'ils n'étaient pas ; et encore moins de loi conscriptive qui leur
ordonnât de prendre malgré eux un métier pour lequel plusieurs
se sentaient un invincible éloignement. Aussi, dès que le Herman
eut annoncé son intention de former une classe d'hommes d'armes, destinés
à combattre l'ennemi, et une classe d'hommes de travail, réservés
pour alimenter cette classe et lui fournir tous les objets dont elle ne pouvait
plus se pourvoir elle-même, cette formation eut-elle lieu sans la moindre
difficulté. J'avoue qu'aucun des hommes qui entrèrent dans l'une
ou dans l'autre de ces classes, ne prévit les conséquences que
son choix pouvait avoir dans l'avenir. Leur vue ne pouvait pas aller jusque-là.
Comment prévoir qu'une simple inégalité naturelle de forces
ou d'inclinations se transformerait par la suite en une inégalité
politique, et constituerait un droit ? Ce fut cependant ce qui arriva. Cette
forme sociale, librement consentie, et confiée au Destin, eut les résultats
qu'elle devait nécessairement avoir, et donna naissance au plus ancien
gouvernement que l'Europe ait connu, le gouvernement féodal.
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CHAPITRE X
SITUATION DE LA RACE BORÉENNE À CETTE PREMIÈRE ÉPOQUE
DE LA CIVILISATION.
ais peut-être le lecteur attentif me demandera-t-il comment une simple
inégalité physique put constituer un droit moral, et surtout comment
le choix des pères put obliger les enfants. Car il paraît bien
que la première division étant faite en deux classes, celle des
hommes d'armes et celle des hommes de travail, les enfants des uns et des autres
restèrent en général dans l'une ou l'autre de ces classes
; de manière qu'au bout d'un certain temps, et lorsque les nations celtiques
furent définitivement constituées, il se trouva que ceux de la
première classe furent les supérieurs des autres, et jouirent
de certains privilèges honorifiques qui les firent considérer
comme nobles, et les autres comme roturiers. La réponse à cette
question est si simple, que je ne conçois pas comment tant de publicistes
auxquels on l'a proposée ne l'ont pas résolue. La voici : La classe
des hommes d'armes, par le fait seul de sa libre formation, se trouva chargée
non seulement de sa propre défense, mais aussi de la défense de
l'autre classe ; en sorte qu'elle ne pouvait périr sans que l'autre ne
périt également. Toutes les destinées de la Race boréenne
pesèrent sur elle. Si elle eût été vaincue, la race
entière disparaissait. Son triomphe assura donc plus que son existence;
il assura l'existence de toute la Race, et sa perpétuité. Les
enfants qui naquirent tant dans une classe que dans l'autre, ne naquirent que
parce qu'elle avait triomphé. Il lui durent donc la vie ; et cette vie
put être classée, sans aucune injustice, selon l'inégalité
politique dans laquelle et par laquelle il lui était accordé de
se manifester. C'est ainsi que cette inégalité, d'abord physique,
ensuite politique put constituer un droit légitime et moral, et passer
des pères aux enfants, puisque sans elle les pères seraient morts
ou auraient subi l'esclavage, et que les enfants ne seraient pas nés.
M
Le triomphe de la Race boréenne, à laquelle je donnerai maintenant
le nom de Celtique, fut assuré par le traité de paix et de commerce
dont j'ai parlé ; niais ce triomphe, qui garantit son existence, fut
très loin de lui donner le repos.
Jusque-là, comme j'avais essayé de le montrer au commencement
du Chapitre précédent, la propriété avait été
plutôt un fait qu'un droit chez les Celtes. Nul ne s'était jamais
avisé d'y arrêter sa pensée. Mais lorsque le commerce s'ouvrit
avec les Sudéens, actuellement connus sous le nom d'Atlantes, et que
les échanges eurent lieu entre les deux nations, il arriva que des peuplades,
plus rapprochées des frontières, eurent un plus grand avantage
que d'autres plus éloignées, et se trouvèrent à
portée de faire un meilleur trafic. D'autre côté, les fourrures
que demandaient les Atlantes étaient entre les mains des peuplades les
plus reculées dans le nord, d'où on ne pouvait les tirer qu'en
faisant des échanges multipliés. Les relations se compliquèrent,
les intérêts se croisèrent. Les richesses inégales
firent naître l'envie. Ces motifs de mésintelligence vinrent aux
oreilles des Africains, qui en profitèrent habilement. Ces hommes, très
avancés dans toutes les sciences physiques et morales, ne pouvaient ignorer
celle de la politique ; il est vraisemblable qu'ils mirent en usage ses ressorts
les plus secrets, pour augmenter cette mésintelligence qui leur était
favorable. Les ferments de discorde qu'ils jetèrent eurent tout le succès
qu'ils en pouvaient attendre. Les peuplades celtiques, irritées les unes
contre les autres, cessèrent de se considérer comme les parties
inséparables d'un tout unique, et se comportèrent les unes vis-à-vis
des autres comme se seraient comportés de simples individus. Or, la seule
manière que les individus eussent connue jusqu'alors de vider leurs différends,
avait été les combats particuliers. Ils n'avaient point d'autre
jurisprudence que celle du duel.
Les Celtes se battaient pour toutes sortes de su jets, aussi-bien pour des intérêts
privés que pour des
intérêts généraux. Quand une Peuplade était
assemblée pour élire un Herman, celui qui se présentait
pour remplir cet emploi militaire, portait, par le seul fait de sa présentation,
un défi à tous ses
concurrents. S'il s'en trouvait un qui se jugeât plus digne que lui de
commander aux autres, il acceptait
le défi, et k vainqueur était proclamé. Quand ces Hermans
de toutes les Peuplades se réunissaient pour
élire un Hérôll, on suivait la même méthode.
C'était toujours le plus fort ou le plus heureux qui recevait
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cette dignité. S'il s'élevait un différent quelconque entre
les particuliers, la Diète n'avait pas d'autres manières de le
juger que d'ordonner le combat entre les contendants. Celui qui s'avouait vaincu
était condamné. Les hommes d'armes se battaient avec leurs armes,
et presque toujours à outrance. Les hommes de travail luttaient entre
eux avec ceste, ou s'armaient seulement de la massue. Le combat était
terminé dès que l'un d'eux était terrassé.
On voit clairement que c'était le Destin seul qui dominait encore cette
race, et que la sphère intellectuelle n'y était ouverte à
aucune idée morale de juste ou d'injuste, de vérité ou
d'erreur. Le juste était pour elle le triomphant, et la vérité,
l'exercice de la force. La force était tout pour ces hommes instinctifs
ou passionnés ; elle était pour eux, ce qu'a naguère exprimé
énergiquement un homme qui s'y connaissait, le vrai mis à nu.
Dès que, par une suite du changement qui se fit dans la manière
de vivre, ce ne fut pas les particuliers seuls qui eurent des intérêts
opposés, mais que des Peuplades nombreuses se crurent lésées
par d'autres peuplades, il n'y eut pas d'autres moyen de terminer les différents
qui s'élevèrent entre elles, que d'invoquer la force des armes.
On se déclara la guerre de la même manière, et presque avec
les mêmes formes, qu'on se serait appelé en duel. Les Peuplades
se battirent pour des objets souvent très frivoles, et même pour
de simples offenses. Les Atlantes, témoins de ces sanglants démêlés,
les excitaient sourdement ; faisaient adroitement pencher la balance d'un côté
ou d'autre par leur secrète intervention, et trouvaient toujours les
moyens de gagner là où leurs alliés perdaient. Je ne crains
pas de pousser ici l'hypothèse trop loin en disant que leur astucieuse
politique alla jusqu'au point de se faire vendre comme esclaves les prisonniers
que les misérables Celtes se faisaient les uns sur les autres. Si cela
est, comme je le crois, et comme peut-être j'en trouverais des preuves
dans la tradition écrite, la fatalité du Destin avait été
poussée aussi loin qu'elle peut aller. Car, considérée
sous un certain point de vue, la mort n'est pas aussi cruelle que l'esclavage.
En voici la raison : la mort ne fait que remettre l'homme sous la puissance
de la Providence, qui en dispose selon sa nature ; tandis que l'esclavage le
livre au Destin, qui l'entraîne dans le tourbillon de la nécessité25.
Il est certain que l'époque où je me transporte fut la plus désastreuse
pour les Celtes. Leurs calamités s'aggravaient avec les fautes qu'ils
ne cessaient de commettre ; et peut-être que la perfide paix qu'on leur
avait donnée, plus dangereuse que la guerre même, eût entraîné
leur perte, si le moment marqué par la Providence ne fût arrivé,
où leur intelligence devait acquérir sou premier développement.
25 Au reste, il n'est encore question ici que de cette espèce d'esclavage
qui résulte de la force des armes, et qui pèse
sur l'ennemi vaincu. Cet esclavage, qui est purement de fait sans être
de droit, n'oblige nullement l'esclave à rester
esclave ; car, comme c'est la force seule qui l'a fait tel, la force aussi peut
le défaire. Il existe deux autres espèces
d'esclavages dont je parlerai plus tard : l'esclavage domestique, qui s'établit
dans la république ; et le servage féodal,
qui a lieu dans les états féodaux. Le plus terrible de ces trois
esclavages est sans doute l'esclavage domestique, parce
qu'il est non seulement de fait, mais de droit ; qu'il devient légitime
a cause de la loi qui le fonde, et qu'il oblige l'esclave à rester esclave
par devoir, et à river ses chaînes mêmes par les vertus d'esclave
qu'on lui inculque dès l'enfance. Le servage féodal est moins
rigoureux, parce qu'il ne porte que sur une convention, et qu'on peut le considérer
plutôt comme légal que comme légitime. J'expliquerai plus
loin ce que je ne fais qu'indiquer ici.
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CHAPITRE XI
CINQUIÈME RÉVOLUTION. DÉVELOPPEMENT DE L'INTELLIGENCE HUMAINE.
ORIGINE DU CULTE.
e voudrais qu'avant de lire ce Chapitre, et surtout avant de porter un jugement
quelconque sur l'idée qu'il renferme, le lecteur se persuadât une
vérité fondamentale, hors de laquelle il n'y a qu'erreur et préjugé.
C'est à savoir : que rien dans la nature élémentaire ne
se forme ni tout de suite ni tout à la fois ; que tout y vient d'un principe,
dont les développements, soumis à l'influence du temps, ont leur
commencement, leur milieu et leur fin.
J
L'arbre le plus vigoureux, l'animal le plus parfait, sortent d'un germe imperceptible
; ils croissent lentement, et n'atteignent leur perfection relative qu'après
avoir subi un nombre infini de vicissitudes. Ce qui arrive à l'homme
physique arrive également à l'homme instinctif, animique ou intellectuel
; et ce qui a lieu pour l'individu, a lieu aussi pour la Race entière,
et pour le Règne hominal même qui comprend plusieurs races.
Nous avons déjà vu se développer dans une de ces races
que j'ai appelée Race boréenne, la sphère instinctive et
la sphère animique, et nous avons pu suivre les divers mouvements de
leurs facultés respectives, autant que la marche rapide que j'ai adoptée
a pu nous le permettre. Je n'ai pas voulu faire un ouvrage volumineux, mais
un ouvrage utile ; ce n'était pas le nombre des pages qui importait,
c'était le nombre des pensées. Or, le développement des
deux sphères inférieures, l'instinctive et l'animique, tout important
qu'il est, resterait pourtant infructueux, si celui de la sphère intellectuelle
ne venait en son temps le corroborer. L'homme, que ses besoins nécessitent
et que ses passions entraînent sans cesse, est loin d'avoir atteint la
perfection dont il est susceptible. Il faut qu'une lumière plus pure
que celle qui naît du choc des passions vienne à son secours, pour
le guider dans la carrière de la vie. Cette lumière, qui jaillit
des deux grands flambeaux de la Religion et des lois, ne peut naître qu'après
que le premier ébranlement de l'intelligence a eu lien. Mais cet ébranlement
n'est pas tel que se le sont imaginé quelques hommes plus forts d'enthousiasme
que de sagacité ; cette lumière ne parait pas brusquement dans
tout son éclat ; elle s'ouvre par le crépuscule comme celle du
jour, et passe par tous les degrés de l'aube et de l'aurore avant d'arriser
à son midi. La Nature, je le répète en d'autres termes,
ne montre dans rien des transitions brusques ; elle passe d'un extrême
à l'autre par des nuances presque insensibles On ne doit donc point s'étonner
de voir chez les peuples enfants des notions intellectuelles obscures et même
quelquefois bizarres, des croyances superstitieuses, des cultes et des cérémonies
qui nous paraissent tantôt ridicules, et tantôt atroces, des lois
extraordinaires, dont on ne saurait assigner le but moral ; toutes ces choses
dépendent du mouvement encore désordonné de la sphère
intellectuelle et des milieux ténébreux que la lumière
providentielle est obligée de traverser : ces milieux plus ou moins denses,
en brisant cette lumière, en la réfractant de plusieurs manières,
la dénaturent souvent, et transforment les plus sublimes images en des
fantômes effrayants. L'imagination individuelle des enfants, chez les
nations les plus avancées, offre encore le tableau fidèle de l'imagination
générale des peuples à l'aurore de leur civilisation. Mais
un écueil se présente ici à l'observateur, et je dois le
signaler. De même que les vieillards parvenus à la décrépitude
ont beaucoup de traits de ressemblance avec les enfants, ainsi les nations,
dans leur vieillesse, prêtes à disparaître de dessus la face
de la terre, se rapprochent beaucoup de celles qui ne font que commencer leur
carrière. La distinction entre elles est difficile à faire, mais
non pas impossible. Un homme habitué à l'observation ne confond
pas les derniers jours de l'automne avec les premiers jours du printemps, quoique
la température soit la même : il sent dans l'air une certaine disposition
qui lui annonce, dans les uns, la chute de la vie, et, dans les autres, son
exaltation : ainsi, quoiqu'il y eût beaucoup de ressemblance, par exemple,
entre le culte des Péruviens et celui des Chinois, il s'en fallait de
beaucoup que la position des Peuples fût la même.
Les Celtes, à l'époque où je les examine, n'étaient
pas loin de l'âge des Péruviens, lorsque ceux-ci furent
découverts et détruits par les Espagnols ; mais ils avaient sur
eux des avantages incalculables ; la partie
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physique, en eux s'était complètement développée
avant que l'intellectuelle eût commencé son travail : ils étaient
robustes et forts, et leurs passions étaient déjà excitées
quand les Africains les rencontrèrent. Leurs corps endurcis par l'âpreté
du climat, leur vie errante, l'absence de toute entrave civile et religieuse,
leur donnèrent un avantage que j'ai déjà fait remarquer.
Chez les Péruviens, au contraire, le développement intellectuel
avait été précoce, et le développement physique,
tardif et étouffé. J'ai quelques raisons de croire que, chez ce
dernier peuple, l'ébranlement de la sphère intellectuelle avait
été donné trop tôt, par suite d'un accident. Il est
probable que des navigateurs chinois, écartés par une tempête,
ayant abordé chez quelque peuplade de la baie de Panama, entreprirent
sa civilisation, et réussirent à la porter très loin sous
plusieurs rapports. Malheureusement ils agirent comme ces précepteurs
imprudents qui, pour faire briller un moment leur élève, le rendent
idiot pour tout le reste de sa vie. A l'exception de la morale et de la politique,
les Péruviens avaient fait peu de progrès dans les autres sciences.
C'étaient des fruits de serre chaude, brillants à la vue ; mais
au goût, flasques et sans saveur. Tandis qu'on représentait à
Cusco des comédies et des tragédies, qu'on y célébrait
des fêtes magnifiques, on y ignorait l'art de la guerre, dont on n'avait
fait encore l'essai que dans une dissension civile de peu de durée. Quelques
brigands avares, armés de férocité et de ruse, suffirent
pour anéantir ce peuple trop tôt occupé d'idées au-dessus
de sa portée. Les Celtes, plus heureux, avaient résisté
à des Nations entières, aguerries et puissantes, par la seule
opposition de leurs forces instinctives. Leurs idées s'étaient
développées lentement et à propos. A présent leurs
passions trop excitées les mettaient en danger ; leurs forces surabondantes
se tournaient contre eux-mêmes. Il fallait leur donner un frein. Ce fut
l'ouvrage de la Providence.
Encore cette fois le mouvement imprimé commença à se manifester
par les femmes. Plus faibles, et par conséquent plus accessibles que
les hommes à toutes les impressions, c'est toujours elles qui font les
premiers pas dans la carrière de la civilisation. Heureuses si, pour
en profiter dignement, elles savaient confondre leur intérêt propre
dans l'intérêt général : mais c'est ce qui n'arrive
presque jamais. La guerre était allumée entre deux peuplades ;
les deux Hermans, violemment irrités l'un contre l'autre, s'étaient
provoqués, à la tête de leurs hommes d'armes ; ils allaient
vider leur différend par un combat singulier. Déjà le fer
brillait dans leurs mains, lorsque tout à coup une femme échevelée
se jette au milieu d'eux, au hasard de recevoir la mort. Elle leur crie de s'arrêter,
de suspendre leurs coups, de l'écouter. Son action, son accent, la vivacité
de ses regards, les étonnent. C'était la femme de l'un et la soeur
de l'autre. Ils s'arrêtent ; ils l'écoutent. Sa voix avait quelque
chose de surnaturel, dont, malgré leur colère, ils se sentaient
émus. Elle leur dit qu'accablée de douleur dans son chariot, elle
s'était sentie défaillir, sans toutefois perdre entièrement
connaissance ; qu'appelée, alors par une voix forte, elle avait levé
les yeux, et qu'elle avait vu devant elle un guerrier d'une taille colossale,
tout resplendissant de lumière, qui lui avait dit : " Descends,
Voluspa, relève ta robe et cours vers le lieu où ton époux
et ton frère vont répandre le sang boréen. Dis-leur que
moi, le premier Herman, le premier héros de leur race, le vainqueur des
peuples noirs, je suis descendu du palais des nuages, où réside
mon âme, pour leur ordonner par ta voix de cesser ce combat fratricide.
C'est la ruse des peuples noirs qui les divise. Ils sont là, cachés
dans l'épaisseur de la forêt. Ils attendent que la mort ait moissonné
les plus vaillants pour tomber sur le reste, et s'enrichir de vos dépouilles.
N'entendez-vous pas les cris de victoire qu'ils poussent déjà
aux pieds de leur idole ? Allez, ne perdez pas un moment. Surprenez-les dans
l'ivresse de leur joie féroce, et frappez-les de mort. Mon âme
tressaillira de plaisir au bruit de vos exploits. Porté sur vos pas par
le souffle des orages, je croirai manier encore la forte lance et l'abreuver
du sang ennemi." Ce discours, prononcé d'une voix véhémente,
s'ouvre facilement la route de leur âme ; il y pénètre,
il y cause un ébranlement jusqu'alors inconnu. La sensation qu'ils en
éprouvent est forte et soudaine ; ils ne doutent pas de la véracité
de la Voluspa26. Ils la croient : tout est accompli. Le sentiment se transforme
en assentiment, et l'admiration prend la plaie de l'estime. La sphère
intellectuelle est émue pour la première fois, et l'imagination
y établit son empire.
Sans se donner le temps de réfléchir, les deux guerriers se prennent
la main. Ils jurent d'obéir au premier Herman, à ce Herman dont
le souvenir s'est perpétué d'âge en âge, pour servir
de modèle au 26 Voluspa signifie celle qui voit l'universalité
des choses.
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héros. Ils ne doutent point du tout qu'il n'existe encore dans les nuages.
Ni le principe, ni le mode, ni le but de cette existence, n'est point ce qui
les inquiète. Ils y ajoutent foi par une émotion intuitive, qui
est déjà le fruit de la réaction de leur admiration sur
la valeur guerrière, leur passion favorite. A la hâte ils haranguent
leurs hommes d'armes. Ils leur apprennent l'événement qui vient
de se passer. Ils sont pénétrés, ils pénètrent
; leur enthousiasme se communique. Nul ne doute que le premier Herman ne soit
invisible à la tête de leurs bataillons. Ils l'appellent leur Hérôll27
(s), et ce nom, qui reste consacré à lui seul, devient leur cri
belliqueux. Ils atteignent le camp des Africains. Ils les trouvent dans l'attitude
qu'avait indiquée la prophétesse, attendant l'issue du combat
des deux peuplades, pour en profiter. Ils se précipitent sur eux, ils
les massacrent. La fuite la plus prompte peut à peine en soustraire à
la mort un petit nombre, qui va semant au loin la terreur.
Cependant les Celtes reviennent triomphants. A leur tête était
cette même femme dont la voix inspirée avait préparé
leur triomphe. En traversant la forêt, la fatigue l'oblige à se
reposer au pied d'un chêne. A peine y est-elle quelques instants, que
l'arbre paraît, au milieu du calme, agiter son feuillage mystérieux.
La Voluspa elle-même, saisie d'un trouble inexprimable, se lève,
s'écrie qu'elle sent l'esprit de Herman. On se rassemble autour d'elle
; on l'écoute. Elle parle avec une force qui en impose aux hommes les
plus farouches. Malgré eux ils sentent leurs genoux fléchir ;
ils s'inclinent avec respect. Une sainte terreur les pénètre.
Ils sont religieux pour la première fois. La prophétesse poursuit.
L'avenir se dévoile à ses yeux. Elle voit les Celtes, vainqueurs
de leurs ennemis, envahir tous les royaumes de la terre, s'en partager les richesses
et fouler aux pieds ces peuples noirs dont ils ont été longtemps
les esclaves. " Allez, dit-elle enfin, vaillants héros, marchez
à vos glorieuses destinées, mais n'oubliez pas Herman, le chef
des hommes, et surtout respectez Teut-tad, le Père sublime28 ! "
Tel fut le premier oracle prononcé parmi les Boréens, et telle
fut la première impression religieuse qu'ils reçurent. Cet oracle
fut rendu sous un chêne et cet arbre devint sacré pour eux ; dans
une forêt, et les forêts leur servirent de temple ; par une femme,
et dès ce moment les femmes prirent leurs yeux un caractère divin.
Cette femme fut le modèle de toutes les Pythies, de toutes les Prophétesses
qui furent connues par la suite des temps, tant en Europe qu'en Asie. D'abord
elles prophétisèrent sous des chênes, et c'est ce qui rendit
si fameux les chênes de la forêt de Dodone. Lorsque les Celtes furent
devenus les maîtres du monde, et qu'ils eurent pris des nations qu'ils
avaient vaincues le goût des arts et de la magnificence, ils élevèrent
à leurs Pythies des temples superbes, où le trépied symbolique,
placé sur un gouffre, ou véritable ou artificiel, remplaça
le chêne et le fit oublier.
Mais encore loin de cette époque, les Peuplades boréennes ne songèrent
qu'à consacrer le lieu oit venait
de se rendre le premier oracle. Elles élevèrent un autel, sur
le modèle de ceux qu'elles avaient vus parmi
les Atlantes ; et, plaçant au-dessus une lance ou un glaive, le dédièrent
au premier Herman, sous nom
d'Herman-Sayl29.
27 J'ai déjà dit que ce nom, arec l'inflexion gutturale, devint
celui d'Hercule. C'est par la suppression de la première syllabe, qu'il
a fait celui de Rôll ou Raoul. En y ajoutant le mot land, emprunté
des Atlantes pour signifier l'étendue terrestre, on a formé Herolland,
Orland ou Rolland c'est-à-dire le maître de toute la terre.
28 Je traduis Teut-tad par Père sublime ; mais il peut signifier aussi
Père infini, universel. Les Grecs et les Latins ont
changé ce nom en celui de Teutatès. Du mot Teut-Æsk, qui
signifie le Peuple de Teut, nous avons fait Tudesque ; de
Teut-Sohn, le fils de Teut, Teuton. Les Allemands appellent encore leur pays
Deutsch-Land, c'est-à-dire la terre de Teut.
29 J'ai déjà expliqué ce mot : il signifie littéralement
le poteau de Herman.
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CHAPITRE XII
Récapitulation.
ans ce premier Livre j'ai fait connaître l'objet principal de cet ouvrage,
et, prenant l'homme au moment de son apparition sur la scène du Monde,
réduit encore aux plus simples perceptions se l'instinct, étranger
à toute espèce de civilisation, je l'ai conduit par le développement
des principales facultés de son âme, jusque sur le seuil de l'Édifice
social, à cette époque, qu'on a mal à propos qualifiée
d'âge d'or; après avoir détruit cette erreur, et combattu
plusieurs fausses théories qui s'y rattachent, j'ai continué ma
marche.
D
Constitué en familles, possesseur d'un idiome articulé, l'Homme
était arrivé au point où se trouvent, même de nos
jours, un grand nombre de ses semblables. Il ne connaissait encore ni lois,
ni gouvernement, ni religion. J'ai dû le mener à la connaissance
de ces objets importants, et montrer que ce n'est pas par leur moyen qu'il peut
devenir moral, puissant et vertueux, se rendre digne de ses hautes destinées,
et atteindre le but pour lequel il a été créé. J'ai
choisi pour cela la forme historique, afin d'éviter ou la sécheresse
des citations, ou l'ennui des raisonnements abstraits. J'espère que le
Lecteur voudra bien me pardonner cette hardiesse. Je le prie de croire, quoiqu'il
puisse prendre ce commencement d'histoire comme une hypothèse, qu'elle
n'est, réellement hypothèse que relativement aux détails.
Il ne me serait point du tout difficile, si le cas y était, d'en prouver
le fonds par un grand nombre d'autorités, et même de mettre la
date séculaire aux principaux événements. Mais cela était
tout à fait inutile pour l'objet de cet ouvrage.
D'abord j'ai présenté la Volonté de l'homme, encore faible,
luttant contre elle-même, et ensuite plus forte, ayant à résister
à la puissance du Destin. J'ai montré que les résultats
de cette lutte et de cette résistance avaient été le développement
des deux sphères inférieures, l'instinctive et l'animique, duquel
développement dépendait un grand nombre de ses facultés.
J'ai attaché à ce même développement le principe
du droit politique, et j'ai montré que ce principe qui est la Propriété,
est un besoin aussi inhérent à l'homme que celui de la jouissance
sans lequel il ne pourrait ni vivre ni se propager.
Après avoir prouvé que la Propriété est un besoin,
j'ai fait voir que l'inégalité de forces données par la
Nature pour satisfaire ce besoin, en établissant l'inégalité
physique parmi les hommes, y détermine nécessairement l'inégalité
des conditions, laquelle constitue un droit moral qui passe légitimement
des pères aux enfants.
Or, du droit politique qui est la propriété et du droit moral
qui est l'inégalité des conditions, résultent les lois
et les formes diverses des divers gouvernements.
Mais avant de distinguer aucune de ces formes par son principe constitutif,
j'ai voulu arriver au développement de la sphère intellectuelle,
afin de conduire l'homme jusqu'au seuil du temple de la Divinité. Là,
je me suis arrêté un moment ; content d'avoir ébauché
un sujet aussi vaste, et d'avoir indiqué, en passant, une foule de choses
dont l'origine avait été peu connue jusqu'ici.
FIN DU LIVRE PREMIER
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LIVRE SECOND.
L'OBJET principal de ce Livre sera de signaler les effets du premier ébranlement
donné à la sphère intellectuelle, et de conduire l'Homme
jusqu'à l'entier développement de ses facultés.
CHAPITRE PREMIER
PREMIÈRES FORMES DU CULTE. CRÉATION DU .SACERDOCE ET DE LA ROYAUTÉ
'ÉVÈNEMENT providentiel qui s'était manifesté parmi
les Celtes livrait à leurs méditations deux grandes vérités
: l'immortalité de l'âme et l'existence de Dieu. La première
de ces vérités les frappa et les saisit davantage que la seconde.
Ils comprirent assez bien comment la partie invisible d'eux-mêmes qui
sentait, se passionnait, pensait et voulait enfin, pouvait survivre à
la destruction du corps, puisqu'elle pouvait bien veiller tandis que le corps
dormait, et offrir encore dans ses songes des images plus ou moins fortes des
sensations, des passions, des pensées et des volontés dont l'effet
actuel n'existait plus; mais ils purent difficilement s'élever jusqu'à
l'idée d'un Être universel, créateur et conservateur de
tous les êtres. Leur faible intelligence avait encore besoin de quelque
chose de sensible sur quoi elle pût s'appuyer. Les moyens d'abstraction
et de généralisation n'étaient pas assez forts pour les
soutenir à cette hauteur métaphysique. Ce n'est pas qu'ils n'admissent
bien le nom de Père Sublime, que la Voluspa avait donné à
cet Être inconnu pour lequel elle avait commandé le respect ; mais
ce nom même de père, au lieu de les élever jusqu'à
lui, les engageait plutôt à le faire descendre jusqu'à eux,
en le leur présentant seulement comme le premier Père de la Race
boréenne et le plus ancien de leurs ancêtres. Quant au premier
Herman, il était clairement désigné à leurs yeux.
Ils le voyaient tel que le souvenir s'en était conservé dans la
tradition : terrible, indomptable dans les combats, leur appui, leur conseil,
leur guide, et surtout l'implacable ennemi des Peuples noirs.
L
En sorte qu'on peut augurer, sans craindre de s'égarer beaucoup, que
le premier culte des Celtes fut celui des Ancêtres, ou plutôt celui
de l'Âme humaine divinisée, tel qu'il existe de temps immémorial
en Chine, et chez le plus grand nombre des peuples tatars. Le culte Lamique,
dont l'ancienneté ne cède qu'au sabéisme, n'est que ce
même culte des Ancêtres perfectionné, comme je le dirai plus
loin. Le premier effet de ce culte, dont l'établissement fut dû
à l'inspiration d'une femme, fut de changer brusquement et complètement
le sort des femmes. Autant elles étaient humiliées à cause
de leur faiblesse, autant elles furent exaltées à cause de la
nouvelle et merveilleuse faculté qu'on découvrit en elles ; du
dernier rang qu'elles tenaient dans la société, elles passèrent
tout a coup au premier. Elles subissaient partout la loi du plus fort; elles
la lui donnèrent. On les déclara législatrices ; on les
regarda comme les interprètes du ciel ; on reçut leurs ordres
comme des oracles. Revêtues du suprême sacerdoce, elles exercèrent
la première théocratie qui ait existé parmi les Celtes.
Un collège de femmes fut chargé de tout régler dans le
culte et dans le gouvernement.
Cependant ce collège dont les lois étaient toutes reçues
comme des inspirations divines, ne tarda
pas à s'apercevoir qu'il était nécessaire, pour les faire
connaître et les faire exécuter, de deux corps
coercitifs, dépositaires de la science et du pouvoir, et tenant entre
leurs mains les récompenses et les
punitions morales et civiles. La voix de la Voluspa se fit entendre, et le collège
nomma un souverain
Pontife, d'une part, sous le nom de Drud ou Druid, et un Roi de l'autre, sous
le nom de Kanh, Kong
ou Kung30.. Ces deux suprêmes magistrats se regardèrent, à
juste titre, comme les délégués du ciel,
30 Le mot Drud signifie l'enseignement radical, le principe de la science. Il
vient du mot rad ou rud, qui veut dire une
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institués pour instruire et gouverner les hommes, et s'intitulèrent,
en conséquence, Pontife ou Roi par la faveur divine. Le Drud fut le chef
de la Diète dans laquelle il se forma un corps sacerdotal, et le Kanh
s'établit également à la tête des Leyts et des Folks,
ou des hommes d'armes, et des hommes de travail, parmi lesquels il choisit les
officiers qui devaient agir en son nom. il ne se confondit pas néanmoins
d'abord avec le Herman, qui fut toujours élu par ses pairs après
l'épreuve du combat, et porté sur le pavois selon l'antique coutume;
mais ce chef militaire cessa de porter le nom de Herman, pour le laisser sans
partage au premier Herman divinisé, et se contenta du nom de Majer, c'est-
le plus fort ou le plus vaillant31 On sait assez quelles violentes rivalités
se sont élevées, par la suite des temps, entre le Kanh et le Mayer,
ou le Roi investi de la puissance civile, régnant de droit divin, et
le Maire, possesseur de la force militaire, et commandant aux hommes d'armes
par droit d'élection ; souvent le Roi a réuni en lui les deux
emplois ; et plus souvent encore le Maire a dépouillé le Roi de
sa couronne, qu'il a placée sur sa tête. Mais ces détails,
qui appartiennent à l'histoire proprement dite, ne sont pas de mon sujet
; je ne contente d'exposer les origines, afin d'en tirer plus tard des inductions
relatives à l'objet important qui m'occupe.
racine. De là, Le latin radix, l'anglais root, le galois gredhan etc.
Le mot Lanh exprime la puissance morale. II tient à la
racine anh, qui développe le sens du souffle, d'esprit, d'âme;
de la, en tudesque Konnen, et en anglais can, pouvoir.
31 Le mot mayer vient de mah ou moh, force motrice. On dit encore en anglais
may, en allemand mishe. Nous avons
changé le mot Mayer en celui de Maire.
Ainsi par le mot Drud les Celtes entendaient un Principe radical, une Puissance
directrice, de laquelle dépendait toutes
les autres puissances. Ils attachaient au mot Kanh l'idée de fonction
morale, et au mot Mayer, celle le force physique.Le Druid était donc
parmi eux le chef de la doctrine religieuse; le Kanh, le législateur
civil, le grand justicier ; et le Mayer, le chef militaire.
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CHAPITRE II
SIXIÈME RÉVOLUTION. SCHISME POLITIQUE ET RELIGIEUX. ORIGINE DES
CELTES, BODOHNES
OU NOMADES, ET DES AMAZONES.
evenons à présent un moment sur nos pas. Nous avons vu qu'avant
le développement de son instinct, l'homme vivait dans une anarchie absolue
; il n'avait pas même cette sorte de gouvernement instinctif que l'on
remarque chez plusieurs espèces d'animaux ; et cela par la même
raison que j'ai exposée à l'occasion du mariage. Rien n'était
fait d'avance chez lui, quoi que tout y fût déterminé en
principe. La Providence, dont il était l'ouvrage, voulait qu'il se développât
librement, et qu'en lui rien ne fût forcé.
R
Cette anarchie absolue cessa dès qu'il eut réfléchi sur
lui-même, et que son mariage, résultat de cette réflexion,
eut constitué une famille. Le rapprochement de plusieurs familles forma
une sorte de gouvernement domestique, dont la volonté féminine
usurpa peu à peu la domination exclusive. Nous avons vu comment le Destin
rompit ce gouvernement innaturel par l'opposition soudaine de la Volonté
de l'homme. La femme, jusqu'alors maîtresse, devint esclave ; tout le
fardeau de la société tomba sur elle ; une sorte de tyrannie masculine
eut lieu. Le peuple obéissant se composait des mères et des filles
; le peuple commandant, des chefs de familles, dont chacun était despote
dans sa propre cahute. C'était le règne de la force instinctive
toute seule.
Un événement que la Providence et le Destin amenèrent de
concert, en opposant la force animique à la force instinctive, modifia
cet état de choses. La Race boréenne, brusquement attaquée
par une Race aguerrie et puissante, fut obligée de chercher, hors de
l'instinct, des moyens de résistance : ses facultés animiques
vivement excitées par le danger, se développèrent ; la
nécessité de se défendre, jointe à celle de se procurer
des aliments, lui suggéra l'idée heureuse de se diviser en deux
classes ; l'une destinée à combattre, et l'autre à travailler
: les plus forts furent choisis pour guider les combattants ; les plus sages,
pour surveiller les travailleurs. On créa des chefs particuliers relevant
tous d'un chef général ; on établit une Diète. Ce
fut un gouvernement militaire où se trouvèrent réunis les
principes de la féodalité à ceux du régime impérial.
D'abord la volonté agissait dans l'instinct, ensuite elle opéra
dans l'entendement : voici qu'à présent elle vient de se placer
dans l'intelligence. Mais le même écueil qui s'est déjà
présenté à l'époque du développement de l'instinct,
va se présenter de nouveau sous d'autres formes, et menacer le vaisseau
social d'un ébranlement encore plus grand.
Comme c'est par la Femme que le mouvement a commencé, n'est-il pas à
craindre, qu'entraînée par son caractère, séduite
par l'intérêt ou la vanité, elle ne cherche à faire
tourner à son seul profit un événement que la Providence
a destiné à l'avancement général de la Race ? Le
Ciel a parlé par sa voix ; mais est-il sûr qu'il parle toujours
? Et quand il ne parlera plus, ne le fera-t-elle pas parler ? Quoique ces considérations
ne frappassent pas généralement les esprits des Celtes, elles
trouvaient assez de prise dans quelques uns d'entre eux pour y élever
de grandes difficultés. Tous n'avaient pas été témoins
du premier mouvement de la Voluspa, le plus grand nombre n'avait pas entendu
son oracle ; plusieurs refusaient d'y croire ; ceux qui s'en trouvaient pénétrés
jugeaient extraordinaire qu'on pût douter d'une chose dont ils affirmaient
la véracité. Ni les uns ni les autres ne savaient pas qu'il est
de l'essence des événements providentiels de produire cet effet.
Ils s'étonnaient d'une chose qui constitue le plus bel apanage de l'Homme
: si la Providence l'entraînait dans un mouvement irrésistible,
elle ne différerait pas du Destin, et la même nécessité
les dirigerait également. La Volonté de l'homme, forcée
dans toutes les directions, n'aurait aucun choix à faire, et ses actes,
indifférents à son égard, ne seraient susceptibles ni de
louange, ni de blâme. C'est précisément à la liberté
mentale qu'un événement laisse, qu'on peut reconnaître s'il
est providentiel. Plus il est élevé, il est libre ; plus il est
forcé, plus il incline vers la fatalité du Destin.
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Cette liberté mentale, inhérente aux événements
providentiels, se fit sentir ici pour la première fois, et se fit sentir
avec force. Les Celtes virent avec étonnement peut-être, mais enfin
ils virent qu'il était possible qu'ils ne pensassent pas la même
chose sur les mêmes objets. Tandis que le plus grand nombre des peuplades
recevaient avec respect les ordres du collège féminin, et se soumettaient
sans aucune résistance au souverain pontife et au roi qu'il avait nommé
; tandis que l'enseignement sacerdotal et le gouvernement civil et militaire
s'étendaient dans leur sein, et y jetaient de profondes racines ; tandis
enfin que les oracles de la Voluspa y étaient reçus comme des
lois sacrées, il y avait d'autres peuplades qui, tenant avec opiniâtreté
à leurs anciennes formes, rejetaient toutes les innovations. Celle qui
les choquait le plus, et à laquelle il paraissait pourtant que le collège
féminin tenait avec le plus de force, à cause peut-être
d'un peu d'intérêt particulier qui commençait à se
mêler à l'intérêt général, était
la fixation des demeures et la circonscription des familles ; ce qui tendait
à établir la propriété territoriale, qui jusque-là
avait été inconnue. Cette innovation fut le prétexte apparent
du schisme qui se forma : il fut violent ; on en vint aux mains de part et d'autre
; mais comme les dissidents étaient dans une très faible minorité,
en comparaison de la masse qui voulait directement les innovations ou qui les
recevait sans débats, ils se virent obligés de se soumettre ou
de se retirer. Ils préférèrent ce dernier parti ; et marchant
toujours devant eux, du nord au midi de l'Europe, arrivèrent sur les
bords de cette mer qu'on a depuis appelée proprement la mer Noire, quoique
ce nom appartint autrefois, en général, à toute l'étendue
des flots qui baignent le midi de l'Europe ; et cela, à cause des peuples
noirs qui la possédaient ; comme on appelait mer Blanche, par une raison
contraire, cette partie de l'océan qui entoure l'Europe et l'Asie du
côté du pôle boréal.
Parvenus sur les bords de cette mer intérieure, les Celtes dissidents
la côtoyèrent à l'orient, et pénétrèrent
dans cette partie de l'Asie qui porte le nom d'Asie Mineure. Les faibles colonies
que les Sudéens avaient poussées jusque-là furent facilement
culbutées. Les vainqueurs, encouragés par ce premier succès,
s'avancèrent rapidement, accroissant toujours leur butin et le nombre
de leurs esclaves ; et bientôt le bruit se répandit au loin qu'un
déluge de Scythes inondait les contrées septentrionales de l'Asie.
Les efforts qu'on fit pour arrêter le torrent ne firent qu'accroître
son impétuosité et offrir de nouveaux aliments à ses déprédations.
Les Celtes, dans l'impossibilité où ils étaient de reculer,
devaient avancer ou périr. Ils avancèrent.
A cause des opinions qui les avaient forcés à abandonner leur
patrie, ils s'étaient donné le nom de Bodohnes32, c'est-à-dire
sans habitations fixes ; et ce nom, qui subsiste encore dans celui des Bédouins,
a été fameux. Après plusieurs vicissitudes, sur les quelles
il est tout à fait inutile que je m'arrête, ces Celtes Bodohnes,
devenus maîtres des bords de l'Euphrate, si célèbre par
la suite, firent la conquête de l'Arabie, ou la plupart se fixèrent
enfin, après avoir pris une partie des moeurs et des habitudes des peuples
qu'ils avaient vaincus, et s'être soumis à leurs lois et à
leurs cultes. C'est du mélange qui s'effectua alors du sang boréen
et du sudéen que sont issus les Arabes. Toutes les cosmogonies où
l'on trouve la Femme présentée comme la cause du mal, et la source
féconde de tous les malheurs qui ont affligé la terre, sont sorties
de là. Encore au temps de Mahomed, la femme était considérée
comme impure par les peuples de l'Yémen, qui, comme leur prophète
le leur reproche dans Coran, pleuraient à la naissance des filles, et
souvent les enterraient vivantes.
Je ne veux pas abandonner ces Celtes dissidents, dont la fortune devint par
la suite assez brillante,
puisque ce fut d'eux que tirèrent leur origine les Assyriens et les Arabes,
sans rapporter un fait dont la
singularité a fort embarrassé les savants de tous les siècles.
Ce fait est relatif aux Amazones. Je me
garderai bien d'entrer dans le détail des controverses sans nombre qu'a
fait naître l'existence de ce
peuple de femmes guerrières. Ce qui résulte de plus clair de tout
ce qu'on a dit pour et contre, c'est
qu'en effet un tel peuple a existé ; d'abord en Asie, auprès du
Thermodon, et ensuite dans quelques îles
de la Méditerranée, et jusqu'en Europe même. Les Hindous,
qui en ont conservé le souvenir, appellent
32 Il est remarquable que ce nom, également celte et phénicien,
est encore parfaitement intelligible en allemand et en
hébreu. La racine celtique bod ou bed signifie proprement un lit ; et
la même racine phénicienne beth ou beyth signifie
une habitation. La racine ohn, conservée eu allemand, et ain, on oin,
qu'on trouve en hébreu, exprimant une absence,
une négation. Notre verbe habiter tient à la première racine,
bed ou beyth, ainsi que le saxon abidan, l'anglais to abide,
abode, etc.
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le pays des Amazones Stri-radjya, et les placent auprès des monts Coulas,
sur les bords de la mer. Zoroastre dit dans le Boun-dehesh qu'elles habitent
la ville de Salem. Pausanias parle de leur invasion dans la Grèce, et
les fait combattre jusque dans les murs d'Athènes ; Apollonius raconte
dans ses Argonautiques, qu'elles s'étaient établies dans l'île
de Lemnos et sur la terre ferme, auprès du cap Thémiscure. Ce
qui paraît le plus probable, c'est que ce fut d'abord dans l'Asie Mineure
que ces femmes extraordinaires commencèrent à exister. Sans doute
quelques hordes de Bodohnes s'étant avancées sans précautions,
tombèrent dans une embuscade, où les hommes furent taillés
en pièces. Les femmes, ayant eu le temps de se mettre à l'abri,
soit au-delà d'un fleuve, soit dans une île, se voyant les plus
fortes, grâce à cet événement, résolurent
d'en profiter pour saisir la domination. Il se trouva vraisemblablement parmi
elles une femme d'un caractère ferme et décidé, qui leur
en inspira le dessein, et qui se mit à leur tète. La tradition
porte qu'elles massacrèrent les vieillards qui étaient restés
avec elles, et même quelques hommes qui avaient échappé
à l'ennemi. Quoi qu'il en soit, il paraît certain qu'elles formèrent
un gouvernement monarchique, qui subsista pendant un temps assez long, puisque
le nom de plusieurs de leurs reines est parvenu jusqu'à nous. Les historiens
ne sont pas d'accord sur la manière dont elles admettaient les hommes
parmi elles ; tout ce qu'on peut inférer de plus conforme à la
vérité, c'est qu'elles réduisaient en esclavage ceux qu'elles
faisaient prisonniers, et qu'elles donnaient à ceux qui naissaient de
leurs unions passagères une éducation conforme à leurs
vues. Au reste le nom d'Amazones, sous lequel l'antiquité nous a fait
connaître ces femmes guerrières, prouve à la fois leur origine
celtique, et leur demeure en Asie, par la manière dont il est composé33.
Il signifie proprement celles qui n'ont pas de mâles ou de maris.
On sent bien, sans qu'il soit besoin de s'appesantir beaucoup sur cet objet,
que si de pareilles femmes ont existé, il a fallu que l'excès
du malheur les faisant sortir de leur nature, les ait porté à
cet acte de désespoir. Or, dans la position où j'ai représenté
les femmes les femmes Celtes bodohnes, leur malheur devait être excessif,
puisqu'il était le résultat d'un schisme à la fois politique
et religieux. Leurs maris, en méconnaissant la voix de la Providence,
qui les appelait à des moeurs plus douces, en appesantissant sans raison
un bras de fer sur un sexe déjà trop puni de ses fautes, livraient
au Destin des germes de calamité qui ne pouvaient pas manquer de produire
des fruits funestes, dès que l'occasion en favoriserait le développement.
33 Ce mot se compose de la racine mas, conservée toute pure en latin,
et reconnaissable dans l'ancien français masle,
dans l'italien maschio, dans l'irlandais moth, etc. ; cette racine réunie
à la négation ohne, constitue le mot mas-ohne,
lequel ayant pris l'article phénicien ha; dans ha-mas-ohne, offre exactement
le sens que j'ai indiqué.
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CHAPITRE III
PREMIÈRE DIVISION GÉOGRAPHIQUE DE I'EUROPE.
ais tandis que ces événements se passaient en Asie, les Celtes
restés en Europe continuaient d'y suivre le mouvement imprimé
par la Providence. Le gouvernement théocratique et royal s'y établissait
et promettait les plus heureux résultats. Déjà un nombre
considérable de Druides, instruits par les soins du souverain pontife,
appelé Drud, se répandait de tous côtés, et ajoutait
aux deux classes déjà existantes parmi les Boréens, une
classe éminemment utile, puisqu'elle tendait à maintenir l'harmonie
entre les deux autres, en empêchant l'oppression d'un côté,
et la révolte de l'autre. Cette classe, composée des hommes appelés
Loehr, c'est-à-dire les éclairés ou les savants, est devenue
parmi nous ce qu'on appelait autrefois la clergie, et que nous appelons aujourd'hui
le clergé. Beaucoup plus anciennement, et lorsque la théocratie
domina seule en Europe, et dans l'absence même de la royauté, les
souverains théocrates, dont les siéges principaux étaient
en Thrace, en Étrurie, et dans les îles Britanniques, prenaient
le titre de Lar34.
M
Ainsi donc la Race boréenne se divisa en trois classes ; et, ce qui est
digne de la plus grande attention, c'est que chaque classe représenta
une des trois sphères constitutives de l'Homme, et suivit son développement,
de manière que celle des Folk, ou des hommes de travail, fut analogue
à la sphère instinctive ; celle des Leyt, ou des hommes d'armes,
à l'animique ; et celle des Loehr, ou des hommes éclairés,
à l'intellectuelle. Cette marche, quoique troublée par quelques
secousses, était admirable jusquelà. Comme la masse de la nation
celtique tendait à se fixer, on dut songer à faire le partage
des terres ; mais avant d'en venir à ce point décisif, il fallait
d'abord en connaître et en fixer les limites. Depuis l'événement
providentiel que j'ai raconté, la guerre s'était rallumée
plus vive que jamais entre les deux Races blanche et noire. Les Celtes, pénétrés
d'un enthousiasme religieux et guerrier, faisaient des prodiges de valeur. Les
Atlantes, pressés de toute part, ne pouvaient plus tenir la campagne
devant eux. Le temps avait effacé les différences qui existaient
d'abord. Les armes étaient devenues à peu près égales,
et les Celtes, instruits dans la tactique militaire, trouvaient dans leurs forces
corporelles un avantage de plus en plus signalé. Tout l'intérieur
du pays était déjà nettoyé. Les Sudéens,
relégués aux extrémités méridionales de l'Europe,
sur les rives de la mer, ne pouvaient s'y maintenir qu'à la faveur de
leurs villes fortifiées, dont les Celtes étaient inhabiles encore
à faire le siége, et que d'ailleurs une marine puissante rendait
imprenables par famine.
Lorsque la possession de l'Europe leur fut ainsi assurée, à l'exception
des côtes méridionales, les Druides en divisèrent l'intérieur
en trois grandes régions. La région centrale fut nommée
Teuts-land, c'est-à-dire la terre élevée, sublime, ou la
terre de Teut ; celle à l'occident reçut le nom de Hôl-land
ou Ghôl-land, la terre inférieure ; et celle à l'orient
prit celui de Pôl-land, la terre supérieure. Les contrées
placées au nord de ces trois régions furent appelées D'ahn-mark,
la limite des âmes ; et celles du midi, occupées encore par les
Atlantes, depuis le Tanaïs jusqu'aux colonnes d'Hercule, furent connues
sous le nom générique d'Asks-tan, la demeure des Asks ou des Peuples
noirs35. Cette division géographique, quoique altérée par
une multitude de subdivisions, a survécu à toutes les révolutions
politiques et religieuses, et se reconnaît encore de nos jours dans ses
points principaux. Quant aux immenses 34 De là, chez le Grecs, le mot
XXXX appliqué à celui X. qui fait le destin de quoi que ce soit
; chez les Latins les lares, et chez les Anglais modernes les Lords.
35 Le mot ask, tantôt écrit avec un c, tantôt avec un q,
tantôt variant de voyelle, se trouve dans une foule de noms de
peuples établis dans ces parages : les Thraskes, les Osques, les Esques,
les Tosques ou Toscans, les Étrusques, les
Baskes ou Wasques, ou Vascons, ou Gascons, etc. J'ai écrit au long ma
pensée sur tous ces peuples dans ma
Grammaire de la langue d'Oc. On entendait par les Thraskes, les Asks orientaux
; par les Tosques, les Asks
méridionaux ; et par les Vasques, les Asks occidentaux Le nom de Pélasges
ou Pelasks désignait les peuples noirs en
général, et particulièrement les marins. Le nom d'Asks-tan
s'est conservé dans ceux d'Occitanie et d'Aquitaine.
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contrées qui s'étendaient au-delà du Borysthène
regardé comme la borne de l'empire Boréen36, ainsi que son nom
l'indique assez, on les croyait absolument privées d'habitants, et seulement
peuplées d'animaux sauvages parmi lesquels le cheval était le
plus estimé. C'était même à cause de cet animal belliqueux
qu'on donnait à ces contrées le nom de Ross-land, la terre des
chevaux37. En croyant les contrées situées au-delà du Borysthène
et de la Duna entièrement inhabitées, les Celtes se trompaient
beaucoup. Cette opinion erronée indiquait seulement qu'ils avaient perdu
de vue le lieu de leur berceau, et qu'ils ne se souvenaient plus d'être
descendus eux-mêmes de ces régions glacées. Tandis qu'ils
avaient fait des pas énormes dans la civilisation, et que, prêts
à marcher à la conquête du Monde, ils constituaient déjà
une nation nombreuse et puissante, des peuplades in connues franchissaient à
peine les premières limites de l'État social, se formaient en
silence, croissaient en nombre, et n'attendaient que le moment favorable pour
descendre leur tour des hauteurs boréales, et venir dans un climat plus
doux leur en demander le partage.
36 Le nom de ce fleuve est composé des mots Bors-stein, la Borne de Bor.
37 Le mot Ross signifie encore un cheval en allemand ; notre mot Rosse en est
une dégradation.
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CHAPITRE IV
DU PREMIER PARTAGE DES TERRES, ET DE LA PROPRIÉTÉ TERRITORIALE.
ependant les Druides, toujours dociles aux oracles de la Voluspa, et soumis
aux décrets du Collège sacré, continuèrent leur
division. Ils donnèrent aux hommes d'armes la propriété
générale d'une vaste étendue de terre ; et aux hommes de
travail la propriété particulière d'une petite étendue
dans la grande. De manière que ce qui était possédé
par dix familles ou cent familles de Folk, appartenait en totalité à
une famille de Leyt, qui sans être obligée de travailler la terre,
ni de s'occuper d'aucun autre métier que de celui des armes, jouissait
d'une certaine partie des revenus, du travail et de l'industrie de ces petits
propriétaires chargés de faire valoir sa grande propriété.
C
Comme plusieurs petites propriétés en formaient une grande, plusieurs
grandes en formaient une plus grande ; et celles-ci réunies en constituaient
une autre encore plus grande : de manière que si le premier homme d'armes
qui dominait sur plusieurs hommes de travail, prenait le titre de baron, le
second prenait celui de haut-baron, et le troisième celui de très
haut-baron. Le roi avait la domination sur tous les barons, et jouissait du
droit honorifique de propriété universelle. C'est-à-dire
que toutes les terres étaient censées lui avoir appartenu, et
que les grands et les petits propriétaires reconnaissaient tenir de lui
leurs droits respectifs. Toutes les terres non occupées dépendaient
de lui ; il les donnait aux nouvelles familles à mesure qu'elles se formaient,
et disposait également des domaines devenus vacants par l'extinction
des familles anciennes. Outre cela, il possédait en propre un domaine
très étendu, dont les revenus étaient affectés à
sa couronne. Il paraît que dans l'origine de cette législation,
les Druides n'eurent pas d'autres propriétés que celles des sanctuaires
où ils logeaient avec leurs femmes et leurs enfants. Leur principal revenu
consista en une sorte de dîme prélevée sur tous les biens
de l'État ; mais les dons qu'on leur fit par la suite des temps, les
rendirent propriétaires d'une grande quantité de terres attachées
à ces mêmes sanctuaires, et mirent entre leurs mains des trésors
immenses.
On voit d'après cette esquisse rapide, que les propriétés
territoriales furent d'abord d'une triple nature, et pour ainsi dire instinctives,
animiques et intellectuelles. Ceux qui se sont imaginé qu'il a suffi
à un homme d'enclore le premier un espace de terrain, et de dire cela
est à moi, pour le posséder, ont commis la plus lourde bévue.
La possession réelle de l'homme, sa possession instinctive, ne va pas
au-delà de son travail. La terre appartient à tous, ou n'appartient
à personne. Il faut une concession providentielle pour en assurer la
propriété ; et cette concession ne peut être l'effet que
d'une législation théocratique. La Providence ne se manifeste
pas immédiatement, elle ne vient pas en personne dicter ses lois aux
hommes ; elle a toujours besoin d'un organe humain pour faire entendre ses volontés.
Ce n'est que lorsque cet organe se rencontre que la législation théocratique
commence. Cette législation, ainsi que je l'ai dit, avait commencé
chez les Celtes à l'époque déterminée pour cela.
Elle avait ajouté à la force, la seule puissance qui existât
alors, deux autres puissances destinées à se servir mutuellement
d'appui : la loi civile et la loi religieuse. Le chef militaire qui se trouvait
au premier rang, avait dû céder sa place à deux nouveaux
chefs institués pour être ses supérieurs : le roi et le
souverain pontife. Le roi, par le seul fait de son couronnement, avait été
déclaré le représentant temporel de la Providence, et par
conséquent, le propriétaire universel de la terre. Il pouvait
donc, en sa qualité de propriétaire universel, créer des
propriétaires généraux ; et ces propriétaires généraux,
établir à leur tour des propriétaires particuliers. Ce
fut précisément ce qu'il fit. Mais comme la Providence, représentée
temporellement par le roi, conservait néanmoins son action spirituelle,
dont le souverain Pontife se trouvait revêtu, il découlait de là,
que le roi devait hommage de sa propriété universelle à
ce souverain Pontife, par la voix duquel son droit avait été promulgué
; et que c'était à juste titre que celuici réclamait, tant
pour lui que pour le corps sacerdotal, une portion légale de tous les
produits.
" Page 71 -
Si l'on veut faire attention aux lois et surtout aux usages, qui malgré
le nombre infini de révolutions dont l'Europe a été le
théâtre, se sont attachés au droit de propriété
territoriale, on verra qu'ils tendent tous à prouver ce que j'avance,
savoir : que ce droit n'a été primitivement qu'une concession.
Au reste, il ne faut pas confondre ce que je dis ici de la propriété
territoriale, avec ce que j'ai dit ailleurs de la propriété industrielle.
Ces deux propriétés ne se ressemblent pas du tout par le droit.
La propriété industrielle constitue un droit naturel, inhérent
à l'homme, un besoin dont l'État social tire son principe ; tandis
que la propriété territoriale repose, au contraire, sur une concession
innaturelle, étrangère à l'homme, qui n'a lieu que longtemps
après que l'État social est constitué. Il n'est pas besoin
de loi, comme je l'ai dit, pour établir le droit de propriété
industrielle, parce que chacun sent par instinct que le produit du travail d'un
homme lui appartient, de la même manière que son corps ; mais ce
n'est jamais que par suite d'une loi, et d'une loi très forte, que le
droit de propriété territoriale peut être admis ; parce
que l'instinct repousse l'existence d'un pareil droit, et que jamais il n'aurait
lieu, si l'intelligence dans laquelle il a son principe ne parvenait à
le sanctifier. Aussi voit-on les hommes passionnés, dont la volonté
se place dans l'instinct, s'élever avec violence contre la possession
exclusive des terres, et demander toujours pourquoi une grande portion du peuple
en est déshéritée. La seule réponse à faire
à ces hommes, est celle-ci : c'est parce que la Providence l'a voulu.
Or, sans prétendre porter sur les voies de la Providence un téméraire
flambeau, on peut bien signaler les motifs d'une semblable volonté. Ces
motifs sont évidemment de donner à l'édifice social une
élévation et un éclat qu'il n'aurait jamais obtenus sans
cela.
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CHAPITRE V
ORIGINE DE LA MUSIQUE ET DE LA POÉSIE. INVENTION DES AUTRES SCIENCES.
nviron à cette époque, et peut un peu avant, il se passa plusieurs
choses qui influèrent d'une manière sensible sur la Civilisation
des Celtes. Les Druides, en écoutant les oracles de la Voluspa, s'aperçurent
que ces oracles étaient toujours renfermés dans des phrases mesurées,
d'une forme constante, entraînant avec elles une certaine harmonie qui
se variait selon le sujet ; de manière que le ton avec lequel la prophétesse
prononçait ses sentences différait beaucoup du langage ordinaire.
Ils examinèrent attentivement cette singularité, et après
s'être habitués à imiter les intonations diverses qu'ils
entendaient, parvinrent à les reproduire, et virent qu'elles étaient
coordonnées d'après des règles fixes. Ces règles,
qu'ils finirent, à force de travail, par réduire en système,
leur donnèrent les principes des deux plus belles conceptions dont les
hommes aient pu s'honorer : la musique et la poésie. Voilà quelle
fut l'origine de la mélodie et du rythme.
E
Jusque-là les Celtes avaient été peu sensibles à
la musique. Celle des Atlantes, qu'ils avaient entendue dans les combats ou
dans quelques solennités, ne s'était offerte à eux que
comme un bruit plus ou moins fort, aigu ou grave. Cherchant à rivaliser
leurs ennemis, ils avaient bien inventé quelques instruments guerriers
et monotones, tels que les tambours, la cymbale, le cornet et la bucine, avec
lesquels ils parvenaient en effet à remplir l'air de bruits ou de sons
formidables, mais sans aucune mélodie. Ce ne fut que quand leurs prêtres
eurent reçu de la Voluspa les principes de l'harmonie musicale et poétique,
qu'ils commencèrent à y trouver quelques charmes. La flûte,
dont un génie heureux fut l'inventeur, causa une révolution dans
les idées. On vit avec un ravissement inexprimable qu'on pouvait avec
cet instrument suivre la voix de la Voluspa, et, pour ainsi dire, rappeler ses
paroles par la seule répétition des sons qu'elle y avait attachés.
La répétition de ces sons constitua le rythme poétique.
Ce rythme, présenté à la nation comme un présent
du ciel, fut reçu par elle avec un enthousiasme difficile à exprimer.
On l'apprit par coeur, on le chanta dans toutes les occasions, on l'inculqua
dès le berceau dans l'esprit des enfants ; de manière qu'en très
peu de temps il y devint comme instinctif, et qu'on put par son moyen répandre
avec la plus grande facilité le texte de tous les oracles ou de toutes
les lois, que la Voluspa renfermait toujours dans la même mesure. Telle
fut la raison pour laquelle on ne sépara jamais dans l'antiquité
la musique de la poésie, et qu'on appela également l'une et l'autre
la langue des Dieux.
Malgré le plaisir que je prendrais à m'étendre sur des
objets aussi agréables, et vers lesquels mes goûts particuliers
m'ont souvent entraîné, je ne dois ici que les effleurer, de peur
de trop ralentir ma marche, ayant d'ailleurs dans d'autres ouvrages pris soin
de les approfondir autant que je l'ai pu38. L'invention de la musique et de
la poésie, en électrisant les esprits, donna lieu à des
observations, à des recherches et à des méditations, dont
les résultats furent des plus utiles. Pour la première fois on
examina ce phénomène brillant de la Parole, auquel on n'avait
pas fait la moindre attention jusque-là.
Les Druides, que la Voluspa avait rendus musiciens et poètes, devinrent
grammairiens. Ils examinèrent
la langue qu'ils parlaient, et découvrirent avec surprise qu'elle s'appuyait
sur des principes fixes. Ils
distinguèrent le substantif du verbe, et trouvèrent les relations
du nombre et du genre. Entraînés par
l'esprit de leur culte, ils prononcèrent le genre féminin le premier,
et frappèrent ainsi le langage boréen
d'un caractère indélébile, d'un caractère entièrement
opposé à celui du langage sudéen. Ayant à
désigner, par exemple, des objets dont le genre n'existe que dans les
formes du langage, ils appliquèrent
le genre féminin ou masculin d'une manière opposée à
l'opinion constante du Règne hominal,
38 Principalement dans mon Discours sur l'Essence et la forme de la Poésie,
mis en tête de mes Examens sur les Vers
dores de Pythagore ; dans mes Considérations sur le Rythme, et enfin
dans mon ouvrage sur la Musique.
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attribuant le genre féminin au soleil et le masculin à la lune,
et se mettant ainsi en contradiction avec la nature des choses39.
Cette faute, qui fut une des premières où la vanité animique
de la femme entraîna l'esprit de la prophétesse, ne fut malheureusement
ni la dernière, ni la plus considérable. Je signalerai tout l'heure
la plus terrible de toutes, celle qui faillit encore perdre la Race entière.
Je veux avant dire un mot sur l'invention de l'écriture, qui coïncida
avec celle de la grammaire.
Les Celtes, comme je l'ai dit, avaient acquis par la fréquentation des
Atlantes une vague connaissance de l'écriture ; mais leur esprit, encore
mal développé, n'avait pas senti toute l'utilité d'un art
aussi admirable ,et s'en était faiblement occupé. Ce ne fut que
lorsque les Druides vinrent à réfléchir sur leur idiome
originel, qu'ils sentirent la nécessité d'en fixer par l'écriture
les formes fluctuantes. Ce qu'il y de plus difficile dans cet art réside
dans la conception de la première idée ; une fois que cette idée
est conçue, et que son objet métaphysique est saisi par l'esprit,
le reste n'a rien d'embarrassant. Il serait trop hardi de dire aujourd'hui si
le premier inventeur des caractères littéraux ne copia pas quelque
chose de ce qu'il pouvait connaître de ceux des Atlantes, ou si les formes
qu'il donna aux seize lettres de son alphabet furent absolument son ouvrage
; ce qu'il y a de certain, c'est que ces seize lettres prirent sous sa main
une direction absolument opposée à celle que suivaient les caractères
sudéens ; c'est-à-dire que chez les Atlantes, tandis que l'écriture
traçait ses caractères sur une ligne horizontale allant de droite
à gauche, chez les Celtes il la plaça au contraire en procédant
de gauche à droite. Cette différence notable, dont personne, à
ce que je crois, n'a encore donné la cause, dépendait de celle
que je ais dire.
A l'époque très reculée où les caractères
atlantiques furent inventés, la Race sudéenne, encore près
de son origine, habitait en Afrique, au-delà de l'équateur ; vers
le pole sud ; de manière que l'observateur tourné vers le soleil,
voyant cet astre se lever à sa droite et se coucher à sa gauche,
suivait naturellement son cours dans le mouvement de son écriture. Mais
ce qui était naturel dans cette position, ce qui même pouvait être
considéré comme sacré, par des peuples adorateurs du soleil,
cessait de l'être du côté opposé du globe, pour des
peuples septentrionaux placés très loin même du tropique.
Parmi ces peuples, l'observateur, tourné vers le soleil, voyait cet astre
au contraire se lever à sa gauche et se coucher à sa droite ;
en sorte qu'en partant du même principe qui avait dirigé l'écrivain
sudéen, le celte, en suivant le cours du soleil, devait naturellement
tracer une ligne directement opposée, et donner à son écriture
le mouvement de gauche à droite.
La connaissance de cette cause, si simple en apparence, livre à l'observateur
une clef historique, qui ne lui sera pas d'une médiocre utilité
; car toutes les fois qu'il verra une écriture quelconque suivre la direction
de droite à gauche, comme celle du Phénicien, de l'Hébreu,
de l'Arabe, de l'Étrusque, etc. il peut en rapporter l'origine à
la Race sudéenne ; et, tout au contraire, quand il verra cette écriture
suivre la direction opposée de gauche à droite, comme la runique,
l'arménienne, la tibétaine, la sanscrite, etc. il ne se trompera
pas en la considérant comme d'origine boréenne.
Les Celtes distinguèrent leurs caractères alphabétiques
par l'épithète de runiques ; et ce mot qui me
frappe me persuade à présent qu'ils les imitèrent en quelque
chose des caractères atlantiques. Voici
pourquoi. Les Atlantes avaient deux sortes d'écritures, l'une hiéroglyphique,
et l'autre vulgaire ou
cursive, comme cela se prouve assez par le témoignage de l'Égypte,
le dernier lieu de la terre où leur
puissance a jeté son dernier éclat. Or, le mot runique signifie
dans un grand nombre de dialectes, cursif 40;
de manière qu'on peut augurer que les caractères runiques ne sont
que les caractères cursifs des
Atlantes, un peu altérés dans leur forme, et tournés en
sens inverse. Cette opinion reçoit d'ailleurs un
39 Cette contradiction a disparu dans un grand nombre de dialectes celtiques,
à cause de l'ascendant qu'y ont pris les
dialectes atlantiques, avec lesquels ils se sont mêlés ; mais dans
le centre de l'Europe, le dialecte allemand a conservé
cette singularité. Dans ce dialecte, le soleil, die sonne ; l'air, die
luft ; le temps, die zeit ; l'amour, die liebe, etc. sont du
genre féminin ; et la lune, der mond ; la mort, der tod, l'eau, das vasser
; la vie, das leben, etc. sont du masculin ou du
neutre.
40 La racine celtique Ran ou Run, développe l'idée de course et
de fuite, ainsi que je me souviens de l'avoir déjà démontré.
Le mot runig ou runik exprime donc la disposition à courir.
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grand degré de probabilité par la ressemblance frappante que l'on
remarque entre les caractères cursifs phéniciens, et les caractères
runiques ou cursifs des Étrusques et des Celtes. Mais avant même
que la poésie et la musique, la grammaire et l'écriture, fussent
inventées, les sciences mathématiques avaient fait quelques progrès.
La numération n'a pas besoin du développement de l'intelligence
pour donner les premiers éléments de l'arithmétique ; et
l'on ne peut s'empêcher de croire que le partage qui se fit des possessions
territoriales ne fournit bientôt ceux de la géométrie pratique,
comme les besoins de l'agriculture conduisirent à ceux de l'astronomie.
Ces sciences, sans doute, étaient encore loin de leur perfection ; mais
il suffisait qu'elles eussent commencé d'être cultivées,
pour que le but de la Providence fût rempli. J'ai assez dit que la Providence
ne donne jamais que les principes des choses. C'est à la Volonté
de l'homme qu'en appartient la culture, sous l'influence du Destin.
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CHAPITRE VI
DÉVIATION DU CULTE ; PAR QUOI CAUSÉE. SUPERSTITION ET FANATISME
: LEUR ORIGINE.
i les principes donnés par la Providence avaient continué à
se développer avec la même rectitude, la Race boréenne,
parvenue rapidement au point culminant de l'édifice social, aurait offert
un spectacle digne d'admiration. L'Europe, qu'elle eût illustrée
de bonne heure, n'aurait point été le jouet de tant de vicissitudes
; et, sans avoir besoin de se faire l'esclave de l'Asie pendant une si longue
suite de siècles, aurait tenu beaucoup plus tôt le sceptre du Monde.
Mais le Destin, qui déterminait une série d'événements
tout opposés, aurait demandé une volonté aussi pure que
forte, pour empêcher leur réalisation ou résister à
leurs effets ; et non seulement cette volonté ne se trouve pas, mais
celle qui existait, au lieu de suivre le mouvement que lui imprimait la Providence,
lui résista, voulut se faire centre, être son propre moteur ; et,
loin d'éviter le Destin, se laissa dominer par lui, et fléchit
sous sa loi.
S
Une seule passion niai gouvernée causa tout le mal : ce fut la vanité
qui, s'exaltant dans le sein de la Voluspa en particulier, et généralement
dans celui de toutes les femmes, y fit naître l'égoïsme, dont
les froides inspirations, au lieu d'étendre la sphère intellectuelle,
la resserrent au contraire, et portent dans l'âme l'ambition dénuée
de l'amour de la gloire.
On avait établi, dans les diverses contrées occupées par
les Celtes, plusieurs collèges de femmes, à la tête desquelles
était une Druidesse qui ne relevait que de la Voluspa : ces Druidesses
présidaient au culte, et rendaient des oracles ; on les consultait dans
les affaires particulières, comme l'on consultait la Voluspa dans les
affaires générales. D'abord leur autorité était
très étendue ; les Druides ne faisaient rien sans prendre leur
avis, et les Rois eux-mêmes obéissaient à leurs ordres ;
mais à mesure que la classe sacerdotale s'éclaira, à mesure
que les sciences et les arts commencèrent à fleurir, elles s'aperçurent
que leur influence diminuait, que l'autorité s'éloignait d'elles,
et qu'on les révérait moins pour elles-mêmes, que pour la
Divinité dont elles étaient les instruments. Il était évident
que l'homme, étonné par la grandeur du mouvement qui avait eu
lieu, revenait insensiblement de son étonnement, et tendait à
reprendre sa véritable place, que ce mouvement lui avait fait perdre.
La même chose qui s'était passée à l'occasion du
premier développement de la sphère instinctive, se passait sous
d'autres rapports. Il était question, à présent comme alors,
de savoir lequel des deux sexes resterait le maître.
Si la femme eût été sage, elle eût consenti à
se laisser considérer comme l'instrument de la Divinité, comme
le moyen de communication entre la Divinité et l'homme. Ce poste était
assurément assez beau pour satisfaire sa vanité. Sa vanité
pourtant n'en fut pas satisfaite, parce que l'égoïsme éveillé
lui persuada qu'il n'y avait là-dedans rien pour elle. Quand elle parlait,
était-ce elle qu'on écoutait ? Non ; c'était la Divinité
qui parlait par sa bouche. Quand elle gardait le silence, quelle autorité
avait-elle ? Aucune : c'était le Druide, c'était le Roi, c'était
le Maire qui commandait. Devait-elle se renfermer dans ce rôle insignifiant
? Était-ce assez pour son ambition ? Ses facultés ne l'appelaient-elles
pas à de plus hautes destinées ? Ses facultés ! Eh ! Qui
pouvait les apprécier mieux qu'elle ? Tout ce qui s'était passé
n'en dépendait-il pas ? On cherchait la Divinité dans le ciel,
parce que sa voix l'y avait mise. On lui demandait des oracles, parce que son
intelligence en avait conçu. Si l'avenir avait été pénétré,
n'est-ce pas la force de sa volonté qui avait réalisé les
rêves de son imagination ? Ne serait-il pas possible que l'avenir dépendît
d'elle, comme l'existence de la Divinité en avait dépendu ?
A peine cette idée impie est conçue, que la Providence épouvantée
a reculé, et que le Destin a pris sa
place. La Voluspa n'est plus l'organe de la Divinité ; c'est un instrument
fatidique dont le Destin
disposera. C'est en vain que vous chercherez désormais, dans l'idiome
qu'elle emploiera, le futur vrai
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d'aucun verbe. Le Verbe, dans sa langue, sen privé du futur41. La nécessité
seule du Destin enfantera l'avenir, en développant les conséquences
du passé.
Ainsi, ne pouvant plus régner par la vérité, et voulant
absolument conserver son empire, la femme chercha à régner par
l'erreur. Tous les oracles qui sortirent des sanctuaires furent amphibologiques
et ténébreux ; on n'entendit plus parler que de calamités,
que de péchés commis, que d'expiations demandées, que de
pénitences à faire. La Divinité suprême, Teutad,
jadis offerte sous l'image bienveillante d'un père, ne parut plus que
sous les traits austères d'un tyran. Le premier Herman, devenu le Dieu
de la guerre, sous le nom de Thor42, ne fut plus cet ancêtre protecteur,
toujours occupé du salut de la nation ; ce fut un Dieu terrible et sévère,
qui se donna à lui-même les titres les plus redoutables : on le
nomma le père du carnage, le dépopulateur, l'incendiaire, l'exterminateur.
Il eut pour épouse Friga ou Freya, la dame par excellence, qui, non moins
cruelle que son mari, désignait d'avance, dans les combats, ceux qui
devaient être tués, et, par un contraste bizarre, tenait dans une
main la coupe de la volupté, et dans l'autre, le glaive qui dévouait
à la mort.
Une superstition affreuse succéda au culte simple suivi jusqu'alors :
la religion devint intolérante et farouche ; toutes les passions qui
agitaient l'âme de la Voluspa enflammèrent les âmes des ancêtres
: ils devinrent comme elle jaloux, avides et soupçonneux ; les sacrifices
innocents qu'on avait accoutumé de leur faire ne furent plus capables
de les contenter. On leur immola des animaux ; on remplaça les libations
de lait par des libations de sang ; et, comme il fallut établir une différence
entre les ancêtres des particuliers et ceux de la nation, on fut conduit
à sacrifier à Teutad, à Thor, à Freya, des victimes
humaines, jugeant que le sang le plus pur et le plus noble devait leur être
aussi le plus précieux43. Et qu'on ne se figure point que ces victimes
se prissent parmi les captifs ou parmi les esclaves, non ; les têtes les
plus nobles étaient souvent les plus menacées. Les Druidesses,
inspirées par la Voluspa, étaient parvenues frapper les esprits
d'une telle ivresse, qu'on regardait comme favorisés des Dieux ceux que
le sort désignait pour être enterrés vivants, ou pour répandre
leur sang au pied des autels. Les victimes elles-mêmes se félicitaient
du choix qui tombait sur elles. Nul n'était excepté ; l'aveuglement
allait au point, qu'on regardait comme du plus favorable augure quand le Roi
lui-même était appelé à cet honneur. Sans respect
pour son rang, on l'immolait au milieu des applaudissements et des cris de joie
de toute la nation.
Les fêtes où l'on offrait ces sacrifices atroces se renouvelaient
souvent : tous les neuf mois on en célébrait une durant laquelle
neuf victimes par jour étaient immolées pendant neuf jours consécutifs.
A la moindre occasion, les Druidesses demandaient un messager pour aller visiter
les ancêtres, et leur porter des nouvelles de leurs descendants. Tantôt
on précipitait ce malheureux sur la lance du Hermansayl ; tantôt
on l'écrasait entre deux pierres ; tantôt on le noyait dans un
gouffre ; plus souvent on laissait jaillir son sang, pour tirer un augure plus
ou moins favorable du plus ou moins d'impétuosité avec laquelle
il jaillissait. Mais c'était lorsque la crainte d'un malheur imminent
agitait les esprits, que la superstition déployait ce qu'elle avait de
plus horrible. Je n'aurais jamais fini si je voulais retracer la foule de tableaux
qui viennent s'offrir à ma mémoire. Ici, c'est une armée
qui dévoue à la mort son général ; là, c'est
un général qui décime ses officiers. Je vois un monarque
sexagénaire qu'on brûle en l'honneur 41 Les idiomes celtiques,
qui n'ont pas éprouvé le mélange des idiomes atlantiques,
tels que le saxon, l'allemand, l'anglais, etc. n'ont point de futur simple.
42 Le mot thor, qui signifiait proprement un taureau, était l'emblème
de la force. Le taureau servit plus tard d'enseigne
aux Celtes, comme je le dirai.
43 C'est du nom de Thor, le Dieu de la guerre, que sont venus les mots terreur
et terrible. Les mots effroi, effroyable,
frayeur, etc. s'attachent également à l'impression que faisait
le culte de Freya. On dit encore en saxon frihtan, en danois
freyeter, en anglais to fright, épouvanter. Et ce qui est bizarre, c'est
que c'est du nom de cette même Déesse, Friga ou
Freya, que dérive le verbe frigan, faire l'amour ; en langue d'Oc fringar,
et en français même fringuer. De là aussi les
mots frai et frayer en parlant des poissons. Ce contraste singulier donne à
penser que, selon l doctrine des Celtes, cette
Déesse était conçue sous une double nature ; tantôt
comme présidant à l'amour et à la naissance, sous le nom
de Friga ;
et tantôt à la guerre et à la mort, sous celui de Freya.
Je reviendrai plus loin sur ce contraste que personne n'a encore
assez remarqué.
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de Teutad ; j'entends les cris des neuf enfants de Haquin, qu'on égorge
sur les autels de Thor ; c'est pour Freya qu'on creuse ce puits profond où
l'on ensevelira les victimes qui lui sont dévouées. Sur quelque
point que je jette mes regards en Europe, j'y vois les traces empreintes de
ces hideux sacrifices. Depuis les bords glacés de la Suède et
de l'Islande, jusqu'aux fertiles rivages de la Sicile ; et depuis le Borysthène
jusqu'au Tage, je vois partout le sang humain fumer autour des autels ; et l'Europe
ne souffre pas seule de ce fléau destructeur ; la funeste épidémie
en franchit les limites arec les Celtes, et va infecter sur leurs pas les plages
opposées de l'Afrique et de l'Asie. Que dis-je ? Elle en sort encore
par l'Islande, et porte son venin jusque dans l'autre hémisphère.
Oui, c'est de l'Islande que le Mexique a reçu cet abominable usage. Dans
quelque lieu qu'on le voie établi, au nord ou au midi de la terre, à
l'orient ou à l'occident, on peut sans erreur en rapporter l'origine
à l'Europe : c'est dans la sombre horreur de ses forêts qu'il a
pris naissance ; et son principe a été, comme je l'ai dit, la
vanité blessée, et la faiblesse qui veut commander. Cette faiblesse,
il est vrai, fut souvent punie de ses propres fautes ; souvent le glaive que
les femmes tenaient suspendu sur un sexe qu'elles ne savaient gouverner que
par la terreur, retombait sur leur sein. Sans parler ici des jeunes vierges
qu'on enterrait vivantes ou qu'on précipitait dans les fleuves en l'honneur
de Freya, il ne faut point oublier que les femmes des Rois et des principaux
de l'État, étaient forcées par l'opinion superstitieuse
qu'elles avaient créée elles-mêmes, de suivre leurs époux
au tombeau, en s'étranglant à leurs funérailles, ou en
se jetant dans les flammes de leur bûcher. Cette coutume barbare, qui
subsiste encore dans quelques endroits de l'Asie, y a été portée
par les Celtes vainqueurs.
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CHAPITRE VII
SEPTIÈME RÉVOLUTION DANS L'ÉTAT SOCIAL. ÉTABLISSEMENT
DE LA THÉOCRATIE.
e culte superstitieux et féroce auquel une fatale déviation des
lois providentielles avait soumis les Celtes, la terreur qui en était
la suite naturelle, et cette habitude de sentir toujours la mort planant sur
leur tète, les rendaient inaccessibles à la pitié. Intolérants
par système et valeureux par instinct, ils donnaient la mort avec la
même facilité qu'ils la recevaient. La guerre était leur
élément ; ce n'était qu'au milieu des batailles, et tandis
que la fatigue accablait leur corps, que leur esprit, partout ailleurs assailli
de fantômes, trouvait une sorte de repos. Dans quelque lieu que la victoire
guidât leurs pas, la dévastation les suivait. Implacables ennemis
des autres religions, ils en détruisaient les symboles, renversaient
les temples, brisaient les statues, et souvent, sur le point d'en venir à
une bataille décisive, faisaient voeu d'exterminer tous les hommes et
tous les animaux qui tomberaient entre leurs mains : ce qu'ils exécutaient
à la manière de l'interdit, comme les Hébreux le firent
longtemps après. Ils croyaient honorer ainsi le terrible Thor, le plus
vaillant de leurs ancêtres, et n'imaginaient pas qu'il y eût une
autre manière pour Teutad lui-même de montrer sa force et sa puissance,
que le carnage et la destruction. La seule vertu était pour eu la valeur
; le seul vice la lâcheté. Ils nommaient l'enfer, Nifelheim44,
le séjour des lâches. Convaincus que la guerre est la source de
la gloire dans ce monde, et celle du salut dans l'autre, ils la regardaient
comme un acte de justice, et pensaient que la force qui donne sur le faible
un droit incontestable, établit la marque visible de la Divinité.
Quand malheureusement ils étaient vaincus, ils recevaient la mort avec
une intrépidité farouche, et s'efforçaient de rire, en
sortant de la vie, même au milieu des tourments.
L
Déjà ils avaient eu plus d'une fois l'occasion d'exercer leur
passion favorite. Les Atlantes, attaqués jusque dans l'enceinte de leurs
villes, avaient été vaincus sur tous les points. Les côtes
de la Méditerranée, ravagées depuis les bords de la mer
Noire jusqu'à l'Océan, appartenaient au Celtes. Le peu de Sudéens
qui étaient restés avaient été réduits en
esclavage. Maîtres d'une grande quantité de ports, les vainqueurs
n'avaient pas tardé à se créer une sorte de marine, avec
laquelle, gagnant sans peine les côtes opposées de l'Afrique, ils
y avaient posé des colonies. Conduits par un de leurs maires, que sa
grande valeur avait fait nommer Hérôll, ils avaient parcouru l'Espagne
; et, toujours pillant et dévastant les établissements des Atlantes,
étaient parvenus jusqu'au fameux détroit appelé depuis
les Colonnes d'Hercule. Je ne crois pas sue tromper beaucoup en avançant
que ce fut à cause de cet événement que ce détroit
fut ainsi nommé ; car, comme je l'ai observé déjà,
le nom d'Hercule ne diffère pas de celui de Hérôll. Il s'est
d'ailleurs conservé une ancienne tradition à ce sujet. On dit
que le surnom de cet Hercule, Celte d'origine, était Ogmi ; or le mot
Ogmi signifiait en celte la grande Puissance ou la grande Armée45.
Ainsi les Celtes possédaient donc à cette époque l'Europe
entière, poussaient des hordes jusqu'en Afrique, menaçaient le
temple d'Ammon, et faisaient trembler l'Égypte. Il était à
craindre que cette puissance farouche ne fit la conquête du Monde ; ce
qui serait devenu irrésistible si elle se fût rendue maîtresse
de cet antique royaume, dont la fondation, selon Hérodote, ne remontait
pas à moins de douze mille ans avant notre ère. Cet événement,
s'il avait eu lieu, aurait été un des plus funestes pour l'humanité.
La Providence le prévint. Elle ne pouvait pas changer directement la
volonté pervertie de la Race boréenne ; mais elle pouvait la châtier
; et c'est ce qu'elle fit. Quelques Celtes, revenus d'Afrique en Europe, y apportèrent
les germes d'une maladie inconnue, d'autant plus terrible dans ses effets qu'elle
détruisait l'espérance même de la population, en attaquant
la 44 Le mot nifel exprime le reniflement des chevaux quand ils sont effrayés.
Nous en avons composé notre verbe renifler. On dit encore aujourd'hui
en langue d'Oc niflar, souffler avec le nez, et au figuré saigner du
nez. 45 Ce mot, composé de deux mots, devrait être écrit
Hug muh, le premier, huge, conservé en anglais, signifie très
vaste ;
il a servi de racine au latin augere, comme au français augmenter ; le
second, müh, conservé en allemand, est l'analogue de l'anglais may,
d'où vient Mayer, un puissant, un Maire.
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génération dans ses principes. On la nommait Éléphantiase,
peut-être à cause de l'éléphant, qui paraissait y
être sujet. En peu de temps cette cruelle maladie, se propageant du midi
ou nord, et de l'occident à l'orient, fit des ravages effroyables. Les
Celtes qui en étaient attaqués perdaient subitement leurs forces,
et mouraient d'épuisement. Rien ne pouvait combattre son venin. La Voluspa,
interrogée, ordonna vainement des sacrifices expiatoires. Les victimes
humaines, qu'on immola par milliers, n'écartèrent pas le fléau.
La nation périssait. Pour la première fois depuis longtemps ces
indomptables guerriers, qui mettaient leur unique recours dans la force, sentirent
que la force n'était pas tout. Les armes tombèrent de leurs mains.
Incapables de la moindre action, ils se traînaient dans leurs camps solitaires,
plutôt semblables à des spectres qu'à des soldats. Si les
Atlantes avaient été alors en mesure de les attaquer, ils étaient
perdus.
Il y avait en ce temps-là parmi les Druides un homme savant et vertueux,
mais dont les sciences et les vertus paisibles avaient été peu
remarquées jusqu'alors. Cet homme, encore dans la fleur de l'âge,
gémissait en secret sur les erreurs de ses compatriotes, et jugeait avec
juste raison que leur culte, au lieu d'honorer la Divinité, l'offensait.
Il connaissait les traditions de son pays, et avait beaucoup étudié
la nature. Dès qu'il vit la fatale maladie étendre ses ravages,
il ne douta pas qu'elle ne fût un fléau envoyé par la Providence.
Il l'examina avec soin, il en connut le principe ; mais ce fut en vain qu'il
en chercha le remède. Désespéré de ne pouvoir opérer
le bien dont il s'était flatté, errant un jour dans la forêt
sacrée, il s'assit au pied d'un chêne et s'y en dormit. Pendant
son sommeil il lui sembla qu'une voix forte l'appelait par son nom. Il crut
s'éveiller et voir devant lui un homme d'une taille majestueuse, revêtu
de la robe des Druides, et portant à la main une baguette, autour de
laquelle s'entrelaçait un serpent. Étonné de ce phénomène,
il allait demander à l'inconnu ce que cela voulait dire, lorsque celui-ci
le prenant par la main le fit lever, et lui montrant sur l'arbre même
au pied duquel il était couché une très belle branche de
gui, lui dit : O Ram ! Le remède que tu cherches, le voilà. Et
tout à coup tirant de son sein une petite serpette d'or, en coupa la
branche et la lui donna. Ensuite ayant ajouté quelques mots sur la manière
de préparer le gui et de s'en servir, il disparut.
Le Druide s'étant éveillé en sursaut, tout ému du
rêve qu'il venait de faire, ne douta point qu'il ne fût prophétique.
Il se prosterna au pied de l'arbre sacré où la vision lui était
apparue, et remercia an fond de son coeur la Divinité protectrice qui
la lui avait envoyée. Ensuite, ayant vu qu'en effet cet arbre portait
une branche de gui, il la détacha avec respect, et l'emporta dans sa
cellule, proprement enveloppée dans un bout du voile qui lui servait
de ceinture. Après s'être mis encore en prières, pour appeler
sur son travail la bénédiction du ciel, il commença les
opérations qui lui avaient été indiquées, et réussit
heureusement à les terminer. Quand il crut son gui suffisamment préparé,
il s'approcha d'un malade désespéré, et lui ayant fait
avaler quelques gouttes de son divin remède, dans une liqueur fermentée,
vit avec une joie inexprimable que la vie, prête à s'éteindre,
s'était ranimée, et que la mort, forcée d'abandonner sa
proie, avait été vaincue. Toutes les expériences qu'il
fit eurent le même succès ; en sorte que bientôt le bruit
de ses cures merveilleuses se répandit au loin. On accourut vers lui
de toutes parts. Le nom de Ram fut dans toutes les bouches, accompagné
de mille bénédictions. Le collège sacerdotal s'assembla,
et le souverain Pontife ayant demandé à Ram de lui découvrir
par quels moyens un remède aussi admirable, auquel la nation devait son
salut, était venu en sa possession, le Druide ne fit aucune difficulté
de lui dire ; mais voulant donner au corps sacerdotal une puissance propre,
qu'il n'avait pas eue jusque-là, il fit facilement sentir au Drud , qu'en
faisant connaître à la nation la plante indiquée par la
Divinité, en l'offrant même à sa vénération,
comme sacrée, il ne fallait pas en divulguer la préparation ;
mais la renfermer, au contraire, avec soin dans le sanctuaire, afin de donner
à la religion plus d'éclat et plus de force, par des moyens moins
violents que ceux employés jusqu'alors. Le souverain Pontife sentit la
valeur de ces raisons, et les approuva. La nation celtique sut que c'était
au Gui du chêne, désigné par la bonté divine, qu'elle
devait la cessation du terrible fléau qui la dévorait ; mais elle
apprit en même temps que la propriété mystérieuse
de cette plante, la manière de la cueillir et de la préparer,
étaient réservées aux seuls Lehrs, à l'exclusion
des deux autres classes, des Leyts et des Folks.
Ce fut pour la première fois que, relativement à la caste sacerdotale,
les deux autres castes des hommes
d'armes et des hommes de travail furent confondues en une seule ; ce qui donna
lieu à une nouvelle
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idée et à un nouveau mot. En considérant les Leyts et les
Folks comme un seul peuple sur lequel les Lehrs avaient la domination, ou contracta
les deux mots en un seul, et on en forma le mot Leyolk devenu pour nous celui
de Laïque. En supposant que les Leyts éprouvassent quelque peine
confusion, ils n'étaient pas du tout en mesure de s'y opposer. La force
des choses les entraînait. Comme dans le principe de la société
les Folks, qui leur avaient dû leur conservation, avaient bien été
mis sous leur dépendance, il était également juste qu'eux-mêmes,
qui devaient à présent leur conservation au Lehrs, reconnussent
leur domination.
Ce changement, qui parut peu considérable, au moment où il s'effectua,
eut les conséquences les plus importantes par la suite, lorsque la Théocratie
pure s'étant établie, et toute ligne de démarcation se
trouvant effacée, elle put dégénérer en despotisme
absolu, ou en démocratie anarchique, selon que le pouvoir fut usurpé
par la force d'un seul ou par celui de la multitude. Ainsi dans l'Univers, le
mal naît souvent du bien, et le bien du mal, comme la nuit succède
au jour et le jour à la nuit, afin que les lois du Destin s'accomplissent,
et que la Volonté de l'homme, choisissant librement l'un ou l'autre,
soit amenée par la seule force des choses, à la lumière
et à la vertu que lui présente sans cesse la Providence.
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CHAPITRE VIII
APPARITION D'UN ENVOYÉ DIVIN.
ependant une fête solennelle fut établie pour célébrer
cet heureux événement. On voulut que la commémoration de
la découverte du Gui de chêne coïncidât avec le commencement
de l'année, que l'on plaça au solstice d'hiver. Comme la nuit
la plus obscure couvrait le pôle boréal à cette époque,
ou s'accoutuma à considérer la nuit comme le principe du jour,
et on appela Nuit-mère la première nuit après le solstice.
C'était au milieu de cette nuit mystérieuse que l'on célébrait
le New-heyl46, c'est-à-dire le nouveau salut, ou la nouvelle santé.
La nuit devint donc sacrée parmi les Celtes, et l'on s'accoutuma à
compter par nuits. Le souverain Pontife régla la durée de l'année
sur le cours du soleil, et celle du mois sur celui de la lune. On peut juger,
d'après les traditions qui nous sont parvenues de ces temps reculés,
que cette durée était établie d'après des calculs
assez exacts, pour annoncer déjà des connaissances étendues
en astronomie47. Comme je me suis interdit les détails dans cet ouvrage,
je m'abstiendrai de m'arrêter sur les cérémonies qu'on observait
en cueillant le Gui de chêne. On trouve dans mille endroits tout ce qu'on
pourrait désirer à cet égard48. Seulement je ne dois pas
passer sous silence que l'être mystérieux qui l'avait montré
au druide Ram, honoré commue un des ancêtres de la Race boréenne,
fut désigné par le nom d'Esculape49, c'est-à-dire l'espérance
du salut du Peuple, et considéré comme le Génie de la Médecine.
C
Quant au druide Ram, lui-même, sa destinée ne devait pas se borner
là. La Divinité qui l'avait choisi pour sauver les Celtes d'une
perte assurée en arrêtant le fléau formidable qui les livrait
à la mort, l'avait également élu pour arracher de leurs
yeux le bandeau de la superstition, et changer leur culte homicide. Mais ici,
sa mission n'était pas aussi facile à remplir. L'épidémie
physique était évidente pour tous, elle les menaçait tous
; nul n'avait des motifs pour la conserver : tandis que non seulement l'épidémie
morale ne paraissait pas telle à tous ; mais que, considérée
comme sacrée par les uns, elle était pour les autres un objet
d'intérêt ou de vanité. Aussi, dès que le Druide
eut fait connaître ses intentions, dès qu'il eut dit que le même
Génie qui lui était apparu pour lui montrer le Gui de chêne,
lui apparaissait encore pour lui ordonner de sécher les traces de sang
dont les autels étaient inondés ; dès qu'il eut condamné
les sacrifices humains, comme inutiles, atroces, en horreur aux Dieux de la
Nation, il fut regardé comme un novateur dangereux, dont l'ambition cherchait
à profiter d'un événement heureux pour assurer sa puissance.
La Voluspa, consultée, n'osa pas d'abord le traiter d'impie et de rebelle
: l'ascendant qu'il avait acquis sur une grande partie de la nation par l'immense
service qu'il venait de lui rendre, ne permettait pas encore de pareilles expressions
; mais après avoir fait son éloge, avoir remercié le ciel
de la faveur qu'il lui avait faite, elle s'apitoya sur la faiblesse de son âme,
et le représenta comme un homme pusillanime, il est vrai plein de douceur
et de bonnes intentions, mais tout à fait incapable d'élever ses
pensées jusqu'à l'austère hauteur des pensées divines.
Cette explication de la Pythie trouva d'abord un grand nombre d'adhérents.
Sans cesser d'aimer le bon Ram, on le plaignit de bonne foi de manquer de 46
Il est, je pense, inutile de dire que c'est de là que prend son origine
notre fête de Noël, inconnue aux premiers chrétiens.
47 II parait que le mois était composé de trente jours, l'année
de trois cent soixante-cinq jours et six heures, et les
siècles de trente et de soixante ans. La fête de New-heyl, qui
devait avoir lieu la première nuit du solstice d'Hiver, se
trouvait reculée de quarante-cinq jours au temps d'Olaüs Magnus,
l'an 1000 de Jesus-Christ ; et cela, par la raison que
l'année celtique étant plus longue que la révolution du
soleil, donnait un jour d'erreur en cent trente-deux ans. Ces quarante-cinq
jours de retard répondent à cinq mille neuf cent trente ans, et
font remonter par conséquent l'établissement du Calendrier celtique
à près de cinq mille ans avant notre ère, en supposant
même qu'il n'y ait eu aucune réformation.
48 Particulièrement dans Pline, Hist. Nat. L. XVI, C. 44.
49 Le mot Æsc-heyl-hopa, d'où dérive le nom d'Esculape,
peut signifier aussi, l'espérance du salut est au Bois ; ou, le
Bois est l'espérance du salut ; parce que le mot Æsc signifiait
également un Peuple et un Bois.
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courage ; et comme ses ennemis virent cette disposition, ils en profitèrent
habilement en ajoutant le ridicule à la pitié. Son nom Ram, signifiait
un bélier ; ils le trouvèrent trop fort pour lui, et par l'adoucissement
malin de la première lettre, le changèrent en celui de Lam, qui
voulait dire un agneau. Ce nom de Lam, qui lui resta, devint célèbre
par toute la Terre, comme nous le verrons tout à l'heure. L'homme peut
rejeter les bienfaits de la Providence, mais la Providence n'en marche pas moins
à son but. Les Celtes, en méconnaissant sa voix, en dédaignant,
en persécutant son envoyé, perdirent leur existence politique,
et laissèrent prendre à l'Asie une gloire qu'ils auraient pu garder
à l'Europe. Le Destin fut encore trop fort pour que l'aveugle Volonté
de l'homme ne fléchît pas devant lui.
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CHAPITRE IX
SUITES DE CET ÉVÉNEMENT. L'ENVOYÉ DIVIN EST PERSÉCUTÉ.
IL SE SÉPARE DES CELTES.
algré la décision de la Voluspa à son égard, Ram
n'en continua pas moins son mouvement ; il manifesta hautement son intention
d'abolir les sacrifices sanglants de toute nature, et annonça que telle
était la volonté du ciel révélée par le grand
Ancêtre de la nation Oghas50. Ce nom qu'il substitua à celui de
Teutad, obtint l'effet qu'il en désirait. Les Celtes, selon qu'ils adhérèrent
à ses opinions ou qu'ils s'en écartèrent, se trouvèrent
sur-le-champ divisés en Oghases ou en Teutades ; et l'on put juger d'avance
du succès du schisme qui se préparait. Afin de donner à
son parti un point de ralliement encore plus fixe et plus évident, le
Druide novateur s'empara de l'allusion qu'on avait faite de son nom, et prit
pour emblème un bélier, qu'il laissa appeler par ses sectateurs
Ram ou Lam selon qu'ils voulurent le considérer sous le rapport de la
force ou de la douceur. Les Celtes, attachés à l'ancienne doctrine,
opposèrent, à cause de Thor, leur premier Herman, le taureau au
bélier, et prirent cet animal robuste et fougueux pour symbole de leur
audace et de leur fermeté51. Telles furent les premières enseignes
connues parmi la Race boréenne, et telle fut l'origine de toutes les
armoiries dont on fit usage par la suite pour distinguer entre elles les nations
des nations, et les familles des familles.
M
Chacun arborant selon son opinion ou le Bélier ou le Taureau, on ne larda
pas à en venir, entre les partisans de l'un ou de l'autre, des injures
aux menaces, et des menaces au combats. La nation se trouva un moment dans une
situation éminemment dangereuse. Ram le vit ; et comme son caractère
pacifique l'éloignait de toute espèce de moyen violent, il essaya
de persuader ses adversaires. Il leur démontra avec autant de sagacité
que de talent, que la première Voluspa, en fondant le culte des Ancêtres,
avait donné moins de preuves que lui de sa céleste mission, puisque
ne parlant jamais qu'au nom du premier Herman, elle n'avait arrêté
que des maux partiels, n'avait donné que des lois particulières
souvent funestes ; tandis que lui, guidé par le suprême Ancêtre,
père de la Race entière, il a eu le bonheur de sauver la nation
d'une ruine totale, et qu'il lui présentait, en son nom , des lois générales
et propices, au moyen desquelles elle serait à jamais délivrée
du joug odieux que lui imposaient les sacrifices sanglants. Ces raisons, qui
entraînaient les hommes pacifiques et de bonne foi, trouvaient dans l'intérêt,
dans l'orgueil, dans les passions belliqueuses des autres, une opposition invincible.
La Voluspa, qui sentit que son autorité chancelante avait besoin d'un
coup d'éclat pour se raffermir, saisit l'occasion d'une fête et
appela Ram au pied des autels. Ram, qui sentit le piége, refusa de s'y
rendre, ne voulant pas présenter sa tête à la hache des
sacrificateurs. Il fut frappé d'anathème. Dans cette extrémité,
voyant qu'il fallait ou combattre ou s'expatrier, il se détermina pour
ce dernier parti, résolu à ne point attirer sur sa patrie le fléau
d'une guerre civile.
Une foule immense de sectateurs de toutes les classes s'attacha à sa
fortune. La nation, ébranlée
jusqu'en ses fondements, perdit par son opiniâtreté une grande
partie de ses habitants. Avant de partir,
Ram tenta un dernier effort ; il rendit au nom d'Oghas, le suprême Ancêtre,
un oracle dans lequel les
Celtes étaient menacés des plus grands malheurs s'ils continuaient
à répandre le sang sur ses autels. Il
l'envoya par un messager au Collège sacerdotal. La Voluspa, qui en fut
informée, redoutant son effet
50 Le mot as, ans, ou hans, signifiait ancien ; et, comme je l'ai déjà
dit, og voulait dire très grand. Notre mot ancêtre
tient à la racine ans ; cette racine qui a fourni d'abord le nom du dieu
Pénate des Celtes, As, Æs ou Esus, a fini par
devenir un simple titre d'honneur, qu'on donnait aux hommes distingués
en leur parlant : Ans-heaulme, Ans-carvel,
Æs-menard, Ens-sordel, etc. Ce titre, prononcé tout seul, a signifié
souverain ; de là, la hanse germanique et le nom des
villes hanséatiques.
51 Comme j'ai fait remarquer déjà que les mots terreur et terrible
s'étaient attachés au culte de Thor, symbolisé par un
taureau, je dois dire ici que, par un sentiment contraire, le culte de l'agneau
Lam produisit les mots lamenter, lamentable, lamentation, etc.
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sur les esprits, prévint l'arrivée du messager, et par un oracle
contraire, l'ayant dévoué à l'impitoyable Thor, le fit
égorger à son arrivée.
Jamais sans doute la Race boréenne ne s'était trouvée dans
des circonstances aussi difficiles. Il semblait que ses Dieux mêmes, partagés
d'opinion, se livrassent au sein des nuages un combat, dont les malheureux mortels
allaient être les victimes. C'étaient, en effet, la Providence
et le Destin qui luttaient ensemble. La Volonté de l'homme était
comme le champ de bataille où ces deux formidables puissances se portaient
leurs coups. Les différents noms que cette Volonté leur donnait
n'importaient pas. Les anciens poètes ont bien senti cette vérité
; et, au-dessus d'eux tous, Homère l'a rendue avec une magnificence que
nul autre n'a égalée. C'est, au reste, dans la connaissance de
cette vérité que réside la véritable Poésie.
Hors de là, il n'y a que de la versification.
Enfin privé de toute espérance d'accommodement, Ram partit, entraînant
avec lui, comme je l'ai dit, la plus saine partie de la nation, et la plus éclairée.
Il suivit d'abord la même route que les Celtes bodohnes avaient suivie
; mais quand il fut à la vue du Caucase, au lieu de suivre les sinuosités
de cette montagne fameuse, entre la mer Noire et la mer Caspienne, il remonta
le Don, et passant ensuite la Volga, il parvint en côtoyant cette dernière
mer, cette plaine élevée qui domine la mer d'Aral. Avant d'arriver
à cette contrée, occupée encore aujourd'hui par des hordes
nomades, il avait rencontré plusieurs de ces peuplades appartenant visiblement
à la Race boréenne. Il en ignorait complètement l'existence,
et ne fut pas médiocrement surpris de trouver ces lieux qu'il croyait
déserts, habités et fertiles. Ces peuplades, d'abord effrayées
à l'aspect de tant de guerriers armés, s'apprivoisèrent
facilement quand elles virent que ces hommes, dont elles partageaient la couleur,
et presque le langage52, ne cherchaient à leur faire aucun mal, et n'appartenaient
pas à ces Peuples noirs, contre lesquels elles étaient obligées
d'être dans un état continuel de guerre, pour éviter l'esclavage.
Plusieurs se réunirent même aux Celtes, et leur servirent de guides
dans ces nouvelles régions. Leur idiome fut bientôt connu, et l'on
apprit d'elles que le pays dans lequel on se trouvait se nommait Touran par
opposition à un pays moins élevé, plus uni, plus agréable,
situé au-delà des montagnes, appelé Iran, duquel elles
avaient été chassées par des peuples conquérants
venus du côté du midi. A la description que Ram se fit faire de
ces peuples, il ne tarda pas à les reconnaître pour appartenir
à la Race sudéenne et il résolut aussitôt de leur
enlever cette contrée qu'ils avaient usurpée, et de s'y établir.
Il resta néanmoins quelque temps dans le Touran, pour y faire le dénombrement
du peuple qui s'était soumis à sa doctrine, en régulariser
les diverses classes qu'un mouvement si brusque avait confondues, et donner
au gouvernement théocratique qu'il méditait, le commencement de
perfection que les circonstances pouvaient permettre. Il ne négligea
rien pour attirer à lui toutes les peuplades Touraniennes, dont il put
avoir connaissance ; et comme il sut qu'il existait vers le nord une immense
contrée, que ces peuplades appelaient la Terre paternelle, Tat-ârah53,
à cause qu'elle avait été la demeure de leur premier Père,
il ne manqua pas de leur faire entendre que c'était au nom de leur grand
Ancêtre Oghas54, qui était aussi le sien, qu'il venait délivrer
leur patrie du joug des étrangers. Cette idée qui flatta leur
orgueil, gagna sans peine leur confiance. Plusieurs phénomènes
qui ne les avaient pas frappés jusque-là, se présentèrent
à leur esprit. L'un se rappelait un rêve ; l'autre, une vision.
Celui-ci racontait le discours d'un vieillard mourant ; celui-là parlait
d'une antique tradition ; tous avaient des motifs pour regarder l'évènement
actuel comme une chose merveilleuse. Leur enthousiasme s'augmentait en se communiquant.
Bientôt il fut à son comble. Il est de la nature de l'homme de
croire à l'action de la Providence sur lui : pour qu'il n'y croie pas,
il faut, ou que ses passions l'aveuglent, ou que des événements
antérieurs aient déterminé sa Volonté à fléchir
sous les lois du Destin ; ou bien que sa volonté propre, l'entraînant,
prenne la place de la Providence.
52 Il est remarquable que, encore de nos jours, le tatar Oighouri a des rapports
très étroits avec le celte irlandais ; ou sait
que le persan et l'allemand ont aussi beaucoup de racines communes. 53 C'est
du mot Tatârah que dérive le nom de Tatare, que nous avons longtemps
écrit Tartare, en opposition à la synonymie de tous les peuples
asiatiques.
54 Les Tatares de nos jours révèrent encore Oghas ou Oghous comme
leur premier Patriarche ; ceux qu'on appelle Oighours, à cause de cela,
sont les plus instruits et les plus anciennement civilisés.
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CHAPITRE X
QUEL ÉTAIT RAM : SA PENSÉE RELIGIEUSE ET POLITIQUE.
lusieurs messagers furent dépêchés dans la Haute-Asie pour
porter des nouvelles de ce qui se passait ; le bruit en retentit jusque dans
les contrées les plus reculées ; on vit arriver de toutes parts
des peuplades curieuses de voir l'envoyé de leur Grand Ancêtre,
et jalouses de prendre part à la guerre qui se préparait. Dans
plusieurs occasions importantes, Ram se montra digne de sa haute réputation.
Sou active sagesse prévenait tous les besoins, aplanissait toutes les
difficultés ; soit qu'il parlât, soit qu'il agit, on sentait dans
ses paroles comme dans ses actions quelque chose de surnaturel. Il pénétrait
les pensées, il prévoyait l'avenir, il guérissait les maladies
; toute la nature semblait lui être soumise. Ainsi le voulait la Providence,
qui, destinant la Race boréenne à dominer sur la terre, lançait
au-devant de ses pas les rayons lumineux qui devaient la conduire. Ram fut donc
le premier homme de cette Race qu'elle inspira immédiatement. C'est lui
que les Hindous honorent encore sous son propre nom de Rama ; c'est lui que
le Thibet, la Chine, le Japon et les immenses régions du nord de l'Asie,
connaissent sous le nom de Lama, de Fo, de Pa-pa, de Padi-Shah, ou de Pa-si-pa55.
C'est lui que les premiers ancêtres des Persans, les Iraniens, ont nommé
Giam-Shyd, à cause qu'il fut le premier monarque du monde, ou le premier
dominateur du Peuple noir ; car ce Peuple était appelé le Peuple
de Gian, ou de Gian-ben-Gian, comme disent les Arabes. On voit dans le Zend-Avesta,
que le dernier Zoroastre lui rend hommage, en le plaçant longtemps avant
le premier prophète de ce nom, et le désignant comme le premier
homme qu'Ormuzd ait favorisé de son inspiration56. Il le nomme partout
le Chef des Peuples et des troupeaux, le très puissant et très
fortuné Monarque. Ce fut lui qui fit de l'agriculture la première
des sciences, et qui apprit aux hommes la culture de la vigne et l'usage du
vin. Il fonda la ville de Ver, capitale du Var-Giam-Gherd. Ville admirable,
dit Zoroastre ; semblable au Paradis, et dont les habitants étaient tous
heureux.
P
Les Livres sacrés des Hindous s'expriment à peu près dans
les mêmes termes ; ils représentent Ram comme un puissant théocrate
enseignant l'agriculture aux hommes sauvages, donnant des lois nouvelles aux
peuples déjà civilisés, fondant des villes, terrassant
les rois pervers, et répandant partout la félicité. Arrien,
qui donne à Ram le nom de Dionysos, c'est-à-dire l'intelligence
divine, rapporte que ce prince enseigna aux hommes qui menaient, avant sa venue,
une vie errante et sauvage, à ensemencer les terres, à cultiver
la vigne et à faire la guerre.
55 J'ai dit que le mot Ram signifie proprement un Bélier : aussi est-ce
par le symbole du bélier qu'Osiris, Dionysos et
même Jupiter ont été désignés. L'agneau, comme
plus particulièrement appliqué au mot Lam, n'a pas été
moins fameux.
L'agneau blanc on noir désigne encore de nos jours les diverses hordes
de Tatâres. Par le nom de Fo, de pa, de pa-pa,
on entend le Père par excellence. Padi-Shah signifie le Monarque paternel,
et pa-si-pa, le Père des pères.
56 Voici ce qu'on lit dans le Zend-Avesta, 9° hd, page 108 : " Zoroastre
consulta Ormuzd en lui disant : O Ormuzd,
absorbé dans l'excellence, juste Juge du Monde.... quel est le premier
homme qui vous ait consulté comme je fais ?....
Alors Ormuzd dit : le pur Giam-Shyd, chef des peuples et des troupeaux, ô
Saint Zoroastre ! est le premier homme qui
m'ait consulté comme tu fais maintenant. Je lui dis au commencement,
moi qui suis Ormuzd, soumets-toi à ma Loi...
médite-la et porte la à ton peuple.... Ensuite il régna....
Je lui mi entre les mains un glaive d'or... Il s'avança vers la
lumière, vers le pays du midi, et il le trouva beau... "
Anquetil du Perron a écrit Djemschid, mais c'est une mauvaise orthographe.
Giam-Shyd peut signifier le Monarque du
Monde ou le Soleil universel, ce qui revient au même ; il peut signifier
aussi le Dominateur ou le Soleil du Peuple noir,
parce que ce peuple au temps de sa puissance portait le nom d'Universel, et
se faisait appeler Gian, ou Gean, ou Jan, ou
Zan, selon le dialecte ; mais comme le mot Gian, qui signifie proprement le
Monde, s'est appliqué à l'Intelligence qui le
meut, à L'Esprit universel, à tout ce qui est spirituel ou spiritueux,
et enfin au vin, il est arrivé que Ram, Osiris,
Dionysos ou Bacchus, qui ne sont que le même personnage sous différents
noms, ont été considérés tantôt comme le
Principe universelle, tantôt comme le Principe spirituel ou spiritueux
de toutes choses, et enfin, par une matérialisation
absolue de l'idée primitive, comme le Dieu du vin.
" Page 89 -
Zoroastre, dont l'objet était la réformation du culte persan,
accuse cependant Giam-Shyd d'orgueil, et dit que la fin de son règne
ne répondit pas au commencement. Quelques commentateurs ajoutent que
ce théocrate offensa la Divinité, en tentant de se mettre à
sa place, et en usurpant les honneurs divins. Ce reproche aurait été
mieux fondé, si Ram eût, en effet, annoncé pour l'objet
de son culte l'Être des êtres, le Très-Haut, Dieu lui-même
dans son insondable unité ; mais ses idées ne pouvaient pas s'élever
jusque-là ; et, en supposant qu'elles l'eussent pu, celles du peuple
qu'il conduisait ne l'y auraient pas suivi. Quoique la sphère intellectuelle
eût déjà acquis de grands développements parmi la
Race boréenne, elle n'était pas néanmoins parvenue au point
d'atteindre à de telles hauteurs. L'idée qu'elle saisissait le
plus facilement, était, comme je l'ai dit, celle de l'immortalité
de l'âme : voilà pourquoi le culte des Ancêtres était
celui qui lui convenait le mieux. L'idée de l'existence de Dieu, qui
se lie à cellelà, ne la frappait encore que d'une manière
vague et confuse.
Les Celtes ne voyaient dans Teutad ou dans Oghas que la chose même que
ces mots exprimaient dans le sens le plus physique : le Père universel
ou le Grand Ancêtre de leur nation, Ram, en se donnant pour le représentant
de ce Père ou de cet Ancêtre commun, en affirmant que leur volonté
se réfléchissait dans la sienne, en se revêtissant pour
ainsi dire, de l'immortalité sacerdotale, et en persuadant à ses
sectateurs que son âme ne quitterait son corps actuel que pour en prendre
un autre, afin de continuer à les instruire et les gouverner ainsi de
corps en corps jusqu'à la consommation des siècles ; Ram, dis-je,
ne fit pas une chose aussi audacieuse que celle que Krishnen, Foë, et Zoroastre
lui-même firent longtemps après. Il ne sortait pas de la sphère
des choses sensibles et compréhensibles, tandis que les autres en sortaient.
L'immortalité de l'âme étant reconnue, sa doctrine en était
une conséquence toute simple. Il n'affirmait du Grand Ancêtre que
ce qu'il affirmait de lui-même ; et quand il disait qu'il renaîtrait
pour continuer son ministère, il ne disait pas autre chose, sinon que
l'immortalité de son âme, au lieu de s'exercer ailleurs d'une manière
invisible, s'exercerait d'une manière visible sur la terre ; en sorte
que sa doctrine et les formes de son culte se servaient mutuellement de soutien
et de preuves. Quand on juge aujourd'hui, d'après les idées acquises
depuis une longue suite de siècles, le culte lamique, il n'est pas étonnant
qu'on y trouve de grands défauts, surtout si l'on n'en sait pas séparer
la rouille des superstitions que les âges y ont attachée, et dont
son éclat est terni ; mais si l'on veut l'examiner dans le silence des
préjugés, on sentira bien que ce culte était le plus convenable
qui pût être offert, à cette époque, à l'intelligence
de l'homme. Il succédait au sabéisme, qui, déjà
frappé de vétusté, chancelait de toutes parts, et ne pouvait
se soutenir que par son moyen. C'était le culte des Ancêtres ramené
à sa plus haute perfection relative. Il était simple dans ses
dogmes, innocent dans ses rites, et très pur dans la morale qui en résultait.
Il n'élevait pas ; il est vrai, beaucoup les esprits ; mais aussi il
ne leur causait pas de violents ébranlements. Sa vertu principale, qui
était la piété filiale, offrait aux institutions civiles
une base presque inébranlable. Je reste persuadé que si quelque
chose sur la terre pouvait prétendre à l'indestructibilité,
ce culte y prétendrait au-dessus de tout autre. Voyez après tant
de siècles écoulés57, le Japon et la Chine entière,
le Thibet et les immenses régions de la Tatarie, le culte lamique y domine
encore, malgré la foule de révolutions dont ces contrées
ont été le théâtre.
Ram, échappé à la persécution, doué d'un
caractère doux et compatissant, bannit toute persécution de
son culte, et proscrivit toute idole et tout sacrifice sanglant : il divisa
la nation en quatre classes, ajoutant
ainsi une classe aux trois qui existaient déjà chez les Celtes.
Ces classes, qui ont survécu aux Indes, sont
celles des Prêtres, des Guerriers, des Laboureurs et des Artisans : ainsi
il partagea en deux celle des
Folks, et donna à l'une et à l'autre l'indépendance de
la propriété territoriale. Les souverains Pontifes
appartinrent à la classe des prêtres et furent considérés
comme immortels, leur âme ne sortant jamais
d'un corps que pour en habiter un autre, et toujours celui d'un jeune enfant
élevé à cet effet. La dignité
57 J'ose à peine dire ici combien de siècles comptent les chronologistes.
J'ai déjà montré qu'on peut, au moyen de
calculs astronomiques, faire remonter l'époque de Ram à près
de cinq mille ans au-dessus de notre ère, en supposant
qu'il n'y eût pas eu de corrections dans le Calendrier runique ; mais
qui assurera qu'il n'y en avait pas eu ? Arrien, qui
sans doute avait écrit d'après des traditions originales, rapporte
que depuis ce Théocrate jusqu'à Sandrocottus, qui fut
vaincu par Alexandre, on comptait six mille quatre cent deux ans. Pline s'accorde
parfaitement avec Arrien, quoiqu'il
ne paraisse pas l'avoir copié. Or, chacun sait que l'expédition
d'Alexandre aux Indes eut lieu trois cent vingt six ans
avant Jésus-Christ, d'où il résulte qu'on peut établir
depuis Ram jusqu'à la présente année 1821, une durée
de huit mille
cinq cent cinquante ans.
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royale fut héréditaire dans une seule famille de la classe militaire
; et cette famille réputée sacrée devint inviolable. Les
magistrats civils furent choisis par le Roi dans la classe des Laboureurs, et
dûrent tenir leurs pouvoirs judiciaires du souverain Pontife. Les Artisans
fournirent les ouvriers et les serviteurs de toutes les sortes. L'esclavage
fut aboli.
Après avoir posé ces bases simples de son culte et de son gouvernement,
Ram, environné de la vénération d'un peuple immense et
dévoué à ses ordres, descendit du Touran, où il
s'était tenu jusqu'alors, et entra dans l'Iran pour en faire la conquête,
et y établir le siège de sa théocratie.
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CHAPITRE XI
ÉTABLISSEMENT D'UN EMPIRE UNIVERSEL, THÉOCRATIQUE ET ROYAL.
omme je me suis interdit les détails purement historiques, je marcherai
rapidement dans cette partie de l'histoire de Ram. Tout ce qui s'en est conservé
dans la tradition paraît allégorique. Les poètes qui ont
chanté ses triomphes, longtemps après sans doute qu'il avait cessé
d'être, l'ont visiblement confondu, non seulement avec le Grand Ancêtre
de la Race boréenne, dont il établit le culte, mais encore avec
la race entière, qu'ils ont personnifiée dans lui, C'est ce qui
est évident dans le Ramayan, le plus grand poème des Hindous,
ouvrage du célèbre Valmik, et dans les Dionysiaques de Nonnus58.
Dans ces deux poèmes, Rama et Dionysos sont également persécutés
dans leur jeunesse, livrés à la haine d'une femme artificieuse
et cruelle qui les force à déserter leur patrie. Après
plusieurs aventures plus ou moins bizarres, l'un et l'autre finissent par triompher
de tous leurs ennemis, et font la conquête de l'Inde, où ils obtiennent
les honneurs divins.
C
Sans nous arrêter donc à ce tissu d'allégories qui seraient
ici de peu d'intérêt, continuons notre exploration historique,
afin d'en tirer, par la suite, d'utiles inductions pour atteindre à des
connaissances morales et politiques vraies, et fondées sur la nature
même des choses. Ce qui a le plus égaré les philosophes
modernes, c'est le défaut d'érudition positive et traditionnelle.
Non seulement ils ne connaissaient pas l'Homme en lui-même, mais ils ignoraient
encore la route que cet être avait déjà parcourue, et les
diverses modifications qu'il avait subies. Entre une multitude de situations,
ils n'en fixaient jamais que deux ou, tout au plus, que trois, et croyaient
bonnement, quand leur imagination avait fait quelques voyages chez les anciens
Romains, chez les Grecs, et, par manière d'acquit, chez les Hébreux,
que tout était dit, qu'ils connaissaient l'histoire du genre humain,
et tout ce qu'il y avait de plus admirable tians cette histoire. Ils ne savaient
pas que Rome et Athènes présentaient seulement de petits accidents
politiques d'une certaine forme, dont la généralisation était
impossible, et que les Hébreux, porteurs d'une tradition qu'ils ne comprenaient
pas, ne pouvaient offrir à leurs méditations qu'un livre fermé
de sept sceaux, plus difficiles à rompre que ceux dont il est parlé
dans l'Apocalypse. Nous toucherons toutes ces choses en leur lieu ; achevons
auparavant de parcourir à grands traits les siècles qui nous en
séparent.
Les Sudéens, établis depuis longtemps dans l'Iran, opposèrent
au théocrate celte une résistance vigoureuse ; mais rien ne put
arrêter l'enthousiasme religieux dont Ram avait pénétré
son armée. Leur ville sacrée fut prise d'assaut59. Une bataille
générale et décisive ayant été livrée
à peu de distance de cette capitale, ils furent entièrement vaincus.
Tout ce qui refusa de se soumettre fut obligé de sortir de l'Iran, et
se replia en désordre, une partie vers l'Arabie, et l'autre partie vers
l'Indostan, où le bruit de leur défaite les avait précédés.
58 Les savants anglais qui ont lu le Poème de Valmik, assurent qu'il
surpasse infiniment, pour l'unité d'action, la magnificence des détails
et l'élégance du style, l'ouvrage poli, érudit, mais froid,
de Nonnus. Il y a, au reste, des rapprochements singuliers à faire entre
ces deux poèmes.
59 Le nom de cette ville antique devrait être écrit Ysdhan-Khdir,
c'est-à-dire la Ville divine. Il est remarquable que dans
l'ancien idiome de l'Iran, Isdhan signifie Dieu ou Génie, comme il le
signifie encore en hongrois. On croit que cette
ville était la même que les Grecs nommaient Persépolis.
Elle est aujourd'hui en ruines. On trouve sur plusieurs
monuments, et principalement sur celui que les modernes Persans appellent le
Trône de Giam-Shyd, des inscriptions
tracées en des caractères entièrement inconnus. Ces caractères,
visiblement écrits de gauche à droite, indiquent une
origine boréenne. Plusieurs poètes persans, et entre autres Nizamy
et Sahdy, ont couvert de sentences morales les ruines
d'Istha-Khar ; entre ces sentences la suivante est une des plus remarquables
: " Parmi les souverains de la Perse, depuis
les siècles de Feridoun, de Zohak, de Giam-Shyd, en connais-tu quelqu'un
dont le trône ait été â l'abri de la destruction,
et qui n'ait point été renversé par les mains de la fortune
? "
" Page 93 -
Ram, ayant bâti une ville pour établir le siége de son souverain
pontificat, la consacra à la Vérité qu'il annonçait,
et la nomma, en conséquence, Vahr60. Cependant il songea à consolider
et à étendre son empire. Le Grand Kanh qu'il avait sacré
établit sa résidence dans Isthakhar, et releva de lui seul. Les
Kanhs inférieurs obéirent à ses ordres. L'un d'eux, à
la tète d'une puissante armée, se porta vers l'Asie Mineure, alors
appelée Plaksha, tandis qu'un autre, marchant du côté opposé,
arriva sur les bords du Sind, aujourd'hui l'Indus ; et malgré l'opposition
formidable qu'il y rencontra, en franchit les ondes et pénétra
dans l'Indostan. Ces deux Kanhs eurent des succès divers. Celui qui s'était
porté vers le nord, ayant rencontré les Celtes bodohnes, avec
lesquels il fit alliance, eut d'abord à combattre les Amazones, dont
il renversa entièrement la domination. Ces femmes guerrières,
obligées de se soumettre ou de quitter le continent de l'Asie, se réfugièrent
en petit nombre dans l'île de Chypre, dans celle de Lesbos, et dans quelques
autres de l'Archipel. La conquête de Plaksha étant achevée,
et le Tigre et l'Euphrate coulant désormais sous les lois de Ram, la
ville de Ninveh fut bâtie pour servir de capitale à un royaume,
qui porta d'abord le nom de Chaldée, tant que la caste sacerdotale y
domina, et qui prit plus tard le nom d'empire syrien ou assyrien, lorsque la
caste militaire parvint à y prendre le dessus61. Les Arabes, qui à
cette époque étaient déjà un mélange de Celtes
et d'Atlantes, contractèrent facilement alliance avec les sectateurs
de Ram, et reçurent sa doctrine.
Les Sudéens qui ne voulurent pas se soumettre à la loi du vainqueur
se portèrent vers l'Égypte, ou, s'embarquant sur le golfe Persique,
gagnèrent le midi de l'Asie, où leurs plus grandes forces étaient
concentrées, C'est là que la lutte fut rude. Le Kanh qui avait
passé assez heureusement le Sind, battu ensuite par les ennemis, fut
obligé de le repasser en désordre. Le bruit de sa défaite
étant venu aux oreilles du Grand Kanh, il marcha à son secours,
mais vainement. Il fallait ici une puissance au-dessus de la sienne, Ram le
sentit ; Il vit bien qu'il s'agissait à présent d'une conquête
plus qu'ordinaire, et que de la lutte qui s'était engagée dans
l'Indostan dépendait l'avenir de la Race boréenne, et le triomphe
de sou culte. C'était sur les bords du Gange qu'allait se décider
cette grande question ; auquel des deux Peuples, noir ou blanc, devait appartenir
l'empire du monde. Il s'y porta donc en personne, et rassembla autour de lui
tout ce qu'il avait de forces. La tradition raconte qu'un grand nombre de femmes,
appelées Thyades combattaient sous ses ordres, ainsi qu'une foule d'hommes
sauvages, appelés Satyres. C'était sans doute une parte des Amazones
qu'il avait soumises, et ces peuplades de Tatâres errants qu'il avait
réunis et civilisés.
Suivant cette même tradition la guerre dura sept ans ; elle fut signalée
par les plus étonnants phénomènes. Ram y déploya,
dans un grand nombre de circonstances, des moyens au-dessus de l'humanité.
Au milieu des plus arides déserts, et tandis que ses troupes étaient
dévorées par une soif ardente, il découvrit des sources
abondantes, qui parurent sourdre à sa voix du sein des rochers. Tandis
que les vivres manquaient, il trouva des ressources inattendues dans une sorte
de manne dont il enseigna l'usage. Une épidémie cruelle s'étant
manifestée, il reçut encore de son Génie l'indication du
remède qui en arrêta les ravages. Il parait que ce fut d'une plante
nommée hom62, qu'il tira le suc salutaire dont il le composa. Cette plante,
qui resta sacrée parmi ses sectateurs, remplaça le Gui de chêne
et le fit oublier. Mais ce qui étonna le plus, ce fut de voir que ce
puissant Théocrate, se trouvant transporté par les événements
d'une longue guerre au milieu d'une nation dès longtemps parvenue au
dernier degré de la civilisation, industrieuse et riche, l'égala
en industrie, et la surpassa en richesses.
60 On trouve dans le Zend-Avesta que la ville de Vahr fut la capitale du Vahr-Giam-Ghard,
c'est-à-dire dans l'enceinte
universelle de la Vérité On croit que la jolie ville d'Amadan
repose aujourd'hui sur les ruines de l'antique Vahr. En expliquant en chaldaïque
le nom d'Amah-dan, on trouve qu'il signifie la métropole de la justice.
61 On peut remarquer que les mot Chaldée et Syrie sont également
interprétables par le celte on par l'hébreu, comme la
plupart de ceux qui remontent à une haute antiquité. On trouve
dans les mots Chaldée et Syrie les racines Oald, un vieillard ; et Syr,
un Maître, un Seigneur.
La fondation de la ville d'Ask-Chaldan, appelée aujourd'hui Ascalon,
peut servir de nouvelle preuve à ce que j'avance :
le nom de cette ville antique, célèbre par la naissance de Sémiramis,
peut signifier le Peuple celte, aussi bien que le Peuple chaldéen ; la
racine primitive de ces deux mots étant la même. Il est digne d'attention
que les Hindous considèrent encore aujourd'hui la ville d'Ask-chala comme
sacrée. 62 On croit que c'est la même que les Grecs appelaient,
Amomos, et les Latins Amomum ; les Égyptiens qui la connurent, la nommèrent
Persea, peut-être à cause de son origine.
" Page 94 -
Parmi les choses que j'aurais dû rapporter en leur lieu, je vois que j'en
ai omis une, à l'oubli de laquelle la sagacité du lecteur ne peut
pas suppléer. C'est l'invention de la monnaie. Cette invention, comme
toutes celles d'une haute importance, se perd dans la nuit des temps. Ceux des
écrivains qui l'ont crue moderne, comme Waèhter ou Sperling, ont
témoigné bien peu de connaissance de l'antiquité. A l'époque
où l'empire chinois fut fondé, elle était déjà
usitée. On sait que l'empereur Kang-hi ayant rassemblé des pièces
de monnaie de toutes les dynasties, en possédait qui remontaient jusqu'au
temps de Yao. Il en montra même à nos missionnaires quelques unes
d'origine indienne, frappées au coin, et fort antérieures à
celles des premiers monarques chinois.
On ne peut douter que certains métaux, et sur tout l'or, l'argent et
le cuivre, n'aient été choisis de temps immémorial comme
signes représentatifs de tous les autres objets, à cause de la
facilité avec laquelle on peut les diviser sans qu'ils perdent rien de
leur valeur. Il est des cas, comme l'observe très bien Court de Gebelin,
où l'on a besoin d'une très petite valeur représentative
; et où trouver cette valeur dans une chose qui, sans s'altérer
en rien, puise se présenter en masse, et offrir des divisions aussi petites
que l'on veut ? Une brebis, un boeuf, ne se partagent point sans se détruire.
Un cuir, une étoffe, un vase, une fois divisés, ne peuvent plus
se réunir en masse. Les métaux seuls ont cette faculté
; et c'est aussi ce qui les fit entrer dans la composition de ce signe, appelé
monnaie, signe admirable, sans lequel il ne peut exister ni véritable
commerce, ni parfaite Civilisation.
Je suppose que ce fut à l'époque de la première alliance
que les Celtes contractèrent avec les Atlantes qu'ils reçurent
la première connaissance de la monnaie, connaissance d'abord assez confuse,
comme toutes les autres, mais qui se fixa et se perfectionna peu à peu.
Les circonstances imminentes où se trouva Ram, en dûrent nécessairement
étendre beaucoup l'usage. Il avait à parcourir des contrées
ou une longue habitude rendait l'or et l'argent d'une indispensable nécessité.
Comme jamais il ne manqua de ces deux métaux au besoin, cela fit dire
qu'il avait un Génie à ses ordres, qui lui découvrait les
trésors et les mines partout où il y en avait.
La marque dont ce Théocrate frappait ses monnaies était un bélier
; voilà pourquoi la figure et le nom même de ce symbole se sont
conservés parmi un grand nombre de nations. Il parait que le type usité
par les Celtes autochtones était un taureau. Quant à la monnaie
des Atlantes qui avait alors cours dans les Indes, tout porte à croire
qu'elle avait pour empreinte la figure d'une sorte de serpent ailé appelé
Dragon63. Le Dragon était l'enseigne de ces peuples. Leur souverain suprême
portait le titre de Rawhan ou Rawhon c'est-à-dire le Surveillant Universel,
le Grand-Roi ; tandis que les souverains inférieurs qui relevaient de
lui, comme celui d'Égypte, par exemple, s'appelaient Pha-rawhon : ce
qui signifiait la voix, l'écho ou le reflet du Rawhon.
Il est parlé fort au long dans le poème du Ramayan, des combats
terribles que se livrèrent Ram et le
Rawhon, pour savoir à qui demeurerait l'empire. Nonnus, dans ses Dionysiaques,
a consacré vingt cinq
chants à les décrire. Il appelle le Rawhon, Dériades, sans
doute son nom propre, et le qualifie toujours de
Roi noir, chef du Peuple noir. Après un grand nombre de vicissitudes,
sur lesquelles il est inutile de
nous arrêter, le Rawhon, forcé d'abandonner sa capitale Ayodhya64,
et de sortir même du continent, se
retira dans l'île de Lankâ, aujourd'hui Ceylan, et s'y crut à
l'abri des efforts de son ennemi, regardant les
flots qui l'environnaient comme un obstacle insurmontable ; mais il apprit bientôt
ses dépends ce que
peut le véritable courage, soutenu par l'enthousiasme religieux. La tradition
rapporte que les
compagnons de Ram, que nuls dangers, nuls travaux, nulle fatigue, ne pouvaient
rebuter, profitèrent de
quelques rocs épars dans les ondes pour arrêter et lier ensemble
un nombre considérable de radeaux,
dont ils formèrent un immense pont, sur lequel ils passèrent65.
Le Grand Kanh porta par ce moyen
63 C'est de là que vient le mot antique Drach-mon une dragme c'est-à-dire
un dragon d'argent. Si l'on veut voir
quelques détails curieux sur les monnaies, on peut consulter mon Vocabulaire
de la langue d'Oc, aux mots Monneda,
Dardera, Escud, Piastra, Sol, Deniar, Liard, Patac, Pecugna etc.
64 Aujourd'hui Aoud ou Haud, sur le bord méridional du Gagra ou Sardjou,
qui se jette dans le Gange vers 26° degré de
latitude. Si l'on en croit les relations des Pouranas, cette ville antique fut
une des plus considérables, des plus célèbres et
des plus saintes de la terre ; elle avait quinze lieues de long.
65 Les Hindous montrent encore les restes de ce fameux pont dans une suite de
rochers, qu'ils appellent le Pont de
Ram. Les Musulmans ont cru devoir, par esprit de piété, changer
le nom de Ram en celui d'Adam. Au reste, on lit dans
le Ramayan que le chef des compagnons de Ram s'appelait Hanouman ; ce nom, celte
d'origine, signifie le Roi des
" Page 95 -
l'incendie dans le palais même du Rawhon ; et Ram, qui le suivit de près,
décida la victoire. Le Rawhon fut tué dans le combat, et son vainqueur
demeura seul maître de l'Asie. On dit que dans ce mémorable combat
une épouse de Ram, appelée Sita, prisonnière de l'ennemi,
fut heureusement délivrée. Soupçonnée d'avoir cédé
aux voeux du Rawhon, elle prouva son innocence, en se soumettant à l'épreuve
du feu. Cet événement a fourni, et fournit encore aujourd'hui
le sujet d'un grand nombre de drames, parmi les Indiens. C'est même de
là que l'art du théâtre a pris son origine, ainsi que j'ai
essayé de le montrer dans un autre ouvrage66.
Après la conquête de Lankâ, rien ne résista plus au
Théocrate celte. Du midi au nord, et de l'orient à l'occident,
tout se soumit à ses lois religieuses et civiles.
hommes, Kanh-of-man.
66 Discours sur l'essence et la forme de la Poésie, en tête des
Vers dorés.
" Page 96 -
CHAPITRE XII
RÉCAPITULATION.
oila quels furent les effets d'un premier ébranlement intellectuel. Ces
hommes que j'ai laissés, à la fin du dernier Livre, échappant
à peine au joug d'une race ennemie, sont devenus en peu de siècles
les maîtres d'un immense Empire, et les législateurs du Monde.
Il est vrai que ce n'a point été sans trouble, sans erreurs, sans
accidents de toutes les sortes. Mais connaît-on quelque chose de grand
sur la Terre, qui se fonde sans peine et qui s'exécute sans péril
? Si les édifices les plus médiocres ont coûté des
fatigues, combien n'en ont pas dû entraîner les remparts du Caucase,
les pyramides d'Égypte, ou la grande muraille de la Chine ?
V
Les politiques modernes, accoutumés à lire des histoires rédigées
en miniature, voient tout en petit. Ils s'imaginent qu'une loi couchée
sur le papier est une loi, et qu'un Empire est constitué parce qu'une
constitution a été écrite. Ils ne s'inquiètent pas
si la Providence, si le Destin, si la Volonté de l'homme, entrent dans
ces choses. Ils déclarent bonnement que la loi doit être athée,
et croient que tout est dit. S'ils nomment la Providence, c'est comme faisait
Épicure, par manière d'acquit, et pour dire seulement qu'ils l'ont
nommée. Mais ce n'est point de cette manière que se déroulent
les vastes décrets qui régissent l'Univers.
Écoutez, Législateurs ou Conquérants, et retenez ceci.
Quels que soient vos desseins, si au moins une des trois grandes puissances
que j'ai nominées ne les soutient pas, ils s'évanouiront dans
les airs comme une vaine fumée. Et voulez-vous savoir quelle espèce
de soutien leur prêtera chacune de ces puissances, si elles sont isolées
? Le Destin leur prêtera la force des armes ; la Volonté de l'homme,
la force de l'opinion ; la Providence, la force morale qui naît de l'enthousiasme
politique ou religieux. La réunion de ces trois forces donne seule la
stabilité. Dès que l'une fléchit, l'édifice est
ébranlé. Avec le seul Destin on fait des conquêtes plus
ou moins rapides, plus ou moins désastreuses, et l'on étonne le
Monde, comme Attila, Gengis ou Tunourlenk. Avec la seule Volonté, on
institue des Républiques plus ou moins orageuses, plus ou moins transitoires,
comme Lycurgue ou Brutus ; mais ce n'est qu'avec l'intervention de la Providence
qu'on fonde des États réguliers, des Théocraties, ou des
Monarchies dont l'éclat couvre la Terre, et dont la durée fatigue
le temps, comme celle de Taôth, de Bharat, de Ram, de Fo-hi, de Zeradosht,
de Krishnen ou de Moïse.
FIN DU LIVRE SECOND.
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" Page 98 -
LIVRE TROISIÈME
es Nations ressemblent aux individus, ainsi que je l'ai répété
plusieurs fois ; et les Races entières se comportent comme les Nations.
Elles ont leur commencement, leur milieu et leur fin. Elles passent par toutes
les phases de l'adolescence, de l'âge viril et de la vieillesse. Mais,
comme parmi les individus la plupart meurent enfants, et sans atteindre même
à l'adolescence, il en est de même parmi les nations. Il est de
leur essence de s'engloutir les unes les autres, et de s'agrandir par la conquête
et l'agrégation. Rarement atteignent-elles à leur extrême
vieillesse.
L
J'ai exposé dans le Livre précédent le premier triomphe
de la Race boréenne. Ce triomphe signala son adolescence. Il fonda la
Théocratie Lamique, et donna un nouvel éclat à l'Empire
Indien. L'Asie détrôna l'Afrique, et prit en main le sceptre du
Monde ; mais l'Europe qui avait donné le mouvement ne fut rien encore
; et cela, par les raisons que j'ai assez clairement indiquées : c'est
qu'au lieu d'adhérer au mouvement Providentiel, elle tenta de l'étouffer.
Dans ce troisième Livre, j'examinerai les suites de ce premier triomphe,
j'en suivrai les phases les plus marquées, et signalerai les événements
importants qui décidèrent du destin de l'Europe.
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CHAPITRE PREMIER
DIGRESSION SUR LES CELTES. ORIGINE DES SALIENS ET DES RIPUAIRES. LEURS EMBLÈMES.
LOI SALIQUE.
es Celtes d'Europe qui persistèrent dans le culte de Thor, et qui, malgré
l'opposition de Ram, continuèrent d'offrir à leurs farouches Divinités
des sacrifices humains, regardèrent d'abord le schisme qui venait d'avoir
lieu parmi eux, comme peu considérable ; ils donnèrent même
aux sectateurs de Ram un nom qui peignait moins la haine que la pitié.
C'était pour eux un Peuple égaré, Esk wander67. Ce nom,
illustré par le succès, transporté, par la suite du temps,
de tout le Peuple sur le chef en particulier, devint le nom générique
de tous les héros qui se signalèrent par des exploits éclatants.
Il y a peu de Nations qui ne se soient vantées d'un Scander. Le premier
de tous, Ram, a été désigné comme le Scander aux
deux cornes, à cause du Bélier qu'il avait pris pour emblème.
Ces deux cornes ont été singulièrement célèbres
par la suite. On les a mises sur la tête de tous les personnages théocratiques.
Elles ont donné la forme de la tiare et de la mitre. Enfin, il est remarquable
que le dernier des Scanders, Alexandre-le-Grand, portait le nom par lequel ce
héros antique avait été désigné68.
L
On trouve dans les livres sacrés des Hindous, appelés Pouranas,
les plus grands détails touchant les conquêtes de Ram. Ces conquêtes
s'étendirent sur toute la terre habitée. Comme il ne parait pas
possible que la vie d'un seul homme ait suffi à tant d'événements,
il est probable que, selon la manière d'écrire l'histoire à
cette époque reculée, on a mis sur le compte du premier fondateur
du culte, tout ce qui fut fait par ses lieutenants ou ses successeurs. Quoi
qu'il en soit, on trouve dans ces livres, que Ram, sous le nom de Deva-nahousha69,
l'Esprit divin, après s'être assuré de l'île sacrée
de Lanka, revint dans les contrées septentrionales de l'Asie, et s'en
empara. Les villes saintes de Balk et de Bamiyan70 lui ouvrirent leurs portes
et se soumirent à son culte. De là, traversant l'Iran, il se porta
vers l'Arabie, dont il reçut les hommages. Après avoir visité
la Chaldée qui lui appartenait, il revint sur ses pas, et se présenta
sur les frontières de l'Egypte. Le Pharaon qui y régnait, jugeant
que la résistance serait inutile contre une puissance devenue si formidable,
se déclara son tributaire. Celui d'Ethiopie imita son exemple. De manière
que des bords du Nil à ceux du Gange, et de l'île de Lankâ
aux montagnes du Caucase, tout subit ses lois.
La partie occidentale de l'Europe, que les livres hindous nomment Varaha, et
la partie orientale qu'ils nomment Kourou, furent également visitées
par les armées de Ram qui y fondèrent des colonies. Les Celtes
autochtones, forcés de refluer vers les contrées septentrionales,
y rencontrèrent des peuplades encore errantes, auxquelles il fallut disputer
le terrain. Une lutte meurtrière s'engagea. Egalement pressés
des deux côtés, ces Celtes se trouvèrent dans la situation
la plus pénible. Tantôt vaincus, tantôt vainqueurs, ils passèrent
un grand nombre de siècles à combattre pour conserver leur existence.
Presque toujours repoussés des côtes méridionales, sans
cesse harcelés par les hordes de Tâtars qui
67J'ai déjà dit que la racine Ask, Osk, Esk, avait désigné
un peuple sous le rapport de multitude ou d'armée. Cette racine
développait aussi, par la même raison, l'idée d'un bois,
à cause de la multitude des arbres qui le composent ; de là, le
verbe
xxx, exercer, former à la manoeuvre, et aussi remuer, fourmiller ; de
là, encore les mots xxx, touffu, et xxx, ombre. Le vieux mot
français ost, une armée, en dérive. Le mot Wander réuni
au radical Esk, pour signifier un peuple errant ou égaré, vient
du
primitif Wand, un tourbillon ; de cette dernière racine se sont formés
le saxon, l'anglais, l'allemand Wind, le français Vent, et
le latin Ventus.
Au reste, c'est du radical osk, un Peuple, que dérive notre terminaison
moderne ois. On disait autrefois Gôt-osk ou
Ghôl-land-osk, pour Gaulois, ou Hollandais, le Peuple des Terres-Basses
; Pôl-land-osk, pour Polonais, le Peuple des
Terres-Hautes, etc
68Le nom d'Alexandre se forme de l'antique Scander, auquel est joint l'article
arabe al.
69Il parait certain que c'est de ce nom, vulgairement prononcé Deo-naûsh,
que les Grecs ont tiré leur Dio-nysos.
70La ville de Bamiyan est une des villes les plus extraordinaires qui existent
; comme la fameuse Thèbes égyptienne elle est
entièrement taillée dans le roc. La tradition en fait remonter
la construction au peuple de Gian-ben-Gian, c'est-à-dire aux
peuples noirs. On voit à quelque distance deux statues colossales, dont
l'une sert de portique à un temple dans l'intérieur
duquel une armée entière a pu se loger avec tous ses bagages.
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s'étaient accoutumés à franchir le Borysthène, ils
ne jouirent pas d'un moment de repos. Jouets d'un impitoyable Destin, au lieu
d'avancer dans la carrière de la civilisation, ils reculèrent.
Toutes leurs institutions se détériorèrent. Cachant dans
l'horreur des forêts leur culte sanguinaire, ils devinrent farouches et
cruels. Leurs vertus même prirent un caractère austère.
Impatiens de toutes sortes de jougs, irrités de la moindre contrainte,
ils se firent de la liberté une sorte d'idole sauvage, à laquelle
ils sacrifièrent tout, et jusqu'à eux-mêmes. Toujours prompts
à exposer leur vie ou à ravir celle des autres, leur courage devint
férocité. Une sorte de vénération pour les femmes,
qu'ils continuaient à regarder comme divines, adoucissait un peu, il
est vrai, l'âpreté de leurs moeurs ; mais cette vénération
ne resta pas longtemps générale. Un événement inévitable
vint diviser leur opinion à cet égard. Depuis très longtemps,
ainsi que je l'ai dit, les femmes partageaient le sacerdoce, et même le
dominaient, puisque c'était de leur bouche que sortaient tous les oracles
; les Druidesses présidaient aux cérémonies du culte comme
leurs maris, et même au sacrifices, et comme eux immolaient les victimes
; mais il n'était pas encore arrivé qu'une femme fût montée
sur le trône. Tant que les chefs militaires avaient été
électifs cela avait été impossible ; car l'élection
entraînait presque toujours l'épreuve du combat ; mais quand ils
devinrent héréditaires, en prenant la place de chefs civils, le
cas fut absolument différent.
Il arriva qu'un Kanh mourant sans enfants mâle ne laissa qu'une fille.
La question fut de savoir si cette fille hériterait de la couronne :
les uns crurent que cela devait être ainsi ; les autres pensèrent
le contraire. La nation se divisa. On remarqua que dans cette querelle les habitants
des plaines fertiles, ceux qui résidaient sur les bords des fleuves et
des mers, étaient dans le premier parti, et soutenaient la légitimité
absolue de la naissance; tandis que les habitants des montagnes, ceux qui avaient
à lutter contre une nature plus agreste, ne voulaient la légitimité
de la naissance que dans les mâles seulement. Cette remarque fut cause
qu'on appela les premiers Ripuaires, et les seconds Saliens. Les Ripuaires passèrent
pour efféminés et mous, et on leur donna le surnom de Grenouilles,
à cause de leurs marais. Les Saliens furent taxés, au contraire,
de rusticité et de manque d'esprit, et on les désigna par l'épithète
de Grues, à cause des hauteurs qu'ils cultivaient. Les deux partis saisirent
ces allusions, et prirent pour emblème ces différents animaux
; de manière que le taureau ne parut plus seul sur les enseignes celtiques,
mais accompagné de grenouilles à ses pieds ou de grues sur son
dos : de grenouilles, pour exprimer qu'il appartenait aux Ripuaires ; de grues,
pour faire entendre qu'il désignait les Saliens. Le taureau même
finit par disparaître, et les grenouilles et les grues restèrent
seules. Opposées les unes aux autres, elles se combattirent longtemps
; et leurs divers partisans se vouèrent une haine implacable71. Les misérables
Celtes, ayant abandonné les voies de la Providence, ne marchaient plus
que de divisions en divisions et de malheurs en malheurs. La nation celtique
n'existait déjà plus, à proprement dire. On ne voyait éparses
dans les contrées septentrionales de l'Europe, que des fractions de ce
grand tout, aussi divisées d'opinion que d'intérêt. Chaque
fraction voulait commander ; aucune ne voulait obéir. L'anarchie qui
était dans chacune d'elles, était aussi dans chaque individu.
Les noms qu'elles se donnaient exprimaient presque toujours leur indépendance.
C'étaient les Alains, les Allemands, les Vandales, les Frisons, les Quades,
les Cimbres, les Swabes, les Allobroges, les Scandinaves, les Francs, les Saxons,
etc... dont on peut voir la signification en note72.
71Les Ripuaires étaient ainsi appelés du mot ripa ou riba, qui
signifiait un rivage ; et les Saliens, à cause du mot sal ou saul, qui
exprimait une éminence. C'est de ce dernier mot que sortent les mots
sault, seuil, saillant, et l'ancien verbe saillir ; ils tiennent
tous à la racine hal, hel ou hil, désignant une colline. A l'époque
de la domination des Étrusques, dont je parlerai plus loin,
les Celtes saliens fournissaient de certains prêtres de Mars, dont la
coutume était de sauter en chantant des hymnes à ce
Dieu. Leur enseigne, qui était une grue, s'ennoblit assez par la suite
pour devenir l'aigle romaine. Il en arriva autant aux
grenouilles des Ripuaires, qui, comme on le sait assez, sont devenues les fleurs
de lis des Francs.
72Les Alains ou All-ans, les égaux en souveraineté ; les Allemands,
les égaux en virilité ; les Vandales, ceux qui s'éloignent
de
tous ; les Frisons, les Enfants de la Liberté ; les Quades, les parleurs
; les Cimbres, les ténébreux ; les Swabes, les hautains; les
Allobroges, les briseurs de tout lien ; les Scandinaves, ceux qui errent sur
des navire ; les Francs, les fracasseurs, ceux que rien
n'arrête ; les Saxons, les enfants de la nature, etc
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Le mouvement Providentiel était alors en Asie. C'était là
que la Race boréenne avait transporté sa force. Nous allons nous
y transporter nous-mêmes pendant un assez long espace de temps, avant
de revenir en Europe.
CHAPITRE II
UNITÉ DIVINE ADMISE DANS I'EMPIRE UNIVERSEL. DÉTAILS HISTORIQUES.
ORIGINE DU
ZODIAQUE.
l'époque où Ram fit la conquête de l'Indostan, cette contrée
ne portait pas ce nom. Aujourd'hui même, quoiqu'il y soit assez généralement
reçu, les Brahmes ne l'emploient qu'avec répugnance. Ce nom signifiait
la demeure du Peuple noir ; il lui avait été donné par
les premières peuplades de l'Iran, en le tirant d'un mot de leur idiome
qui signifiait noir73. A cette époque reculée le nom de Bhârat-Khant
ou Bhârat-Versh était celui que portait l'Inde entière.
Ce nom exprimait dans l'idiome africain, la possession ou le tabernacle de Bhârat74.
Or, ce Bhârat, personnage très célèbre parmi les
Hindous passait pour avoir été un de leurs premiers législateurs,
celui de qui ils tenaient leur culte et leurs lois, leurs sciences et leurs
arts, avant l'arrivée de Ram. Le Dieu que Bhârat offrit à
l'adoration des peuples se nommait Whödka, c'est-à-dire l'Eternité,
ou plutôt le type de tout ce qui est éternel : l'éternelle
bonté, l'éternelle sagesse, l'éternelle puissance, etc.
Les Hindous le connaissent encore aujourd'hui sous le nom de Boudh, mais fort
dégénéré de son ancienne grandeur à cause
du nombre considérable de novateurs qui ont usurpé son nom. Le
nom de cet antique Wödh se trouve dans tous les cultes et dans toutes les
mythologies de la terre. Le surnom le plus ordinaire que lui donnait Bhârat,
était Iswara, c'est-à-dire l'Être suprême.
A
Ainsi, avant la conquête de l'inde par Ram, l'unité divine y était
enseignée et reconnue. Ce puissant Théocrate ne la détruisit
pas ; mais comme il paraît bien que cette unité était présentée
dans son incompréhensible immensité, il y adjoignit le culte des
Ancêtres, qu'il fit considérer comme une hiérarchie médiane,
nécessaire pour lier l'Homme à la Divinité ; et conduisit
de cette manière l'intelligence de son peuple, de la connaissance de
l'Être particulier à celle de l'Être absolu. Il nomma ces
génies médianes Assour, de deux mots de sa langue, qui pouvaient
signifier également un Ancêtre ou un Prince75. Quant aux objets
visibles du sabéisme, tels que le soleil, la lune, et les autres planètes
il les bannit de son culte, ne voulant y admettre absolument rien de sensible,
ni aucune idole, ni aucune image, ni rien qui pût assigner une forme quelconque
a ce qui n'en a pas. Lorsqu'il arriva dans l'Inde, cette contrée obéissait
à deux Dynasties que les Atlantes sans doute y avaient établies,
et qui régnaient conjointement sous le nom de Dynastie solaire ou lunaire.
Dans la première étaient les enfants du Soleil, descendants d'Ikshaûkou
et dans la seconde les enfants de la Lune, descendants du premier Boudha. Les
Brahmes disent que cet Ikshaûkou, chef de la Dynastie solaire, était
fils du septième Menou, fils de Vaivasouata, qui fut sauvé du
Déluge76. Le Rawhôn, détrôné par Ram, était
le cinquante-cinquième monarque solaire depuis Ikshaûkou ; il se
nommait Daçaratha.
73Par conséquent un Hindou signifiait un Nègre. C'est de ce mot
qu'est sorti le mot indigo et peut-être l'anglais et le
belge ink de l'encre.
74Le nom de Bhârat peut signifier le fils du Dominateur tutélaire.
75Ce sont les mots As et Syr, que j'ai déjà cités plusieurs
fois.
76On entend par Menou l'intelligence législatrice, qui préside
sur la Terre d'un déluge à l'autre. C'est comme une
Constitution Providentielle qui comprend plusieurs phases. Les Hindous admettent
l'apparition successive de quatorze
Menous ; selon ce système nous sommes arrivés au septième
Menou, et au quatrième âge de ce Menou. Si, comme je le
crois, on peut dater du règne d'Ikshaûkou l'établissement
des Atlantes en Asie, cet établissement devait remonter à
environ deux mille deux cents ans avant Daçaratha. Nonnus nomme ce dernier
Monarque indien, détrôné par Dionysos,
Deriadès, nom qui n'est pas très éloigné de celui
que lui donnent les Brahmes.
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Le trône dé la Dynastie solaire était établi dans
la ville sacrée d'Ayodhya, aujourd'hui Aûdh et celui de la Dynastie
lunaire dans celle de Pratishthana, aujourd'hui Vitora. Ram, voulant, comme
je l'ai dit, éloigner de son culte tout ce qui pouvait rappeler les idoles
du sabéisme, réunit ces deux Dynasties en une seule. Voilà
pourquoi on ne trouve dans la chronologie des Hindous aucune trace de la Dynastie
lunaire, depuis Ram jusqu'à Krishnen qui la rétablit après
un grand nombre de générations. Le premier Kanh que Ram sacra
pour être le souverain Roi du Monde, se nommait Kousha. Il régnait
sur un grand nombre de rois, qui, tels que ceux de l'Iran, de l'Arabie, de la
Chaldée, de l'Égypte, de l'Éthiopie, de la Libye, et même
de l'Europe, relevaient de lui. Le siége de son immense empire était
dans la ville d'Ayodhya. Ram établit son suprême sacerdoce sur
une montagne, auprès de Balk et de Bamiyan. Comme il s'était donné
l'immortalité, selon le système Lamique dont j'ai déjà
parlé, on n'a connu le nom d'aucun de ses successeurs. Les Brahmes remplissent
le long intervalle qui s'est écoulé entre Ram et Krishnen, par
le seul nom de Youdhistir77, qui ne signifie rien autre chose que le Représentant
divin.
De même que le Roi suprême régnait sur une foule de rois
feudataires, le Pontife Suprême dominait sur une foule de souverains Pontifes.
Le titre ordinaire de ces souverains Pontifes était celui de père
ou de papa. Le Pontife Suprême portait celui de Pa-zi-pa, le Père
des pères. Partout où il y avait un roi, il y avait un souverain
Pontife ; et toujours le lieu qu'il habitait était réputé
sacré. Ainsi Balk ou Bamiyan devinrent le lieu sacré par excellence,
à cause que le Pontife Suprême y avait fixé sa résidence
; et le pays qui environnait ces deux villes fut appelé Para-desa, la
terre divinisée. On pourrait encore, en cherchant sur l'ancien continent
les lieux que la tradition a consacrés, y reconnaître les traces
du culte Lamique, et juger de l'immense étendue de l'Empire78.
Je me laisse entraîner dans des détails historiques, qui peut-être
paraîtront déplacés ; je ne puis m'empêcher néanmoins,
avant de clore ce chapitre, de rapporter une hypothèse que je ne crois
point dénuée de fondement.
Ainsi que je l'ai rapporté plus haut, les Celtes avaient déjà
fait assez de progrès en Astronomie, pour avoir un calendrier régulier
; mais il ne paraît pas qu'ils eussent arrangé les étoiles
du ciel par groupes appelés astérismes, pour en former le Zodiaque
et le système des constellations que nous connaissons aujourd'hui. Court
de Gébelin dit que c'était principalement à l'observation
du flux et du reflux de l'Océan septentrional, que ces peuples devaient
la régularité de leur année. Lorsque Ram eut achevé
la conquête de l'Inde, et que son autorité sacerdotale fut reconnue
par toute la terre, il examina le Calendrier des peuples Atlantes, et vit qu'il
était supérieur en beaucoup de points à celui des Celtes.
Il résolut donc de l'adopter, surtout en ce qui avait rapport à
la forme de la sphère céleste ; mais usant de son droit de Pontife
Suprême, il ôta la plupart des figures que ces peuples antérieurs
avait appliquées aux diverses constellations, et en imagina de nouvelles,
avec une sagacité et un talent assez rares pour faire que les constellations
zodiacales que le soleil parcourt dans une année, présentassent
dans une suite de figures emblématiques trois sens parfaitement distincts
: le premier ayant rapport à la marche de cet astre et à l'influence
des saisons ; le second contenant l'histoire de ses propres voyages, de ses
travaux et de ses succès ; et le troisième enveloppant, sous des
hiéroglyphes très ingénieux, les moyens qu'il avait reçus
de la Providence pour atteindre un but aussi extraordinaire et aussi élevé.
77Ce nom devrait être écrit Wôdh-Ester, celui qui est eu
place de Dieu.
78Au nombre des lieus sacrés les plus célèbres, on peut
mettre pour l'Inde, l'île de Lankâ, aujourd'hui Ceylan; les villes
d'Aûdh, de Vitora, les lieux appelés Guyah, Methra, Devarkash,
etc. ; pour l'Iran ou la Perse, la ville de Vahr
aujourd'hui Amadan ; celles de Balk, de Bamiyan, etc. ; pour le Thibet, la montagne
Boutala, la ville de Lassa ; pour la
Tâtarie, la ville d'Astrakhan, les lieux appelés Gangawaz, Baharein,
etc. ; pour l'ancienne Chaldée, les villes de Ninive,
de Babel ; pour la Syrie et l'Arabie, les villes d'Askèhala aujourd'hui
Ascalon ; celles de Balbec, de Mimbyce, de
Jérusalem, de la Mecque, de Sanah ; pour l'Égypte, les villes
deThèbes, de Memphis, etc. ; pour l'ancienne Éthiopie, les
villes de Rapta, de Meroé ; pour l'ancienne Thrace, le mont Haemus et
les lieux appelés Balkan et Caucayon ; pour la
Grèce, le Mont Parnasse et la ville de Delphe ; pour l'Etrurie, la ville
de Bolsène ; pour l'ancienne Oscitanie, la ville de
Nîmes ; pour les Asques occidentaux, la ville de Huesca, celle de Gadès
; pour les Gaules, la ville de Périgueux, celle de
Bibracte aujourd'hui Autun, celle de Chartre etc. etc.
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Cette sphère céleste, ainsi conçue, fut reçue chez
tous les peuples soumis à la domination de Ram, et livra à leurs
méditations un livre admirable, qui, après une longue suite de
siècles, fait encore de nos jours l'étonnement ou l'étude
d'une foule de savants.
Il n'entre point dans mon plan de m'appesantir sur les secrets mystères
que peut renfermer ce livre, ouvert à la curiosité de tous ; il
me suffit d'avoir montré qu'il n'était ni le fruit du hasard ni
d'une frivole imagination ; mais, au contraire, celui de l'intelligence de l'homme
dans la vigueur de son premier développement79.
79Les signes du Zodiaque, au nombre de douze, sont ce qu'il y a de plus remarquable
dans la sphère céleste ; les autres
ne servent guère qu'à en développer la triple expression.
C'est dans l'invention de ces signes que Ram a mis toute la
force de son génie. Celui qui porte son nom, le Bélier, doit être
sans doute considéré comme le premier. Mais a quelle
partie de l'année doit-il correspondre? Si c'est au commencement, comme
cela parait certain, il faut donc le placer au
solstice d'hiver, à cette nuit mère appelée par les Celtes
Modra-Noot. Alors, en examinant l'état du ciel, nous verrons
aujourd'hui que cette nuit tombe sur le Sagittaire ; ce qui donne une rétrogradation
d près de quatre signe, ou de cent
vingt degrés. Or, en calculant ces cent vingt degrés à
raison de soixante-douze ans par degré nous trouvons par
l'ancienneté du Zodiaque précisément huit mille six cent
quarante ans ; ce qui ne s éloigne pas trop de la chronologie
d'Arrien, que j'ai déjà rapportée. En suivant cette hypothèse,
il se trouve que le signe de la Balance tombait au solstice
d'été, et divisait l'année en deux partie égales.
Comme Ram a été confondu avec le Soleil, que l'on a désigné
aussi par
le symbole du Bélier, il a été tout simple, comme l'ont
fait une foule d'écrivains, de voir le cours de cet astre et ses
diverses influences caractérisés par les douze signes qu'il franchit
; mais en réfléchissant sur l'histoire de ce célèbre
Théocrate, telle que je l'ai racontée, on voit qu'elle est assez
bien exprimée par les figures qui accompagnent ces signes.
D'abord, c'est un Bélier qui fuit, la tête tournée en arrière,
l'oeil fixé vers le pays qu'il quitte. Voilà la situation de Ram
abandonnant sa patrie. Un Taureau furieux parait vouloir s'opposer à
sa marche ; mais la moitié de son corps, enfoncée
dans la vase, l'empêche d'exécuter son dessein ; il tombe sur ses
genoux. Ce sont les Celtes désignés par leur propre
symbole, qui, malgré tous leurs efforts, finissent par se soumettre à
Ram. Les Gémeaux qui suivent n'expriment pas mal
sou alliance avec les sauvages Touraniens. Le Cancer signifie ses méditations
et ses retours sur lui-même ; le Lion, ses
combats, et surtout l'île de Lankâ désignée par cet
animal ; la Vierge ailée, portant une palme à la main, indique
sa
victoire. Par la Balance n'a-t-il pas caractérisé l'égalité
qu'il établit entre les vaincus et les vainqueurs ? Le Scorpion
peut retracer quelque révolte, quelque trahison ; et le Sagittaire, la
vengeance qu'il en tira. Le Capricorne, le Verseau et
les Poissons tiennent à la partie morale de son histoire ; ils retracent
des événements de sa vieillesse, et peut-être par les
deux Poissons a-t-il voulu exprimer la manière dont il croyait que son
âme serait enchaînée à celle de sou successeur.
Comme c'est aux environs de Balk que les figures emblématiques de la
sphère ont été inventées, vers le trente-septième
degré de latitude, les astronomes peuvent voir que le cercle tracé
du côté du pôle austral par les constellations du
Navire, de la Baleine, de l'Autel et du Centaure, et le vide laissé au-dessous
d'elles, dans les plus anciennes sphères,
dessinent exactement l'horizon de cette latitude, et donnent, par conséquent,
le lieu de leur invention.
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CHAPITRE III
CONSÉQUENCES D'UN EMPIRE UNIVERSEL. ETUDE DE L'UNIVERS. EST-IL LE PRODUIT
D'UNE
UNITÉ ABSOLUE OU D'UNE DUITÉ COMBINÉE ?
insi la Race boréenne avait décidément pris la domination
sur la sudéenne. Les débris de celleci, repoussés de toutes
parts vers les déserts de l'Afrique, devaient finir par s'y éteindre.
L'Empire indien s'étendait sur toute la terre habitée. A l'exception
de quelques peuples rejetés aux extrémités du Midi et du
Nord, il n'existait pour tous les hommes qu'un seul culte, dont un seul Pontife
Suprême maintenait les dogmes et réglait les cérémonies
; et qu'un seul Gouvernement, dont un seul souverain Roi faisait agir les ressorts.
Ce Pontife Suprême et ce souverain Roi, liés l'un à l'autre
par les noeuds les plus forts, libres sans être indépendants, se
prêtaient un appui mutuel, et concouraient par leur action diverse, sans
être opposée, à tout conserver dans une admirable unité.
A
Un édifice si majestueux n'était point l'ouvrage du hasard ; il
avait ses fondements dans la nature des choses, et recevait ses principes, ses
formes et ses développements, de l'action simultanée des trois
grandes puissances qui régissent l'Univers. Ainsi que deux métaux
se raffermissent en s'amalgamant, les deux Races donnaient aux, matériaux
de l'édifice plus de solidité, en se confondant l'une dans l'autre.
Il est inutile de dire combien cette époque de la civilisation humaine
eut d'éclat et procura de bonheur. Les Brahmes, qui la signalent comme
leur troisième âge, ne se lassent pas d'en faire l'éloge
; leurs Pouranas retentissent à l'envi des plus magnifiques descriptions.
Un nombre considérable de siècles se passa sans laisser la moindre
trace. Le bonheur de l'homme est comme le calme des mers, il présente
moins de tableaux et laisse moins de souvenirs que la calamité et la
tempête. Mais enfin, ce n'était ici que la jeunesse de la Race
; quoique tout y fût brillant et fastueux, rien n'était encore
profondément beau ; les passions d'ailleurs étaient à craindre
: elles arrivèrent. L'homme avait encore besoin de leçons ; il
en reçut.
J'ai signalé, dans un autre ouvrage, la cause singulière qui vint
troubler l'harmonie qui régnait dans le plus grand et le plus bel empire
qui eût paru jusqu'alors, et qui ait paru depuis sur la terre ; et je
suis entré à cet égard dans des détails très
étendus qui me seraient interdits ici. Cette cause, qui le croirait ?
Prit son faible commencement dans la musique. Pour comprendre ceci, il faut
faire un moment trêve aux préjugés de notre enfance, et
bien comprendre ce qu'ont dit Pythagore, Zoroastre, Kong-tzée, Platon
et tous les Sages de l'antiquité, que la musique est la science universelle,
la science sans laquelle on ne peut pénétrer dans l'essence intime
d'aucune chose. Cette science ne fut pourtant ici que le prétexte du
bouleversement qui arriva. Sa cause véritable fut dans la nature de l'Homme,
qui, le poussant toujours en avant Jans la carrière qu'il parcourt, ne
peut le laisser que peu de moments stationnaire sur les mêmes points.
Son intelligence, une fois ébranlée, ne peut plus s'arrêter
; une vérité profonde l'émeut, même à son
insu ; il sent qu'il n'est pas à sa place, et qu'il doit y arriver. Les
hommes intellectuels ne tardent pas à devenir contemplatifs ; ils veulent
connaître les raisons de tout ; et, comme l'Univers est livré à
leur exploration, on sent qu'ils ont beaucoup à faire, et beaucoup d'occasion
de se tromper.
J'ai déjà dit qu'à l'époque où les Celtes
firent la conquête des Indes, ils y trouvèrent établi un
système complet de sciences métaphysiques et physiques. Il parait
certain qu'alors la cosmogonie atlantique rapportait tout à l'Unité
absolue, et faisait tout émaner et tout dépendre d'un seul Principe.
Ce Principe unique, nommé Iswara, était conçu purement
spirituel. On ne peut nier que cette doctrine
ne présente de grands avantages ; mais aussi on doit convenir qu'elle
entraîne quelques inconvénients,
surtout lorsque le peuple auquel elle est donnée ne se trouve pas dans
des circonstances propres à la
recevoir. Il faut, pour que le dogme de l'Unité absolue reste dans le
spiritualisme pur, et n'entraîne pas
le Peuple dont il constitue le culte dans un matérialisme et un anthropomorphisme
abject, que ce
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Peuple soit assez éclairé pour raisonner toujours juste, ou qu'il
le soit assez peu pour ne raisonner jamais. S'il ne possède que de demi
lumières intellectuelles, et que ses connaissances physiques le portent
à tirer des conséquences justes de certains principes dont il
ne peut pas apercevoir la fausseté, sa déviation est inévitable
; il deviendra athée ou il changera le dogme. Puisqu'il est prouve que
les Atlantes avaient admis le dogme d'un seul principe, et que ce principe avait
été jusqu'alors en harmonie avec leur situation, on ne peut se
refuser à croire qu'ils ne fussent parvenus au plus haut degré
de l'État social. Leur empire avait embrassé la terre ; mais sans
doute qu'après avoir jeté leur plus grand éclat, les lumières
commençaient à s'y obscurcir quand les Celtes en firent la conquête.
Les Hindous, qui leur avaient succédé sur une autre partie de
la terre, quoique leurs disciples les plus instruits, étaient loin de
posséder les mêmes moyens. Leur gouvernement marchait encore, grâce
à l'impulsion qu'il avait reçue ; mais déjà les
ressorts étaient usés, et les principes de vie qui l'animaient
ne se réparaient plus.
Tel était l'état de choses, plusieurs siècles même
avant l'arrivée de Ram. Il est évident que si ce Théocrate
n'eût pas trouvé l'empire des Atlantes dans son déclin,
et chancelant sur sa base, non seulement il ne s'en serait pas si facilement
emparé, mais il n'eût pas même tenté de le faire ;
car la Providence ne l'y aurait pas déterminé. Il adopta, comme
je l'ai dit, l'Unité divine, à laquelle il adjoignit le culte
des Ancêtres ; et trouvant toutes les sciences fondées sur un Principe
unique, les livra ainsi à l'étude de ses peuples.
Mais il arriva, après un laps de temps plus ou moins long, qu'un des
Souverains Pontifes, examinant le système musical de Bhârat, que
l'on croyait fondé sur un seul principe, comme tout le reste, s'aperçut
qu'il n'en était pas ainsi, et qu'il était nécessaire d'admettre
deux principes dans la génération des sons80. Or, ce qui faisait
de la musique une science tellement importante pour les anciens, c'était
la faculté qu'ils lui avaient reconnue de pouvoir facilement servir de
moyen de passage du physique à l'intellectuel ; en sorte qu'en transportant
les idées qu'elle fournissait d'une nature à l'autre, ils se croyaient
autorisés à prononcer, par analogie, du connu à l'inconnu.
La musique était donc entre leurs mains comme une sorte de mesure proportionnelle
qu'ils appliquaient aux essences spirituelles. La découverte que venait
de faire ce Souverain Pontife dans le système musical, ayant été
divulguée et connue dans tout l'Empire, les savants contemplatifs ne
tardèrent pas à s'en emparer, et à l'employer, selon l'usage,
pour expliquer par son moyen les lois cosmogoniques de l'Univers et bientôt
ils virent avec étonnement que ce qu'ils avaient jusqu'alors considéré
comme le produit d'une Unité absolue, était celui d'une Duité
combinée. Ils auraient pu sans doute, sans s'effrayer de cette idée,
remettre tout à sa place, en regardant les deux Principes dont ils étaient
forcés d'admettre l'existence, comme principiés, au lieu de les
regarder comme principiants, ainsi que fit, quelques siècles plus tard,
le premier Zoroastre ; mais il aurait fallu pour cela s'élever à
des hauteurs où leur intelligence ne pouvait pas encore atteindre. Accoutumés
à tout voir dans Iswara, ils n'eurent pas la force de le déposséder
de sa suprématie, et ils aimèrent mieux le doubler, pour ainsi
dire, en lui adjoignant un nouveau principe qu'ils appelèrent Pracriti,
c'est-à-dire la Nature. Ce nouveau principe posséda le sakti,
ou le pouvoir concepif, et l'ancien Iswara, le bidja, ou le pouvoir génératif
et vivifiant. Le résultat de ce premier pas, qui fut d'assez longue durée,
fut donc de faire considérer l'Univers comme le produit de deux principes
possédant, chacun en son particulier, l'un la faculté du mâle,
et l'autre, celle de la femelle. Ce système dont la simplicité
séduisit d'abord, fut généralement adopté. On trouve,
chez la plupart des peuples, ces deux Principes invoqués sous une multitude
de noms. Ce sont eux que Sanèhoniaton appelait Hipsystos, le Très-Haut
; et sa femme, Berouth, la Création ou 1a Nature. Les Hindous possèdent
à eux seuls plus de mille noms, qu'ils ont donnés en divers temps
à ces deux Principes Cosmogoniques. Les Égyptiens, les Grecs,
les Latins, avaient une infinité d'épithètes pour les désigner.
Celles que nous employons aujourd'hui le plus communément en poésie
se renferment dans les noms mythologiques de Saturne et de Rhéa, correspondant
à ceux d'Iswara et de Pracriti81.
80Je suis entré dans de très grands détails tant sur cet
objet que sur tous ceux que je ne fais qu'indiquer ici, dans un
ouvrage sur la Musique, qui sera publié incessamment.
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CHAPITRE IV.
HUITIÈME RÉVOLUTION. DIVISION DES PRINCIPES UNIVERSELS. INFLUENCE
DE LA MUSIQUE.
QUESTIONS SUR LA CAUSE PREMIÈRE : EST-ELLE MÂLE OU FEMELLE ? SCHISME
DANS
L'EMPIRE CE SUJET.
ais dès que les nations dépendantes de l'empire indien furent
autorisées à considérer l'Univers comme le produit de deux
Principes, l'un mâle et l'autre femelle, elles furent insensiblement portées
à se faire sur la nature de ces mêmes principes des questions que
les circonstances amenèrent, et devaient nécessairement amener.
Puisque l'Univers, se demanda-t-on, est le résultat de deux puissances
principiantes, dont l'une agit avec les facultés du mâle et l'autre
avec celles de la femelle, comment peut on considérer les rapports qui
les lient ? Sont-elles indépendantes l'une de l'autre ? Egalement ingénérées,
et existantes de toute éternité ? Ou bien doit-on voir dans l'une
d'elles la cause préexistante de sa compagne ? Si elles sont toutes deux
indépendantes, comment se sont-elles réunies ? Et, si elles ne
le sont pas, laquelle des deux doit être soumise à l'autre ? Quelle
est la première en rang, soit dans l'ordre des temps, soit dans l'ordre
comparatif de l'influence ? Est-ce Iswara qui produit Pracriti, Pracriti, Iswara?
Lequel des deux agit-il plus nécessairement et plus énergiquement
dans la procréation des êtres ? Qui nommer le premier, ou la première,
dans les sacrifices, dans les hymnes religieux qu'une immense multitude de peuples
leur adresse ? Doit-on confondre ou séparer le culte qu'on leur rend
? Les hommes et les femmes doivent-ils, ou doivent-elles avoir des autels séparés
pour l'un et pour l'autre, ou pour tous les deux ensemble ?
M
On dit, continua-t-on, que la musique sacrée présente des moyens
sûrs et faciles de distinguer les deux principes universels : oui, quant
à leur nombre et à leurs facultés opposées ; mais
non quant à leur rang, et encore moins quant à leur influence
sexuelle82. Là-dessus on interrogeait le Système musical de Bhârat,
qui, loin d'éclaircir toutes ces difficultés, les embrouillait
encore. Si le lecteur veut bien se rappeler ce que j'ai dit dans le premier
Livre de cet Ouvrage, et s'il considère l'obstacle qui arrêta la
consolidation du premier âge de la civilisation, il verra que c'est ici,
sous des rapports plus élevés, la même difficulté
qui se présente. Il n'était question alors que d'une misérable
tanière à gouverner ; à présent il s'agit de l'Univers.
Les formes ont beaucoup varié ; le fond est toujours le même.
Que si des personnes, peu accoutumées à lire dans les annales
du Monde, trouvent oiseuses et même
ridicules ces questions dont les suites funestes firent couler tant de sang,
qu'elles aient la bonté de croire
que ces questions sont d'une énorme profondeur, en comparaison de celles
qui, longtemps après, et
dans des siècles non loin de nous, ont causé des ravages proportionnés
à l'étendue du pays qu'elles
pouvaient envahir. Car à l'époque où l'Empire indien couvrait
toute la terre, quoi se réduisaient, en
effet, ces difficultés qui tendaient à le diviser ? A savoir si
la Cause première de l'Univers, en admettant
qu'il n'y en eût qu'une, agissait dans la création des choses selon
les facultés du mâle ou de la femelle ;
et dans le cas où cette Cause fût double, comme l'indiquaient les
analogies qu'on tirait de la science
musicale, lequel des deux principes on devait placer le premier, soit dans l'ordre
des temps, soit dans
celui de la puissance, le masculin ou le féminin. Et lorsque cet empire,
divisé, déchiré de toutes les
manières, était près d'expirer dans le dernier de ses lambeaux,
dans ce qu'on appelait l'Empire grec, ou
plus justement le Bas-Empire, à quoi étaient venues aboutir les
questions qui depuis mille ans avaient
ravagé l'Empire romain ? A savoir si la lumière que certains moines
fanatiques nommés Hésicartes,
voyaient à l'entour de leur nombril, comparée à celle qui
éclata sur le Mont Thabor, était créée ou
incréée. On sait que plusieurs conciles, assemblés pour
prononcer sur cette singulière difficulté, se
81Les noms de Saturne et de Rhéa signifient le Principe igné et
le Principe aqueux. Les deux racines qui les composent
se reconnaissent dans les noms des deux Races sudéennc et boréenne.
82On pourra voir ce que j'ai dit à cet égard dans mon ouvrage
sur la Musique, Liv. III, ch. 3.
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partagèrent, et, par leurs dissensions, facilitèrent les progrès
des Tatars, qui, sous le nom de Turcs, s'emparèrent de Constantinople,
et mirent fin à l'Empire. Je tais, autant pour l'honneur de l'humanité
que pour éviter les longueurs, les questions en grand nombre, plus ridicules
les unes que les autres, que je pourrais rapporter. Un lecteur instruit suppléera
facilement à mon silence. Ainsi donc ce n'est pas d'après l'opinion
particulière qu'on pourrait avoir, qu'il faut apprécier les questions
dont je viens de parler ; mais d'après la situation générale
des esprits, à l'époque où elles eurent lieu. D'abord ces
questions circulèrent sourdement dans l'Empire, et s'y propagèrent
en se renforçant de tout ce que leur nature même présentait
d'insoluble. Le Sacerdoce suprême soit qu'il feignit de les ignorer, ou
que s'en occupant il les condamnât, en irrita également les auteurs.
Les sectaires se multiplièrent dans tous les partis, et lorsque, forcé
de prononcer en faveur de l'un d'eux, il maintint la dominance du sexe masculin
sur le féminin, l'antériorité du principe mâle et
sa plus grande influence dans l'Univers, il passa pour tyrannique ; et son orthodoxie,
qu'il fut obligé d'appuyer d'une certaine force légale, devint
une affreuse intolérance. Les esprits irrités fermentèrent
en secret, s'échauffèrent, et n'attendirent qu'une circonstance
favorable pour faire explosion.
Cette circonstance se présenta ; car la circonstance opportune ne manque
jamais à l'esprit qui la désire et qui l'attend. On lit dans plusieurs
Pouranas83, que deux princes de la dynastie régnante, également
issus du roi Ougra, ayant conçu l'un contre l'autre beaucoup de haine,
divisèrent l'Empire indien, qui, suivant des opinions opposées,
se partagea en leur faveur. L'aîné de ces princes, appelé
Tarak'hya entraîna dans son parti les grands de l'État, et les
premières classes des citoyens ; tandis que le cadet, nommé Irshou,
n'eut pour lui que les dernières classes, et pour ainsi dire la lie du
peuple. C'est pourquoi on nomma d'abord, par dérision, les partisans
d'Irshou les Pallis84, c'est-à-dire en samscrit, les Pâtres. Ces
Pallis, ou ces Pâtres, devenus fameux dans l'histoire, sous le nom de
Pasteurs, ne réussirent pas d'abord dans leurs projets ; car Tarak'hya
les ayant vigoureusement poursuivis, détruisit leur principale place
d'armes, qu'ils avaient établie sur les bords du fleuve Narawind-hya,
et appelée de leur nom Pallisthan. Il est très probable que si
le mouvement causé par Irshou dans l'Empire indien, eût été
purement politique, ou fût resté tel, il aurait été,
sans les moindres suites, étouffé dès sa naissance. Mais,
soit qu'Irshou fût réellement un des sectateurs zélés
de Pracriti, ou qu'il crût utile à ses intérêts de
le devenir, il rompit ouvertement avec le sacerdoce orthodoxe, et déclara
qu'il adorait la faculté féminine, comme appartenant à
la Cause première de l'Univers et qu'il lui accordait l'antériorité
et la prééminence sur la faculté masculine. Dès
ce moment tout changea de face. La guerre, qui n'avait été que
civile prit une forme religieuse. Son parti se fortifia de tous ceux qui partageaient
cette doctrine, quel que fût leur rang, et couvrit en peu de temps la
face entière de la Terre, dont presque une moitié se déclara
pour lui. Mon dessein n'est point de décrire ici les combats sans nombre
que se livrèrent les deux partis ; lorsque, tour à tour vainqueurs
ou vaincus, relevant et détruisant cent fois les mêmes trophées,
ils couvrirent pendant plusieurs siècles, et l'Asie, et l'Afrique, et
l'Europe, de ruines sanglantes. Je ne me laisse que trop entraîner, je
le sens, au plaisir de retracer quelques faits extraordinaires de cette histoire
antique, si intéressante et si peu connue ! Venons à présent
aux principaux résultats de l'événement dont je viens de
parler.
Les sectateurs de la faculté féminine, appelés d'abord
Pallis, les Pasteurs, ayant pris pour symbole de leur culte le signe distinctif
de cette faculté, appelé Yoni, en samscrit, furent surnommés
par la suite Yonijas, Yawanas, Ioniol, c'est-à-dire Ioniens ; et comme,
pour des raisons mystérieuses qu'il est inutile d'expliquer ici, ils
avaient pris pour enseigne la couleur rouge tirant sur le jaune, on leur donna
aussi le nom de Pinkshas, ou de Phéniciens, qui signifie les Roux. Tous
ces noms, injurieux dans la bouche de leurs adversaires, devinrent glorieux
dans la leur ; et reçus ou traduits parmi toutes les nations où
ils triomphèrent, y devinrent autant de titres d'honneur85.
83Principalement dans le Scanda-powana, et dans le Brahmanda.
84Le mot samscrit Palli, analogue à l'étrusque et au latin Palès,
le Dieu ou la Déesse des Bergers, peut venir du celte
pal, désignant un bâton allongé qui sert de houlette ou
de sceptre.
85Le nom de Palli, changé en celui de Bâlli, par les Chaldéens,
les Arabes, les Égyptiens, qui prononçaient
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De leur côté, les Hindous, leurs antagonistes, demeurés
fidèles au culte de la faculté masculine dans la Divinité,
eurent aussi leurs dénominations particulières ; mais comme ils
triomphèrent plus rarement en Europe, ces dénominations et ces
symboles y sont devenus beaucoup moins communs. Cependant on peut reconnaître
sur quelques monuments leur symbole le plus frappant, qui était, par
opposition à celui de leurs ennemis, le signe distinctif de la faculté
masculine86. La couleur de leur enseigne, blanche comme celle des anciens Druides,
leur fit donner le nom de Blancs ; et c'est à la faveur de ce nom, traduit
en divers dialectes, qu'on peut distinguer, dans les temps très anciens,
la résistance que rencontrèrent, en diverses contrées de
l'Asie et de l'Europe, leurs adversaires, appelés tantôt Philistins,
tantôt Ioniens, tantôt Phéniciens ou Iduméens selon
qu'on les considérait comme Pasteurs, adorateurs de la faculté
féminine, ou portant la couleur rouge.
difficilement la consonne P, a signifié, selon la contrée et selon
le temps, Gouverneur, Seigneur, Souverain et même
Dieu. Il persiste encore parmi nous dans le titre de Bailli. Le nom de Palais,
qui se donne à la demeure du souverain, en
dérive. C'est à cause de ce nom que celui de Pasteur ou de Berger
est devenu, dans une foule de langues, synonyme
d'amant ou d'homme aimable auprès des femmes. C'est à cause du
nom de Yoni, analogue à celui de Ionch, une
Colombe, que cet oiseau a été consacré à la Déesse
de l'Amour, Milydha, Aphrodite, Vénus, etc. ; et que tous les arts de
luxe, toutes les inventions molles et délicate, ont été
rapportés à l'Ionie. C'est à cause de la couleur phénicienne,
appelée ponceau, que la couleur pourpre a été l'emblème
de la souveraineté ; enfin, c'est à cause de la Colombe rouge
que ce peuple portait en armoiries, que l'oiseau blasonique appelé Phénix,
du nom même des Phéniciens, est devenu si
célèbre.
86Ce signe, appelé Linga en samscrit, Phallos ou Phallus en grec et en
latin, se reconnaît, quoique défiguré, dans
l'ordre d'architecture dorique, par opposition à l'ionique. Ce symbole
se transforme ordinairement en tête de bélier. Le
Yoni prend aussi la forme d'une fleur de violette ; et voilà pourquoi
cette fleur, consacrée à Junon, était si chère aux
Ioniens.
La couleur blanche, qui était celle des Druides, comme elle a été
ensuite celle des Brahme, est cause que dans la plupart
des dialectes celtiques, le mot blanc est synonyme de sage, de spirituel et
de savant. On dit encore en allemand weis
blanc, et wissen savoir : ich weis, Je sais; etc. En anglais, white blanc, et
wit esprit ; wity, spirituel ; wisdom, sagesse ;
etc. Il est présumable que les Argiens et les Albains, c'est-à-dire
les Blancs, furent en Grèce et en Italie des adversaires
Phéniciens.
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CHAPITRE V.
ORIGINE DES PASTEURS PHÉNICIENS ; LEURS OPINIONS SUR LA CAUSE PREMIÈRE
DE
L'UNIVERS. LEURS CONQUÊTES. NOUVEAUX SCHISMES, D'OÙ PROVIENNENT
LES PERSANS ET
LES CHINOIS. ÉTABLISSEMENT DES MYSTÈRES : POURQUOI.
es Indiens dissidents, ainsi que cela est constaté par toutes les légendes
samscrites, ne parvinrent jamais à faire de grands progrès dans
l'Inde proprement dite ; mais cela n'empêcha pas que, d'un autre côté,
ils ne devinssent extrêmement puissants. Leur premier établissement
considérable s'effectua d'abord sur le golfe Persique ; de là
ils passèrent dans l'Yémen, dont ils firent la conquête
malgré la violente opposition qu'ils y rencontrèrent. Les Celtes
bodohnes, depuis longtemps maîtres de l'Arabie, après avoir résisté
autant qu'ils le purent, obligés de céder au Destin, aimèrent
mieux s'expatrier que de se soumettre. Une grande partie passa en Ethiopie,
le reste se répandit dans les déserts, et s'y divisa en peuples
errants, qu'on appela Hébreux pour cette raison87. Cependant les Phéniciens
ayant pris la domination de la mer qui sépare l'Arabie de l'Égypte,
lui donnèrent leur nom, et vinrent, comme le dit Hérodote, occuper
le rivage de la Méditerranée, où ils établirent
le siége de leur Empire88.
C
A cette époque, l'empire chaldéen fut renversé. Un des
chefs des Phéniciens, connu sous le nom de Bâlli, fit la conquête
de Plaksha, l'Asie Mineure, et bâtit sur les bords de l'Euphrate la célèbre
ville de Babel, à laquelle il donna son nom. Ce Bâlli, appelé
Belos ou Belus, par les Grecs et par les Latins, fut donc le fondateur de cet
empire célèbre qu'on a appelé tantôt Babylonien,
tantôt Syrien ou Assyrien. Les Hébreux, ennemis implacables des
Phéniciens, à cause qu'ils étaient issus de ces Celtes
bodohnes, chassés par ces pasteurs de l'Arabie Heureuse, et contraints
d'aller errer dans les déserts, les Hébreux, dis-je, donnèrent
à ce Bâlli le nom de Nembrod, pour exprimer la violence et la tyrannie
de son usurpation. Mais ce fut en vain qu'ils tentèrent d'arrêter
le torrent qui se débordait sur eux. Depuis le Nil jusqu'à l'Euphrate,
tout subit en quelques siècles le joug de ces formidables Pasteurs, qui,
quoique assis sur le trône, gardaient ce nom, qu'on leur avait donné
comme injurieux. La Haute Égypte résista longtemps à leurs
efforts, à cause des vigoureux partisans qu'y avait la faculté
masculine, sous le nom d'Iswara, Israël, ou Osyris ; mais enfin la faculté
opposée l'emporta partout ; et la déesse Isis, chez les Thébaïtes,
et la déesse Milydha, chez les Babyloniens, furent également placées
au-dessus d'Adon. En Phrygie, la bonne Mère Mâ, appelée
Dindymène par les Grecs, dépouilla Atis , le Père souverain,
de sa force virile ; et ses prêtres ne purent se conserver, qu'en lui
offrant en sacrifice la chose même dont l'Orthodoxie faisait ailleurs
l'emblême de son culte.
Telle fut, dans les temps anciens, cette influence de la musique, dont on avait
tant parlé sans jamais
chercher à la comprendre. De là, les lois sévères
promulguées contre les innovateurs dans cette science ;
et les efforts des Pontifes d'en cacher avec soin les principes constitutifs
au fond des sanctuaires. C'est
surtout ce que firent les prêtres Égyptiens, lorsque forcés
de courber la tête sous le joug des rois
pasteurs, et obligés de feindre des sentiments qu'ils n'avaient pas,
ils songèrent à établir ces mystères
secrets où la Vérité ensevelie, et réservée
aux seuls initiés, ne parut plus aux yeux des profanes que
couverte des voiles les plus épais. Ce fut dans ces mystères qu'ils
consacrèrent les évènements dont je
viens d'esquisser le récit ; et que, ne pouvant témoigner ouvertement
leur douleur touchant la défaite du
principe masculin dans la cause première de l'Univers, ils inventèrent
cette allégorie si connue d'Osiris
trahi, déchiré, dont les membres dispersés ensanglantent
l'Égypte ; tandis qu'Isis, livrée au plus affreux
désespoir, quoique couronnée des mains d'Anubis, et soupçonnée
d'avoir pris part cette lâche trahison,
87Le mot hebri, dont nous avons fait hébreu, signifie transporté,
deporté, expatrie, passé au-delà. Il a la même racine
que le mot harbi, un Arabe ; mais il a plus de force, en ce qu'il exprime une
dislocation plus grande. 88Les Pouranas des Hindous lui donnent le nom de Pallisthan
c'est la Palestine proprement dite, l'Idumée ou la Phénicie.
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rassemble en pleurant les membres de son époux, et les renferme dans
un tombeau, à l'exception d'un seul, perdu dans les flots du Nil. Cette
ingénieuse allégorie, qui fut alors reçue dans tous les
sanctuaires où l'orthodoxie conservait des partisans, se trouve avec
quelque changement de nom dans toutes les mythologies de la terre89.
Cependant les Hindous orthodoxes, justement effrayés des succès
de leurs adversaires, et voyant leur empire morcelé s'écrouler
à l'extérieur, mirent tous leurs soins à défendre
du moins le centre, en y rassemblant toutes leurs forces. Il parut sur le trône
pontifical un homme extraordinaire, qui fut comparé au premier Ram, et
honoré de son nom, à cause de la force qu'il manifesta. Pendant
quelque temps, il soutint l'édifice prêt à s'écrouler
; mais il était réservé à un homme plus grand d'en
arrêter la chute. Cependant les Yonijas furent déclarés
impies, anathématisés et bannis à perpétuité.
Tout commerce fut interdit avec eux. Il fit défendu aux Hindous, non
seulement de les recevoir, mais encore de les aller trouver dans leur propre
pays. La couleur rouge, qui leur servait d'enseigne, fut regardée comme
abominable. Les Brahmes dûrent s'abstenir de jamais rien toucher qui portât
cette couleur, même dans leur plus grande détresse ; et le fleuve
Indus fut désigné comme la limite fatale que nul ne pouvait franchir
sans encourir l'anathème.
Ces mesures rigoureuses, peut-être nécessaires pour conserver le
tout, eurent néanmoins l'inconvénient d'en détacher encore
plusieurs parties. Elles donnèrent lieu à un schisme presque aussi
considérable que le premier. Ce nouveau schisme prit naissance au sein
des plus chauds partisans du principe mâle et des plus zélés
défenseurs de son antériorité et de sa prééminence.
Parmi les Iraniens, un homme doué d'une grande force d'intelligence,
nommé Zeradosht ou Zoroastre, prétendit qu'on s'était trompé
en concevant les deux principes cosmogoniques, Iswara et Pracriti, comme principiants,
et possédant, l'un la faculté du mâle, et l'autre la faculté
de la femelle ; qu'il fallait, au contraire, les regarder comme principiés,
tous les deux mâles tous les deux émanant de l'Éternité,
Wôdh ; mais l'un agissant dans l'esprit comme Principe du Bien, et l'autre
dans la matière, comme Principe du Mal ; le premier, appelé Ormudz
, le Génie de la Lumière ; et l'autre, Ariman, le Génie
des Ténèbres.
Parmi les Peuples qui habitaient au-delà du Gange, un autre Théosophe,
non moins audacieux, appelé Fo-hi, prétendit que le premier schisme
des Pallis avait pris naissance dans un malentendu, et qu'on l'aurait évité
si l'on eût examine que les facultés sexuelles avaient été
mal posées sur les deux Principes cosmogoniques Iswara et Pracriti, ou
l'Esprit et la Matière ; que c'était Pracriti ou la matière
qui possédait la faculté masculine, fixe et ignée, tandis
qu'Iswara ou l'Esprit possédait la faculté féminine, volatile
et humide. En sorte que, selon lui, les Phéniciens n'étaient point
schismatiques en mettant ta matière avant l'esprit, mais seulement en
lui attribuant des facultés opposées celle qu'elle a réellement.
Zéradosht et Fo-hi apportaient à l'appui de leurs raisonnements
des preuves tirées de la science
musicale, qui paraissaient péremptoires ; mais qui seraient ici tout-à-fait
hors de place90. Ils se flattaient
l'un et l'autre de ramener le calme dans l'Empire, en satisfaisant une partie
des prétentions des Pallis
réfractaires ; leur espérance fut également trompée.
La Caste sacerdotale, voyant plus loin qu'eux-
89Les chronologistes ont éprouvé de grandes difficultés
pour fixer l'époque de l'apparition des Pasteurs phéniciens en
Égypte. Cela me parait pourtant très aisé quand on veut
consulter les faits, et ne pas se renfermer dans des limites qu'on
ne puisse franchir. Nous savons par les Livres sacrés des Hindous, que
le schisme d'Irshou qui donna naissance à ces
Pasteurs, eut lieu avant le commencement du Kali-youg, vers 3200 avant Jésus-Christ.
Or, ces peuples, d'abord fixés
sur le golfe Persique, eurent besoin de plu sieurs siècles pour s'établir
solidement eu Palestine, et se mettre en état
d'attaquer un royaume aussi puissant que l'Égypte. Ils dûrent certainement
commencer par la conquête de l'Arabie et de
la Chaldée. Nous savons par la table des trente Dynasties égyptiennes
de Manethon, conservées par Jules Africain, que
les Pasteurs phéniciens fournirent trois de ces Dynasties, depuis la
XVème jusqu'à la XVIIème, dont la durée totale fut
de
953 ans. Le Pharaon Amos qui les vainquit, monta sur le trône environ
1750 ans avant notre ère, et précéda de 13o ans
ce fameux Aménophis qui érigea en l'honneur du Soleil la statue
colossale de Memnon. En sorte que, si l'on réunit ces
1750 ans, avec les premiers 953, on trouvera que ce fut vers l'an 2703, avant
notre ère, que les Phéniciens entrèrent en
Égypte, environ cinq siècles après le schisme d'Irshou.
D'après ces données, on peut raisonnablement inférer que
les premiers mystères égyptiens furent célébrés
vingt- cinq ou
vingt-six siècles avant Jésus-Christ. Il existe une tradition
portant qu'à l'époque où ils commencèrent, l'équinoxe
du printemps tombait sur les premiers degrés du Taureau : ce qui donne
un coïncidence remarquable. 90 On pourra les trouver dans l'ouvrage déjà
cité.
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mêmes dans les conséquences de leur propre idée, les rejeta
et les condamna également. Zéradosht, plus irrité encore
que Fo-hi, parce qu'il était plus passionné, alluma une guerre
civile et religieuse, dont le résultat définitif fut la séparation
absolue de l'Iran. Les Peuples qui le reconnurent pour leur souverain théocratique,
prirent dorénavant les noms de Parthes, Parses ou Perses, cause du nom
de Paradas, que les Hindous orthodoxes leur avaient donne par dérision.
Ces peuples, qui s'emparèrent plus tard de la domination de l'Asie, y
devinrent très célèbres et très puissants. Ils eurent,
à des époques différentes, divers législateurs théocratiques,
qui prirent successivement le nom du premier Zéradosht91, que nous nommons
Zoroastre. Le dernier qui parut du temps de Darius, fils d'Hystaspes, est celui
dont les Ghébres suivent encore la doctrine, consignée dans le
Zend-Avesta92. Les deux Principes opposés de la Lumière et des
ténèbres, Ormudz et Ariman, y sont présentés comme
également issus du Tempssans-bornes, autrement l'Eternité, seul
Principe principiant auquel ils sont soumis. Le troisième Principe qui
les réunit s'appelle Mithra. Ce Principe médiateur représente
la Volonté de l'homme, comme Ormudz et Ariman représentent la
Providence et le Destin. Ce système cosmogonique est réuni au
culte des Ancêtres, comme tous ceux qui tiennent à la même
origine. Le Principe principiant éternel y est adoré sous l'emblème
du feu.
Quant à Fo-hi93, doué d'un caractère plus pacifique et
plus doux que Zeradosht, il ne voulut pas allumer une nouvelle guerre civile
au sein de l'Empire, mais il s'éloigna, suivi de ses partisans ; et,
franchissant les déserts qui bornaient l'inde à l'Orient, alla
s'établir sur les bords du fleuve Hoang-ho, qu'il nomma ainsi F1euve-Jaune,
à cause de la couleur jaune qu'il prit pour enseigne, tant pour se distinguer
des Hindous orthodoxes, que pour n'être pas confondu avec les Phéniciens.
Il rassembla sur les bords de ce fleuve quelques hordes de Tâtars errants,
anciens débris de la Race jaune, qui se réunirent à ses
sectateurs, et leur donna sa doctrine, fort ressemblante pour le fond à
celle de Zoroastre. Selon lui, les deux Principes principiés sont Yin,
le repos, et Yang, le mouvement, tous deux issus d'un seul Principe principiant
appelé Tai-ki le premier Moteur. Les deux principes Yin et Yang donnent,
par leur action réciproque, naissance au troisième Principe médiateur,
appelé Pan-Kou, l'Être universel : alors il existe trois puissances
appelées Tien-hoang, Ti-hoang et Gin-hoang ; c'est-à-dire le Règne
céleste, le Règne terrestre, et l'hominal, ou, en d'autres termes:
la Providence, le Destin et la Volonté de l'homme, les mêmes que
j'ai établies au commencement de cet ouvrage. Le culte des Ancêtres
fut admis dans la Religion de Fo-hi, plus expressément encore que dans
celle de Zoroastre. C'est à cette émigration que les Livres samscrits
rapportent l'origine de l'empire chinois, qu'ils nomment Tchandra-Douïp
le Pays de la Lune masculinisée ; c'est-à-dire le Pays où
le Principe féminin est devenu le masculin. Le nom de Tchinas, que les
Brahmes donnent aux peuples qui l'habitent, ne signifie pas absolument des impies
et des réprouvés comme celui de Yawana dont ils signalent les
Ioniens en général, et les Grecs en particulier ; mais seulement
des schismatiques. Les Chinois, que nous nommons de ce nom injurieux, ne l'ont
pas accepté : ils se nomment, et ils nomment leur propre pays, Tien-hia,
ce qu'il y a de plus précieux sous le ciel94.
Il est certain que parmi les démembrements qui se firent, à cette
époque, de l'Empire indien, aucun, sans doute, n'égala, ni pour
l'étendue, ni pour la puissance, celui des Tchinas ; mais aussi aucune
nation 91 Je crois que ce nom, dont on a toujours manqué la signification,
peut être ramené aux deux racines celtiques et phéniciennes
Syrah-d'Osht, le Prince ou le chef de l'Agression ou de l'Armée.
92 Les Ghébres, sont un reste des Peuples célèbres que
Moïse appelle Ghiborim,et que les Grecs ont connus sous le
nom d'Hyperboréens ; ce sont les seuls descendants des Peuples Boréens
qui en aient conservé le nom antique jusqu'à
nos jours. Ils appellent Gustasps le Prince sous le règne duquel parut
leur dernier Zeradosht. Le Zend-Avesta, traduit par
Anquetil-du-Perron, n'est qu'une sorte de Bréviaire de l'ouvrage de cet
ancien Théosophe.
93 Le nom de Fo-hi signifie le Père de la Vie. Il faut remarquer, comme
une chose très digne d'attention, que les deux
racine qui composent ce nom sont d'origine celtique.
94 Il existe une tradition importante pour la chronologie. On trouve qu'à
l'époque des premières observations
astronomiques, parmi les Chinois, l'étoile polaire, appelée Yeu-tchu,
c'est-à-dire le Pivot de la droite, était, dans la
constellation du Dragon, celle que nous désignons par Alpha. Cette tradition,
qui nous reporte à environ deux mille
sept cents ans avant notre ère, offre une nouvelle coïncidence qui
corrobore tout ce que j'ai dit dans ma précédente
note.
" Page 115 -
ne garda avec un plus inviolable respect les lois et les coutumes de ses Ancêtres,
dont le culte ne s'éteignit jamais dans son sein. C'est encore aujourd'hui
un très beau fragment de l'Empire universel, qui a surnagé presque
intact sur le torrent des âges. Tandis que l'Asie a éprouvé
une foule de révolutions ; que les faibles restes de l'empire indien
ont été la proie de trente nations rivales ; que le sceptre des
Phéniciens, arraché de leurs mains par les Assyriens, est passé
dans celles des Égyptiens, des Arabes et même des Étrusques
; qu'il est revenu de nouveau dans les mains des Assyriens, pour tomber dans
celles des Mèdes, des Perses, des Grecs, des Romains ; et qu'enfin ses
débris, échappés à la ruine de Constantinople, ont
été dispersés sur toutes les contrées de l'Europe
; la Chine a survécu à ces catastrophes, qui ont changé
cent fois la face du Monde, et n'a jamais pu être conquise sans que la
force de sa constitution n'ait aussitôt asservi ses propres conquérants.
" Page 116 -
CHAPITRE VI.
RÉFLEXIONS SUR LE DÉMEMBREMENT DE L'EMPIRE UNIVERSEL.
vant de continuer cette exploration historique qui, comme on le sent bien, donne
à ma première hypothèse une force plus qu'hypothétique,
il me semble important de faire ici une réflexion. On se demandera peut
être comment l'empire de Ram, dont le principe était évidemment
Providentiel, et duquel la Volonté de l'homme avait jeté les fondements,
d'accord avec la Providence, n'était pas plus durable. Si on borne là
la difficulté, et qu'on ne demande pas pourquoi il n'était pas
éternel, je répondrai facilement ; et si l'on poussait la difficulté
jusqu'à ses dernières limites, je répondrais plus facilement
encore. D'abord je dirais à ceux qui peuvent l'ignorer, que pour ce qui
est de l'Éternité absolue, Dieu seul la possède ; car on
ne pourrait admettre deux êtres absolus sans impliquer contradiction.
L'éternité que Dieu communique ne peut donc être qu'une
éternité relative, dont son Éternité absolue détermine
le principe et le mode. Toutes les formes sont dans le domaine du temps ; le
temps lui-même n'est que la succession des formes ; les essences seules
sont indestructibles, parce qu'elles tiennent par leur principe à l'Essence
absolue, qui ne saurait jamais passer : car, pour concevoir un passage, il faut
concevoir un espace ; et comment concevoir un espace hors de l'espace absolu
?
A
Il faut donc distinguer la forme de l'essence ; le temps, de l'espace ; et l'éternité
relative, de l'éternité absolue. La Forme, le Temps, l'Éternité
re1ative sont des émanations ; l'Essence, l'Espace, l'Éternité
absolue, sont des identités divines. Tout ce qui constitue ces identités
est immuable ; tout ce qui appartient à ces émanations peut changer.
Les formes, en se succédant les unes aux autres, enfantent le Temps ;
le Temps donne naissance à l'éternité relative ; mais cette
éternité, et le temps qui la mesure, et les formes qui la remplissent,
s'évanouissent également dans l'Essence qui donne les formes,
dans l'Espace qui crée le temps, et dans l'Éternité absolue
qui enveloppe l'éternité relative. Tout a son poids, son nombre
et sa mesure ; c'est-à-dire, son rang dans l'échelle des êtres,
ses facultés propres et sa puissance relative. Rien ne peut paraître
dans la vie élémentaire sans subir les lois de cette vie. Or,
la première de ces lois est d'y paraître sous une forme, assujettie
aux trois époques du commencement, du milieu et de la fin. Toute forme
dont le mouvement propre n'est pas dérangé par des événements
étrangers, parcourt ces trois époques ; mais ce n'est que le plus
petit nombre qui les parcourt sans interruption. La plupart des formes sont
brisées dès le commencement, peu atteignent le milieu de leur
existence, et encore moins parviennent à la fin. Plus les formes sont
multipliées dans une seule espèce, et plus il en avorte dans l'origine.
Qui pourrait nombrer, par exemple, combien un chêne produit de glands,
tous destinés à devenir des chênes avant qu'un autre chêne
prenne naissance d'un seul de ces glands ?
Si, parmi les trois Puissances qui régissent l'Univers, le Destin obtenait
seul la domination ; si la
Volonté de l'homme disparaissait ou se paralysait ; si la Providence
était absente, conçoit-on quel
épouvantable chaos suivrait cet état de choses ? Toutes les espèces,
luttant les unes contre les autres, se
déclareraient une guerre sans terme ; toutes voudraient occuper seules
l'étendue terrestre, et faire venir
à bien tous les germes qu'elles jettent ; en sorte qu'il n'y aurait pas
de raison pour que, dans le règne
végétal, par exemple, l'espèce du chêne, de l'orme,
ou de tel autre arbre, n'étouffât toutes les autres, et
ne couvrît toute la terre95. Mais la Volonté de l'homme est là
pour tout maintenir dans de justes bornes,
tant dans le règne végétal que dans l'animal, et pour empêcher
que les plantes nuisibles et les animaux
dangereux ne se multiplient autant que leurs forces le leur permettraient. Cette
Volonté, mue par son
95Buffon fait la remarque judicieuse que la Nature, qui tend à organiser
les corps autant qu'il est possible, émet une
immense quantité de germes. Ce Naturaliste a fait le calcul que si rien
n'arrêtait la puissance productrice d'un seul
germe, comme d'une graine d'orme, par exemple, il existerait an bout de cent
cinquante ans, plus d'un million de
millions de lieues cube, de matière organisée semblable au bois
d'orme ; en sorte que le globe terrestre tout entier serait
converti en matière organisée d'une seule espèce.
" Page 117 -
propre intérêt, veille, au contraire, à ce que les espèces
faibles, mais utiles, se propagent et se conservent, grâce aux soins qu'elle
leur donne.
Mais quoique la Volonté de l'homme puisse ainsi préférer
une espèce une autre, et couvrir de magnifiques moissons de blé
ou de riz des plaines immenses qui ne produiraient, sans elle, que des chardons
ou quelques autres plantes stériles ; quoiqu'elle puisse propager la
vigne sur des coteaux ou ne croîtraient que des bruyères, et promener
de nombreux troupeaux d'animaux pacifiques dans des lieux déserts qu'habiteraient
seules les bêtes farouches ; quoiqu'elle puisse tout perfectionner par
la culture, cette Volonté ne peut cependant pas changer la nature intime
d'aucune chose, ni la soustraire aux lois du Destin, dans le domaine duquel
elle est obligée de puiser son nutriment. Tout ce qu vit de la vie élémentaire
en doit subir les lois. La plante annuelle ne peut pas voir deux hivers ; le
chêne robuste doit arriver au terme de sa décomposition ; et tandis
que la mouche éphémère remplit sa carrière en un
jour, l'éléphant, qui peut atteindre deux siècles, est
pourtant obligé de passer comme elle. Ainsi donc l'Homme peut choisir,
parmi les germes physiques ou les principes intellectuels que la Providence
met à sa disposition, ceux dont il veut protéger le développement
; il peut connaître leurs facultés propres, leurs vertus diverses,
leur force vitale, leur durée relative, et savoir d'avance quel sera
le résultat de ses soins. Un agriculteur saura bien, par exemple, que
s'il sème un grain de blé, il n'aura qu'une plante frêle
et passagère, tandis que s'il sème un gland, il obtiendra un arbre
robuste et vivace ; mais il saura aussi que la plante annuelle lui donnera une
jouissance prompte et facile, tandis que l'arbre séculaire le laissera
longtemps attendre ses fruits. Son choix sera donc, dans l'un ou dans l'autre
cas, motivé par ses besoins, et fondé sur ses lumières
agricoles ; il se déterminera avec connaissance de cause. La position
du législateur serait exactement la même que celle de l'agriculteur,
si l'un pouvait réunir au même degré l'expérience
qui éclaire la conduite de l'autre. Cela est presque impossible ; cependant
le législateur entièrement aveugle et inexpérimenté,
qui jettera au hasard des principes politiques, sans connaître d'avance,
et la nature de ces principes, et celle du peuple auquel il les destine, ne
méritera point du tout ce titre, et ressemblera à l'ignorant agriculteur
qui sèmerait du riz dans un sable aride, ou qui voudrait planter de la
vigne dans un marais. L'un et l'autre passeront, à juste titre, pour
des fous, dignes des calamités de tout genre qui les attendent. A présent
que j'ai assez éclairé le fond de la question que je me suis proposé
de résoudre, je dirai que Ram ayant reçu directement de la Providence
le principe intellectuel d'un Empire théocratique, en jeta le germe dans
des circonstances favorables, qui en hâtèrent le développement.
Mais ce germe, le plus robuste et le plus vivace de tous ceux de son espèce,
dut néanmoins subir les vicissitudes de toutes les choses confiées
au Destin ; et puisqu'il eut un commencement d'existence temporelle, il dut
nécessairement, après avoir atteint son milieu, pencher vers sa
fin. J'ai montré, par plusieurs rapprochements chronologiques, que l'époque
de son commencement pouvait remonter à environ six mille sept cents ans
avant notre ère. Or le premier ébranlement qui s'y fit sentir,
et dont l'histoire ait conservé la mémoire, date de l'an 3200.
Cet empire resta donc dans tout l'éclat de sa jeunesse pendant trente-cinq
siècles. A cette époque les passions commencèrent à
s'y faire sentir, et formèrent dans son sein des orages plus ou moins
violents. Il y survécut néanmoins malgré les défections
et les schismes dont j'ai parlé ; et pendant encore onze ou douze siècles
posséda l'inde tout entière. Ce ne fut que vers l'an 2100 avant
Jésus-Christ, que l'extinction de la Dynastie solaire, et celle même
de la Dynastie lunaire que Krishnen avait rétablie, comme je le dirai
tout à l'heure, ayant entraîné sa chute politique, il se
concentra dans la seule existence religieuse, et plaça son siége
principal au Thibet, où il survit encore, malgré sa grande vieillesse,
dans le culte Lamique.
Si l'on considère que ce culte, aujourd'hui âgé de plus
de quatre-vingt-cinq siècles, domine encore sur une grande partie de
l'Asie, après avoir joui pendant près de quarante-six siècles
de l'Empire universel, dont trente-cinq furent couverts d'un éclat exempt
de tout nuage, on conviendra que son sort a été assez beau, et
qu'on ne doit ni s'étonner ni s'affliger de son déclin, ni de
sa disparition même prête à s'effectuer.
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CHAPITRE VII
LES PHÉNICIENS SE DIVISENT ; LEUR CULTE S'ALTÈRE. FONDATION DE
L'EMPIRE ASSYRIEN.
PREMIER CONQUÉRANT POLITIQUE. NEUVIÈME RÉVOLUTION DANS
L'ÉTAT SOCIAL.
aintenant revenons au Phéniciens, et continuons à esquisser à
grands traits la suite de leur histoire. Les Pasteurs schismatiques, ayant causé
la première division de l'Empire indien, ne furent pas longtemps sans
se diviser entre eux. La flamme de l'incendie qu'ils avaient allumé,
manquant d'aliments à l'extérieur, devait nécessairement
réagir sur eux-mêmes. Quoique d'abord ils s'accordassent sur le
principal point du schisme, qui était la prééminence accordée
dans l'univers à la faculté féminine, ils ne tardèrent
pas à se proposer des difficultés assez ardues, sur la nature
de cette faculté. Un grand nombre de sectes se formèrent, dont
la plus considérable prétendit qu'on ne devait point considérer
cette faculté comme simplement conceptive mais comme créatrice
; et qu'on devait la désigner par le nom d'Hébé, qui, dans
l'idiome phénicien, était celui de l'amour au féminin96.
Cette secte établit que, dès l'origine des choses, il exista deux
êtres, l'Amour et le Chaos ; l'Amour, principe féminin spirituel
; le Chaos, principe masculin matériel. Selon la doctrine qu'elle répandit,
c'était l'Amour qui, en débrouillant le Chaos, avait donné
naissance à l'Univers.
M
Il parait bien certain que la secte phénicienne qui adopta cette Cosmogonie,
et qui reconnut dans l'Amour un principe féminin, créateur de
toutes choses, fut très répandue et très nombreuse. Les
fragments qui nous restent de Sanèhoniaton, et la Théogonie grecque
d'Hésiode, en sont une preuve manifeste. On peut remarquer, comme une
chose digne d'attention, que cette doctrine n'était pas du tout éloignée
de celle des anciens Celtes dont Ram avait cru devoir se séparer, il
y avait alors plus de quarante siècles. Aussi arriva-t-il, dès
que les Phéniciens se présentèrent sur tes côtes
méridionales de l'Europe, et qu'ils s'emparèrent de colonies que
les Hindous y avaient posées sur les ruines de celles des Atlantes, qu'ils
n'eurent aucune peine à s'allier avec le reste des Celtes subsistant
encore dans l'intérieur des terres, sur les côtes septentrionales
du Danemark, ou dans les îles Britanniques. De manière même
qu'il se fit des deux cultes une sorte de fusion qui se reconnaît facilement
dans les livres mythologiques de l'un et de l'autre peuple97.
Les Phéniciens, possesseurs d'une grande variété de connaissances
physiques et morales, mais dont le
culte se trouvait dépourvu de rites, firent alors un échange assez
malheureux. Ils apprirent aux Celtes
leurs sciences, et reçurent en retour une foule de superstitions, parmi
lesquelles étaient au premier rang
les sacrifices humains. Comme ils étaient sortis des voies de la Providence,
et que, tombés dans celles
du Destin, ils ne pouvaient lui opposer qu'une volonté passionnée
et mal éclairée, ils s'abandonnèrent à
ces superstitions nouvelles avec plus de fureur que ceux mêmes qui les
leur livraient. Les aruspices, les
augures, les divinations de toutes sortes, trouvèrent place dans leur
religion nouvelle. Ils adoptèrent le
culte de Thor, avec toutes ses atrocités, et s'en engouèrent au
point de nommer une de leurs métropoles
de son nom. Ce fut la fameuse ville de Tyr, dans laquelle ils lui élevèrent
un temple magnifique sous son
nom de Herèhôl. Ce nom, par une coïncidence qui ne doit pas
échapper à la sagacité du lecteur, se
trouvait avoir le même sens en celte qu'en phénicien. Cependant,
comme les mots qui le composaient
avaient déjà quelque chose de trop antique, ils les traduisirent
dans ceux plus modernes de Melicartz98,
le Roi de la Terre. Quant à Teutad, qu'ils empruntèrent aussi
aux Celtes, ils lui donnèrent par excellence
le nom de Moloch, le Roi, ou celui de Krôn, le Couronné99. Ce fut
par la suite des temps le fameux
96 Le mot allemand moderne liebe, amour, a la même racine que le mot phénicien
hébeh, et il est également du genre
féminin. Cette analogie est remarquable entre tous les mots qui remontent
à une haute antiquité. Le mot chaos
opposé à celui d'hébé, développe l'idée
de tout ce qui sert de base aux choses, comme le marc, l'excrément, la
caput
mortuum. C'est, en général, tout ce qui demeure d'un être
après que l'esprit en est sorti.
97 Il suffit de lire le fragment qui nous reste de Sanèhoniaton, et les
fables renfermées dans l'Edda des Islandais, pour
demeurer convaincu de ce que j'avance.
98 Les Grecs nous l'ont fait connaître sous le nom de Melicerte.
99 Le mot Krôn signifie proprement une corne en phénicien. Mais
j'ai dit que ce fut dans l'origine, à cause de la corne
" Page 119 -
Kronos des Grecs, le Saturne des Étrusques, duquel sortirent tous les
autres Dieux mythologiques des anciens Polythéistes.
C'est une chose très singulière de voir comment ces Phéniciens,
après avoir pris presque toutes les divinités mythologiques des
Celtes, et les avoir pliées à leurs divers systèmes cosmogoniques,
les leur rendirent plus tard sous mille noms nouveaux, et présentées
sous une infinité d'emblèmes qui les rendaient méconnaissables
; car la légèreté et l'inconstance, particulières
à ces peuples, les jetèrent dans les idées les plus disparates
et les plus extravagantes, ainsi que le prouve, dans ses contradictions et ses
incohérences remarquables, leur mythologie, conservée en grande
partie par les Grecs et par les Romains, qui en étaient issus. Leur instabilité
à cet égard est aussi frappante que la ténacité
et la persévérance des Chinois, leurs antagonistes les plus décidés.
Il semblait que la faculté féminine à laquelle ils avaient
accordé la suprématie universelle, agissait sur leur imagination
versatile. S'il était question d'écrire leur histoire, on pourrait
montrer facile ment que la multitude de noms qu'ont portés en divers
temps les nations d'origine phénicienne, et qu'elles ont donnés
à leurs colonies, n'ont caractérisé que la versatilité
de leurs opinions et l'énorme quantité de leurs symboles cosmogoniques.
Mais non seulement, comme je l'ai dit, les Phéniciens se divisèrent
en un grand nombre de sectes qui les affaiblirent ; ils eurent encore à
lutter contre plusieurs nations attachées en secret à l'orthodoxie,
et qu'ils avaient plutôt entraînées par la force de leurs
armes que par la justesse de leurs arguments. Parmi ces nations, celle des Égyptiens
fut toujours celle qui porta le plus impatiemment le joug de ces Rois pasteurs,
et qui fit les plus fréquents efforts pour le secouer, ainsi que l'atteste
son histoire. J'ai déjà dit que ce fut même à son
attachement secret pour l'orthodoxie que dûrent leur origine ces Mystères
d'Isis, devenus si fameux par la suite, et qui servirent de modèle à
tous les autres, même à ceux qui, à cause de divers changements
opérés dans le culte, eurent tout un autre but et une toute autre
forme. Cependant, malgré cette opposition intérieure, tant religieuse
que politique, ce ne fut point l'Égypte qui la première eut la
gloire de se soustraire au joug des Phéniciens. Les Livres sacrés
des Brahmes disent expressément que ce fut sur les bords du Kamoud-vati,
ou de l'Euphrate, que la faculté masculine ayant repris la domination
sur la faculté féminine, on adora de nouveau son symbole sous
le nom de Bâl-Iswara-Linga100. Les peuples de ces bords rentrèrent
ainsi dans l'orthodoxie, mais sans se réunir à l'Empire indien
; ils en formèrent un particulier, dont la durée et l'éclat
furent très considérables. C'est du sein de cet Empire que sortit
le premier conquérant purement politique qui ait paru dans la Race boréenne.
Jusque là, toutes les guerres avaient eu pour objet, ou la conservation
de la Race, ou des dissensions civiles ou religieuses. L'histoire nomme ce conquérant
Ninus, c'est-à-dire le fils du Seigneur101 ; ce qui l'a fait considérer
par la suite des temps comme le fils de Belus ; mais Belus, ou plutôt
Bâl, était le nom donné à l'Être suprême,
à celui que les Celtes nommaient Teutad ; les Indous, Iswara, et les
Phéniciens, Moloch.
La première conquête de Ninus fut celle de l'Iran, qui perdit alors
son nom primitif pour prendre celui de Perse, conservé par cette contrée
jusqu'à nos jours. La dynastie que le premier Zoroastre y avait établie,
près de mille ans avant cet événement, s'appelait Mahabad,
c'est-à-dire la Grande-Sagesse102 ; elle était purement théocratique.
Elle fut remplacée par celle des Pishdadiens, ou des Juges, sortes de
Vice-Rois que leur donna le monarque assyrien. Cette dernière dynastie
ne finit qu'à l'avènement de Kai-Kosrou, que nous nommons Cyrus.
Ninus, après avoir étendu ses conquêtes très avant
dans la Scythie et jusque chez les Celtes d'Europe, tourna ses armes contre
l'Inde, et se prétendit appelé à relever l'Empire de Ram
; mais la mort le surprit du Bélier Ram, que furent imaginées
toutes les coiffures sacerdotales et royales. Le mot celtique Krohne, une couronne,
en dérive. Les Grecs, en confondant le nom de Kronos, le Couronné,
avec celui du temps Chronos, ce qui s'écoule, ont fini par faire de Saturne
le Dieu du temps.
100 On peut dater cette époque de celle de l'érection de la fameuse
tour de Babel, qui, d'après les observations des
Chaldéens, envoyés par Callisthène à Alexandre remontait
à 1903 ans avant ce conquérant ; ce qui place cette époque
à l'an 2230 avant notre Ère ; environ mille ans après le
schisme d'Irshou. 101 Nin-Iah signifiait en chaldaïque, comme en phénicien
la progéniture de l'Être souverain.
102 On devrait écrire Maha-wôdh, la Puissance éternelle
ou la Grande Éternité. Encore aujourd'hui les Parses, appelés
Ghébres, donnent à leurs prêtres le nom de Mobéd.
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au milieu de ses vastes projets, dont son épouse, qui lui succéda,
accomplit une partie. Cette femme célèbre, pour témoigner
qu'elle ne prenait aucune part au schisme des Pasteurs, et se donner un appui
parmi les orthodoxes hindous, se fit appeler Sémiramis, c'est l'Éclat
de Ram103, et prit pour enseigne une colombe blanche.
Mais longtemps avant cette époque, il s'était passé aux
Indes un événement très considérable, et qui devait
avoir la plus grande influence sur les destinées de l'Univers. Il est
bon de revenir un moment sur nos pas.
103 Le mot Sem ou Shem signifie un signe, un lieu, un nom, une chose éclatante.
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CHAPITRE VIII.
NOUVEAUX DÉVELOPPEMENTS DE LA SPHÈRE INTELLECTUELLE. AUTRE ENVOYÉ
DIVIN :
KRISHNEN. ORIGINE DE LA MAGIE PARMI LES CHALDÉENS, ET DE LA THÉURGIE
EN ÉGYPTE.
NOUVELLE VUE SUR L'UNIVERS. ADMISSION D'UNE TRIADE DANS L'UNITÉ DIVINE.
l était évident que le schisme des Pasteurs phéniciens
devait entraîner la division et la chute de l'Empire universel de Ram
; et qu'il fallait trouver un moyen de conserver la force centrale aussi longtemps
qu'il serait nécessaire, pour que les vérités qui devaient
survivre à cette catastrophe ne fussent pas englouties avec elle. La
Providence le voulut, et un homme extraordinaire parut dans le monde : cet homme,
né parmi les Pasteurs, comme l'indique son premier nom Gopalla104, fut
par la suite appelé Krishnen, Bleu céleste, à cause de
la couleur bleue qu'il prit pour emblème. Les Brahmes le regardent encore
aujourd'hui comme une des plus brillantes manifestations de la Divinité,
et le placent ordinairement à la huitième incarnation de Vishnou.
Ils conviennent généralement que cet homme divin, voyant l'état
déplorable où les sectes rivales des Lingajas et des Yonijas avaient
réduit l'Empire indien, et gémissant sur les malheurs sans nombre
que leur fanatisme avait causés, entreprit de réparer le mal qui
en était résulté, en ramenant les esprits une doctrine
mitoyenne, tolérante dans ses principes, susceptible de satisfaire aux
objections de tous les partis, et propre à lever leurs doutes sans les
aigrir les aigrir les uns contre les autres.
I
Krishnen, disent-ils, commença par établir que les deux facultés,
mâle et femelle, étaient également essentielles, également
influentes dans la production des êtres ; mais que ces facultés
resteraient éternellement séparées l'une de l'autre, et
par conséquent inertes, si une troisième faculté ne leur
fournissait le moyen de se réunir. Cette faculté qu'il attribua
à Vishnou, fut conçue par lui comme une sorte de lien médiane
entre Iswara et Pracriti ; en sorte que si par l'un on entendait l'Esprit et
par l'autre la Matière, on devait considérer la troisième
faculté comme l'âme qui opère la réunion des deux.
Cela posé, ce grand homme alla plus loin. Il fit concevoir que les deux
facultés qui se montrent indépendantes et isolées dans
les êtres physiques et principiés, ne sont pas telles dans les
êtres intellectuels et principiants ; de manière que chaque faculté
mâle possède sa faculté femelle inhérente, et chaque
faculté femelle, sa faculté mâle. Ainsi, admettant une sorte
d'hermaphrodisme universel, Krishnen enseigna que chaque principe cosmogonique
était double. Alors, laissant de côté l'Être absolu
Wôdh105, comme inaccessible à l'entendement humain, et considérant
Iswara et Pracriti comme ses facultés créatrices, inhérentes,
il posa trois principes de l'Univers, émanés de cet Être
ineffable, qu'il nomma Brahmâ, Vishnou et Siva, auxquels il adjoignit,
comme leurs facultés inhérentes, Sarasvatî, Lakshmi et Bhavani106.
Telle fut l'origine de cette Trinité Indienne qui, sous différents
noms et sous différents emblèmes, a été admise ou
connue de tous les Peuples de la Terre. Parmi les trois personnes de cette Trinité,
le prophète Indien choisit Vishnou comme la principale, et l'offrit de
préférence l'adoration de ses disciples. Il éloigna, en
conséquence, les symboles du Linga et du Yoni, qui avaient causé
tant de troubles, et prit pour le sien la figure de l'ombilic, comme réunissant
les deux autres, et caractérisant la doctrine de l'hermaphrodisme divin
qu'il établissait. Cette doctrine eut 104 Gopalla signifie proprement
le Bouvier. Les Hindous, en faisant son apothéose, le placèrent
parmi les constellations. C'est le Bootès des Grecs, que les Arabes nomment
encore Muphrid-al-Rami, celui qui explique Ram.
105 Les Brahmes nomment aussi l'Être absolu Karta, le premier Moteur ;
Baravastou, le Grand Être ; Parasashy, le
seul Souverain, etc. Son nom mystérieux, qu'ils ne profèrent jamais,
de peur de le profaner, est OM. Ce nom,
composé des trois caractères, A, U, M, représente Vishnou,
Shiva et Brahmâ. Ces trois Divinités, selon la doctrine de
Krishnen, n'en font qu'une, et ne sont que les facultés manifestées
de l'Éternité absolue.
106 La doctrine du Théosophe indien, telle que je viens de l'exposer
en peu de mots, est contenue dans les Pouranas
intitulés Bagwhat-Vedam, et Bagwhat-ghita. On doit entendre par Brahmâ,
l'Esprit ou l'intelligence ; par Vishnou, l'Âme ou l'Entendement ; et
par Siva, le Corps on l'instinct. Sarasvatî représente la sphère
intellectuelle ; Lakshmi, l'animique ; et Bhavani, l'instinctive : et cela,
tant dans la Nature universelle que dans la Nature particulière.
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un succès prodigieux dans l'Inde proprement dite, où son premier
effet fut de ramener la paix. Le fanatisme religieux s'y éteignit. Krishnen
conçut alors le vaste dessein de recommencer l'Empire universel. Il osa
même aller plus avant que Ram, et rétablir la dynastie lunaire
que cet ancien Théocrate avait jugé convenable d'interrompre,
et qui était restée interrompue depuis plus de trente-six siècles
; mais le mouvement providentiel n'allait pas jusque-là. Les idées
politiques ne pouvaient pas suivre le cours des idées morales ; et la
scission qui s'était opérée était trop forte pour
que les parties désunies pussent jamais se rapprocher et se confondre.
Le bien véritable qui résulta de la mission de Krishnen, après
celui du rétablissement de la paix religieuse, fut de donner à
l'Inde une force morale capable de résister à toutes les invasions,
et de la présenter à la tête de la civilisation universelle,
comme digne d'instruire et de dominer ses propres conquérants. De manière
que la conquête de cette contrée fut longtemps considérée
comme le but d'une gloire immortelle, plutôt intellectuelle que physique.
Tous les héros qu'une noble émulation poussa dans la carrière
des conquêtes, depuis Ninus jusqu'à Alexandre, envièrent
le surnom de vainqueur de l'Inde, et crurent ainsi marcher sur les traces de
Ram, le premier Scander aux deux cornes. Ninus et Sémiramis essayèrent
de triompher de l'Inde, et après eux le Larthe Séthos en fit la
conquête. Ce Séthos, venu d'Étrurie, comme je le dirai plus
loin, était le dix-septième monarque après Amosis, celui
même qui mit fin, en Égypte, au règne des Pasteurs. Presque
à la même époque où ces Pasteurs étaient forcés
de quitter le trône d'Égypte, environ mille huit cents ans avant
notre ère, ils étaient également chassés de l'Arabie,
par les Peuples fatigués de leur joug. Ces Peuples, après s'être
rendus indépendants, se choisirent des rois de leur nation, auxquels
ils donnèrent le nom affectueux de Tobba, c'est-à-dire celui qui
fait le bien. Ainsi l'Empire phénicien, également pressé
de toutes parts, sur le continent de l'Asie et de l'Afrique, se bornait presque
aux côtes de la Méditerranée, et ne se soutenait plus qu'à
la faveur de son immense marine et de ses colonies, qui, soumettant toujours
les mers à sa puissance, rendaient le reste de la terre tributaire de
son commerce. Tyr et Sidon étaient à cette époque l'entrepôt
des richesses du Monde.
Quoiqu'il puisse paraître étrange que je me laisse ainsi aller
au plaisir d'écrire l'histoire, j'entrerai encore ici dans quelques détails.
Je ne veux pas négliger, puisque l'occasion s'en présente si naturellement
, de faire voir à quelle distance de la vérité nous a placés
la mauvaise interprétation du Sépher de Moïse, et comment
ou s'est trouvé forcé, d'après cette interprétation,
de mutiler l'histoire des nations antiques pour les renfermer dans la plus ridicule
et la plus étroite des chronologies à peu près de la même
manière que la mythologie grecque rapporte qu'un certain Procruste raccourcissait
les étrangers pour les faire entrer dans son lit de fer.
Voici ces détails que je crois de quelque importance. Quand l'Assyrien
Ninus fit la conquête de la Perse, il y trouva la doctrine de Zoroastre
établie depuis longtemps, et donna ainsi occasion aux prêtres chaldéens
de la connaître. Cette doctrine, fondée sur les deux principes
opposés du Bien et du Mal, plaît singulièrement aux hommes
qui s'adonnent aux sciences naturelles, parce qu'elle explique facilement un
grand nombre de phénomènes. Les hommes animiques s'en accommodent
fort bien. Aussi trouve-t-on qu'elle fit de grands progrès dans la Babylonie.
On place ordinairement vers cette époque l'apparition d'un second Zoroastre
qui fut le créateur de cette espèce de science appelée
Magie, à cause des Mages107, qui s'y rendirent savants. Les Hébreux,
à l'époque de leur captivité, s'initièrent dans
cette science, ainsi que dans la doctrine des deux principes, et ils donnèrent
à l'une et l'autre une place dans leur culte. C'est par eux que nous
les avons connues. Il n'y a rien dans le Sépher de Moïse qui ait
trait à la chute de l'Ange rebelle. La Magie, qui en est une sorte de
résultat, y est au contraire sévèrement défendue.
Voilà donc la raison pour laquelle, d'abord les Chaldéens, et
ensuite les Juifs, ont été cités parmi toutes les nations
antiques, pour leurs opérations magiques et leurs connaissances occultes.
A présent voici pourquoi l'Égypte, au contraire, fut célèbre
parmi ces mêmes nations, pour ses lumières théurgiques et
sa sagesse, et pourquoi ses mystères où l'on dévoilait
les principes des choses, furent recherchés par les plus grands hommes,
qui hasardèrent souvent leur vie pour s'y faire initier. 107 Le mot Mage
signifiait également grand et puissant ; on donnait ce titre aux Prêtres
Iraniens à l'époque de leur théocratie. La Magie était
donc proprement la grande science, la connaissance de la Nature.
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L'Égypte, il ne faut point l'oublier, fut la dernière contrée
qui resta sous la domination des Atlantes. Elle conserva donc toujours le souvenir
de ces peuples ; et lors même qu'elle passa sous la puissance des Pasteurs
phéniciens, elle resta en possession de deux traditions importantes :
la première qui lui venait originellement de la Race sudéenne,
dont ses habitants avaient fait partie, et la seconde qu'elle avait acquise
de la Race boréenne, dont elle avait subi plus tard le culte et les lois.
Elle pouvait même, au moyen de la première tradition, remonter
à une antérieure, et conserver quelque idée de la Race
australe qui avait précédé la sudéenne. Cette première
Race, à laquelle appartenait peut-être le nom primitif d'Atlantique,
avait péri tout entière au milieu d'un déluge effroyable
qui, couvrant la terre, l'avait ravagée d'un pôle à l'autre,
et submergé l'île immense et magnifique que cette Race habitait
au delà des mers. Au moment où cette île avait disparu avec
tous les peuples qui l'habitaient, la Race australe tenait l'Empire universel
et dominait sur la sudéenne, qui sortait à peine de l'état
de barbarie, et se trouvait encore dans l'enfance de l'État social. Le
déluge qui l'anéantit fut tellement violent, qu'il n'en laissa
subsister qu'un souvenir confus dans la mémoire des Sudéens qui
y survécurent. Ces Sudéens ne durent leur salut qu'à leur
position équatoriale, et aux sommets des montagnes qu'ils habitaient
; car il n'y eut que ceux qui furent assez heureux pour se trouver sur les sommets
les plus élevés qui purent échapper au naufrage.
Ces traditions, que le corps sacerdotal égyptien possédait presque
seul, lui donnait une juste supériorité sur les autres. Les Prêtres
de Thèbes ne pouvaient sans doute que rire de pitié lorsque après
une foule de siècles écoulés, ils entendaient les Grecs,
peuples nouveaux, à peine sortis de l'enfance, se vanter d'être
autochtones ; parler de quelques inondations partielles comme du Déluge
universel, et donner Ogygès ou Deucalion, personnages mythologiques pour
les ancêtres du Genre humain ; oublier plaisamment ce qu'ils devaient
aux Sudéens, au Celtes, au Chaldéens, aux Phéniciens, au
Égyptiens euxmêmes, pour se targuer de leur haute science ; placer
eu Crête le tombeau de Zeus, le Dieu vivant ; faire naître dans
une bourgade de la Béotie, Dionysos, l'Intelligence divine ; et dans
une petite île de l'Archipel, Apollon, le Père universel, toutes
ces choses, et une infinité d'autres que je pourrais rapporter, étaient
bien faites pour autoriser ce Prêtre qui disait à Solon : Vous
autres Grecs, vous êtes comme des enfants qui battent leurs nourrices.
Vous vous croyez fort savants, et vous ne connaissez encore rien de l'histoire
du Monde.
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CHAPITRE IX.
L'APPARITION DU CONQUÉRANT POLITIQUE ENTRAÎNE LE DESPOTISME ET
LA CHUTE DE LA
THÉOCRATIE. SUITE DE CES ÉVÉNEMENTS. MISSION D'ORPHÉE,
DE MOÏSE ET DE FOË.
FONDATION DE TROIE.
'Assyrien Ninus fut, comme je l'ai dit, le premier conquérant politique.
Grâce à lui et à Sémiramis qui lui succéda,
Babylone tint le sceptre du Monde, jusqu'à l'avènement des Pharaons,
Aménophis et Orus, qui le donnèrent à l'Égypte,
environ six siècles après. Mais durant cet intervalle il se passa
plusieurs événements remarquables. L Les Pasteurs phéniciens
furent détrônés en Égypte par Amosis, et chassés
de l'Arabie. Les uns refluèrent dans la Palestine ; les autres allèrent
s'établir sur les côtes septentrionales de la Lybie, car alors
on donnait le nom de Lybie à tout le continent africain108 ; un grand
nombre resta en Égypte, et se soumit à la domination du vainqueur.
Cependant les successeurs de Ninus et de Sémiramis, voyant tout obéir
leurs ordres, s'endormirent sur leur trône et se livrèrent à
la mollesse. Aralios et Armatristis furent les premiers monarques qui perdirent
de vue leur haute destination, et qui, oubliant qu'ils étaient les représentants
temporels de la Providence, et qu'ils devaient hommage de leur dignité
au souverain Pontife, cherchèrent à se rendre indépendants,
et à gouverner leurs états despotiquement. Béloèhus,
qui leur succéda, eut même l'audace de porter la main sur la tiare
sacrée ; et soit qu'il profitât de la mort du souverain Pontife,
ou qu'il eût hâté ses derniers moments, pour la réunir
à sa couronne, il se déclara monarque absolu. Cette profanation
eut les suites qu'elle devait avoir. Les Colonies européennes qu'il écrasait
du poids de sa tyrannie et de son orgueil, se révoltèrent. Elles
écoutèrent la voix de leurs souverains Pontifes résidant
sur les montagnes sacrées de la Thrace, de l'Étrurie et de l'Hespérie,
et refusèrent de le reconnaître. Les Anaxes des Thraces, les Larthes
des Étrusques, les Règhes des Vasques, tous relevant jusque-là
de l'autorité suprême du souverain Roi, profitant de cette occasion
favorable à leur ambition, secouèrent le joug, et se déclarèrent
Rois eux-mêmes de vice-rois qu'ils étaient. Toutes les forces de
l'Empire assyrien, alors très considérables, se levèrent
contre eux. Les Phéniciens, obligés de suivre le mouvement, fournirent
leur marine ; mais les Arabes et les Égyptiens firent une puissante diversion.
La guerre allumée entre l'Asie d'une part, et l'Europe de l'autre, ayant
l'Afrique pour auxiliaire, fut longue et terrible. Pendant plus de trois siècles
le sang ne cessa pas un moment de couler. Au milieu de ces troubles politiques,
il sembla que la nature elle-même, agitée de convulsions intestines,
voulait ajouter aux horreurs de la guerre. Les fléaux les plus formidables
se manifestèrent. Des déluges effroyables inondèrent plusieurs
pays ; les mers surmontèrent leurs bords et couvrirent l'Attique ; les
lacs s'ouvrirent des passages à travers les montagnes de la Thessalie
; et tandis que des peuples entiers étaient entraînés par
les vagues courroucées, un ciel d'airain couvrait d'autres contrées,
et pendant l'espace de sept années les laissait sans une goutte de pluie
ou de rosée. Des volcans se déclarèrent en plusieurs endroits.
L'Etna lança ses premiers tourbillons de flammes. Un furieux incendie
éclata dans les forêts de la Gaule, sans qu'on sût d'où
en était parti la première étincelle. Presque toute l'Italie
brûla. Les monts Hespériens furent embrasés, et prirent
à cause de cet événement le nom de monts Pyrénées.
Pour la première fois le sang des rois coula sur le trône. On vit
des scélérats obscurs porter sur leur prince une main impie, et
se mettre à leur place. La terre trembla. Des montagnes furent renversées,
et des villes entières ensevelies sous leurs débris.
De quelque côté que l'on jette les yeux, à quelque époque
que l'on considère ces temps déplorable,
depuis le règne l'Assyrien Béloèhus jusqu'à celui
de l'Égyptien Orus, on ne voit que désastres et
108 Ce nom lui était donné à cause de sa forme. Dans le
langage atlantique le mot Lyb voulait dire coeur ; de là notre
mot Lobe. L'Afrique a reçu son nom moderne du Celte Afri, qui signifie
farouche, barbare ; de là notre mot affreux.
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calamités109. Ce sont des fragments de peuple qui se heurtent, qui se
brisent, qui passent d'Asie en Europe, et d'Europe en Asie, pour en abreuver
les rivages de leur sang. Au milieu de cette confusion, on voit descendre des
hauteurs septentrionales des hordes de Boréens encore sauvages. Ils viennent,
comme des oiseaux de proie, affamés de carnage, pour dévorer les
restes de l'Empire phénicien tombant en lambeaux.
L'audace sacrilège de l'impie Béloèhus avait donné
le signal de tous ces malheurs. L'inde et la Chine même n'étaient
pas plus tranquilles que le reste du Monde : déjà la Chine avait
été le théâtre de plusieurs révolutions ;
dans l'inde, les deux dynasties solaire et lunaire s'étant éteintes
par suite des conquêtes de Sémiramis, des aventuriers audacieux,
sans autre titre que leur courage, sans autre droit que leur épée,
avaient fondé des royaumes plus ou moins puissants. Sans s'inquiéter
de l'assentiment du Pontife Suprême, relégué sur les montagnes
du Thibet, ils s'étaient mis eux-mêmes la couronne sur la tête
s'exposant ainsi à ce qu'elle en fût arrachée par les mêmes
moyens qui la leur avaient acquise. Un certain Sahadeva dans le Magadha ; un
certain Bohg-Dhant, dans la ville de Sirinagour, s'étaient ainsi déclarés
rois, mais leur faible postérité, jouet des orages politiques,
avait souvent ensanglanté les marches du trône : tantôt le
premier ministre de l'un, tantôt le chef de la garde de l'autre, les avaient
supplantés. On avait vu le vieux Nanda, assassiné à l'âge
de plus de cent ans, remplacé par un homme de la plus basse extraction.
Telles étaient les suites du schisme d'Irshou. Le génie puissant
de Krishnen avait bien pu en arrêter le débordement pendant douze
ou quinze siècles ; mais le mouvement comprimé n'en devenait que
plus dangereux. La Volonté de l'homme s'étant livrée au
Destin, en devait suivre le cours. Tout ce qu'il était possible de faire
à présent, était de conserver le dépôt des
traditions antiques et les principes des sciences, afin de les livrer plus tard,
et quand l'orage serait passé, à des Peuples nouveaux qui pussent
en profiter. La Providence en conçut la pensée ; et ce dessein
en puissance ne tarda pas à passer en acte.
Environ quatorze ou quinze siècles avant notre ère, trois hommes
extraordinaires parurent sur la terre :
Orphée, chez les Thraces ; Moïse, chez les Égyptiens, et
un troisième Boudha chez les Hindous. Ce Boudha fut appelé d'abord
Foë, et ensuite surnommé Shakya. Le caractère de ces trois
hommes, tout à fait dissemblable, mais d'une égale force dans
son genre, se reconnaît encore dans la doctrine qu'ils ont laissée
: son empreinte indélébile à bravé le torrent des
âges. Rien de plus brillant dans les formes, rien de plus enchanteur dans
les détails que la mythologie d'Orphée ; rien de plus profond,
de plus vaste, mais aussi rien de plus austère que là cosmogonie
de Moïse ; rien de plus enivrant, de plus capable d'inspirer l'enthousiasme
religieux que la Contemplation de Foë. Orphée a revêtu des
plus brillantes couleurs les idées de Ram, de Zoroastre et de Krishnen
; il a créé le polythéisme des poètes ; il a enflammé
l'imagination instinctive des peuples. Moïse, en nous transmettant l'Unité
divine des Atlantes, en déroulant à nos yeux les décrets
éternels, a porté l'intelligence humaine à une hauteur
où souvent elle a peine à se tenir. Foë, en révélant
le mystère des existences successives, en expliquant la grande énigme
de l'Univers, en montrant le but de la Vie, a parlé au coeur de l'homme,
a ému toutes ses passions, a surtout exalté l'imagination animique.
Ces trois hommes, qui partent également de la même vérité,
mais qui s'attachent plus particulièrement à en faire ressortir
une des faces, s'ils avaient pu être réunis, seraient peut-être
parvenus à faire connaître la Divinité absolue : Moïse,
dans son insondable Unité ;
Orphée, dans l'infinité de ses facultés et de ses attributs
; Foë, dans le principe et la fin de ses Conception.
A l'époque où Orphée parut, l'Égypte dominait sur
la terre : elle avait abaissé la puissance des
Babyloniens, fait alliance avec les Éthiopiens et les Arabes, et forcé
les superbes successeurs de Ninus
de reconnaître non seulement l'indépendance des colonies phéniciennes
établies en Europe, mais
encore celles des Phéniciens proprement dits, subsistant en Afrique et
en Asie, sous les noms divers de
Numides, de Lybiens, de Philistins, d'Iduméens, etc. Ces colonies, ayant
acquis leur indépendance, furent très
loin, d'être tranquilles. Quoiqu'on pût reconnaître trois
centres principaux sur les côtes méridionales de
109 Si l'on place le règne de Ninus, d'après le cucul de Callisthène,
à l'an 2200 avant Jésus-Christ, on aura pour celui
du règne de Béloèhus, l'an 1930 ; et pour celui du règne
d'Orus, environ l'an 1600 ; d'où il suit que l'intervalle écoulé
entre Béloèhus et Orus, est d'environ trois siècles.
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l'Europe, depuis le Pont-Euxin jusqu'aux Colonnes d'Hercule, à cause
des trois souverains Pontifes établis sur les monts Rhodopes, les Apennins
et les Pyrénées, il s'en fallait de beaucoup que les Thraces,
les Étrusques et les Vasques formassent trois puissances distinctes et
parfaitement unies entre elles. Une foule de petites souverainetés s'étaient
formées au milieu d'elles, aussi différentes de noms que de prétentions,
d'étendue et de forces. Les Anaxes, les Larthes, les Règhes, s'étaient
multipliés à l'infini. Tous voulaient commander ; aucun ne voulait
obéir ; le souverain Pontife avait beau faire entendre sa voix, on ne
l'écoutait plus ; l'anarchie était complète110. A peine
ces petits souverains avaient été débarrassés du
soin de combattre les Assyriens, qu'ils avaient tourné leurs armes contre
eux-mêmes. De l'Orient à l'Occident, et de l'Occident à
l'Orient, il y avait un mouvement continuel de petits peuples qui, cherchant
à se dominer mutuellement, se heurtaient et se brisaient tour à
tour. Les historiens et les chronologistes qui ont cherché à pénétrer
dans cette époque des Annales du Monde, se sont perdus dans un dédale
inextricable111. Au milieu de ces mouvements, de trop peu d'importance pour
que je m'y arrête, il s'en passa pourtant un que je dois rapporter, à
cause de l'influence singulière qu'il acquit par la suite.
Un certain Jasius, étant un des Larthes des Étrusques, déclara
la guerre à un autre Larthe nommé Dardanus, qui vraisemblablement
se trouvant trop faible pour lui résister, invoqua l'appui du roi de
Babylone, Ascatade112. Après plusieurs combats où les deux Larthes
furent tantôt vaincus, tantôt vainqueurs, Dardanus, ne se souciant
plus de retourner en Italie, céda les droits qu'il avait sur cette contrée
à un certain Tyrrhène, fils d'Ato, parent ou allié de l'Assyrien
Ascatade, et reçut en échange une partie des champs Méoniens,
où il s'établit avec ceux des Aborigènes qui avaient suivi
ses drapeaux. Quant à Tyrrhène, il arriva par mer en Italie, et
y obtint, à la suite d'un traité, la ville de Razène, ou
il fonda un petit royaume.
Ce Dardanus fut le premier roi de Troie, petite ville qu'il trouva bâtie
au pied du mont Ida, et qu'il agrandit considérablement. Ses successeurs,
appelés, Dardanides, quoique relevant toujours du monarque assyrien,
jetèrent un assez grand éclat pour laisser leur nom au détroit
des Dardanelles, sur lequel ils dominaient. Leur ville capitale, embellie par
trois siècles de prospérité, devint fameuse par le siège
de dix ans qu'elle soutint contre les Grecs ; et sa chute occupa et occupe encore
toutes les voix de la Renommée grâce au génie d'Homère,
qui la choisit pour sujet de ses chants épiques et de ses allégories.
110 C'est même à cette époque qu'on peut faire remonter
1'origine du mot Anarchie.
111 Pour se tirer d'embarras ils ont appelé ces temps de tumulte, les
temps héroïques ; c'est au contraire des temps de
décadence, où l'obscurcissement des lumières commençait
se faire sentir.
112 Je fais remarquer le nom de ce Roi, qui, formé de deux racines celtiques,
signifie Père du Peuple.
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CHAPITRE X.
QUELS ÉTAIENT ORPHÉE, MOÏSE ET FOË. LEUR DOCTRINE. ÉTABLISSEMENT
DES AMPHICTYON
EN GRÈCE. ORIGINE DES CONFÉDÉRATIONS ET DE LA REPRÉSENTATION
NATIONALE. DIXIÈME
RÉVOLUTION DANS L'ÉTAT SOCIAL.
n ce temps-là, une dispute très vive s'étant élevée
en Égypte, entre deux frères qui prétendaient tous les
deux à la couronne, il s'ensuivit une guerre civile de longue durée.
L'un d'eux, nommé Ramessès, fut, à cause de ses manières
fastueuses, surnommé Gopth, le Superbe ; et l'autre, nommé Armessès,
fut, à cause de sa douceur et de sa modestie, surnommé Donth,
le Modeste113. Le premier étant resté vainqueur, obligea son frère
à s'expatrier ; et celui-ci, suivi de tous ceux qui restèrent
attachés à sa fortune, passa en Grèce, où il établit
plusieurs colonies. C'est lui que les Grecs ont appelé Danaüs, et
sur le compte duquel ils ont bâti plusieurs fables mythologiques. Gopth,
dont le nom a été changé en celui d'Egyptus, donna pour
les Grecs son nom à l'Égypte114, nommée avant cet événement
Chemi ou Mitzrah.
E
Ce fut avec l'une de ces colonies qu'Orphée, Thrace d'origine, mais initié
à Thèbes aux mystères sacrés des prêtres égyptiens,
passa en Grèce. Il trouva, comme je l'ai dit, cette belle contrée
en proie au double fléau de l'anarchie religieuse et politique. Favorisé
néanmoins par l'influence des Égyptiens, et soutenu par son propre
génie, il exécuta en peu de temps ce que la Providence exigeait
de lui. Ne pouvant point reconstruire sur le même plan un édifice
écroulé, il profita du moins avec une rare habileté des
matériaux qu'il trouva sous sa main. Voyant la Grèce divisée
en une certaine quantité de petits souverains qui ne voulaient absolument
plus reconnaître la suprématie des Thraces, il leur persuada de
se réunir ensemble par une confédération politique et religieuse,
et leur offrit un point de ralliement sur le mont Parnasse, dans la ville de
Pytho115, où il donna à l'oracle d'Apollon, qui y était
déjà établi, une grande célébrité.
La force et les charmes de son éloquence, réunis aux phénomènes
qu'il opéra, soit en prédisant l'avenir, soit en guérissant
les maladies, lui gagnèrent tous les esprits, et lui fournirent les moyens
d'établir le Conseil des Amphictyons, l'une des plus admirables institutions
qui aient honoré l'intelligence humaine.
Rien n'a été plus célèbre dans l'antiquité
que ce Conseil, élevé au-dessus des peuples et des rois, pour
les juger également. Il s'assemblait au nom de toute la Grèce,
deux fois l'année, au printemps et en automne, dans le temple de Cérès,
aux Thermopyles, près l'embouchure du fleuve Asope. Les décrets
de cet auguste Tribunal devaient être soumis au souverain Pontife, résidant
sur le Mont Sacré, avant d'avoir force de lois ; et ce n'était
qu'après avoir été approuvés et signés par
lui, qu'ils étaient gravés sur des colonnes de marbre, et considérés
comme authentiques.
On voit qu'Orphée, ne pouvant plus conserver les formes de la royauté,
que les rois eux-mêmes avaient
contribué à détruire, conservait du moins celles de la
théocratie, afin d'opposer une digue qui pût
arrêter les débordements de l'anarchie, que les excès du
despotisme et ceux de la démagogie
provoquaient également. Ce conseil amphictyonique offrit le premier exemple
de la confédération de
plusieurs peuples réunis sous la dénomination d'un seul, celui
des Hellènes, et créa une nouveauté
politique de la plus grande importance, celle de la représentation nationale,
ainsi que son nom l'exprime
assez116. Heureux s'il avait pu s'entourer d'une force assez grande pour empêcher
les entreprises
113 Il est présumable que ces deux frères étaient jumeaux,
et qu'ils régnèrent d'abord ensemble avant de se brouiller.
114 C'est ici l'article phénicien ha, rendu par l'article grec O, qu'on
a mis devant le mot Gopth pour en faire ha-Gopth,
changé ensuite en XXXX, Ægyptus. Le nom moderne des Coptes prouve
cette dérivation. Les noms anciens Chemi
ou Mitzrah expriment également dans deux dialectes différents,
la compression ou le resserrement, et font allusion à
la position géographique de cette contrée.
115 C'était l'ancien nom de la ville de Delphes, ainsi appelée
à cause de la Pythie qui y prononçait l'oracle d'Apollon.
116 Ce nom est composé de deux mots grecs XXX et XXX ; il signifie proprement
ce qui fait une contrée de plusieurs
contrées, ou un peuple de plusieurs peuples.
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turbulentes de quelques cités qui, pour se donner une liberté
absolue, en opprimèrent d'autres, et donnèrent naissance une nouvelle
forme d'esclavage légitime, dont j'aurai plus loin occasion de parler117.
Mais le mal déjà conçu dans la pensée de l'homme,
et servi par toute la puissance du Destin, était inévitable. Orphée
ne pouvait qu'en retarder l'explosion, et préparer de loin le remède
qui devait en arrêter les effets.
Je ne m'étendrai pas davantage sur la doctrine d'Orphée ; j'en
ai assez parlé dans d'autres ouvrages, pour me dispenser de grossir celui-ci
par des répétitions inutiles. Il résulte de tout ce que
nous ont laissé les Anciens au sujet de cet homme justement admiré,
qu'il fut le créateur du système musical des Grecs, et qu'il employa
le premier le rythme illustré par Homère. Si la Grèce a
surpassé toutes les autres nations du Monde dans la culture des beaux-arts
; si elle nous a ouvert la carrière des sciences morales, politiques
et philosophiques, c'est à Orphée qu'elle a dû cet avantage.
Orphée a produit Pythagore, et c'est Pythagore que l'Europe a dû
Socrate, Platon, Aristote, et leurs nombreux disciples. Il paraît qu'Orphée
enseignait comme Krishnen l'Hermaphrodisme divin, et qu'il renfermait les principes
cosmogoniques dans une triade sacrée118. Sa morale était la même
que celle du prophète indien ; il avait en horreur, comme lui, les sacrifices
sanglants. Les tentatives qu'il fit pour substituer les mystères de Bacchus
à ceux de Cérès, lui devinrent funestes. Il paraît
même que les Ioniens, c'est-à-dire les anciens partisans de la
faculté féminine, ayant rassemblé leurs forces contre lui,
parvinrent à l'accabler. C'est du moins ce qui résulte de la tradition
conservée dans une foule de fables, où l'on raconte qu'Orphée
fut déchiré par des femmes furieuses, qui s'opposèrent
au innovations qu'il voulait apporter à leur culte. Quoiqu'il en soit,
ses institutions lui survécurent, et ses disciples, appelés Eumolpides,
c'est-à-dire les Parfaits, illustrèrent longtemps la Grèce.
Le nom d'Orphée, qui signifie le Guérisseur, le Médecin
éclairé, indique un titre donné à ce Théocrate,
à cause des services qu'il rendit à sa Patrie. II est vraisemblable
que c'était le nom de quelque personnage mythologique, peut-être
celui d'Esculape, dont la légende fut, par la suite des temps, fondue
dans son histoire. Cette remarque s'applique également à Moïse,
dont le nom signifie au contraire le Sauvé.
Moïse, élevé à la cour du Pharaon égyptien,
initié aux mystères sacrés, passa de bonne heure en Éthiopie,
à cause d'un meurtre qu'il avait commis. Ce fut là qu'il connut
la tradition primitive des Atlantes sur l'Unité divine, et qu'il retrouva
une partie de ces peuplades arabes que les Pasteurs phéniciens avaient
chassées de l'Yémen, ainsi que je l'ai déjà raconté.
Ces Arabes, issus d'un mélange d'Atlantes et de Celtes bodohnes, avaient
toutes sortes de motifs pour détester ces Pasteurs, auxquels ils conservaient
le nom de Philistins. Dispersés dans l'Éthiopie comme dans l'Égypte,
ils y étaient très malheureux. Moïse avait pris naissance
parmi eux. Il était errant, il en fut accueilli. L'infortune les lia.
117 Dans le septième Livre de cet Ouvrage, chapitre III. Je n'ai pas
cru devoir interrompre ici le fil historique.
118 Aristote nous a conservé, au sujet de l'Hermaphrodisme divin, ce
beau vers d'Orphée :
Jupiter est l'Époux et l'Épouse immortelle.
Cette doctrine fut reçue de toute la terre ; mais chaque état,
en la recevant, se proclama le seul et véritable propriétaire
de l'Ombilic, c'est-à-dire du point central dont il était l'emblème.
La ville de Delphes disputa cet honneur à celle de Thèbes en Égypte,
comme celle-ci l'avait disputé au fameux temple de Shakanadam, et à
l'île sacrée de Lankâ.
Quant à la Triade sacrée de Krishnen, Brahmâ, Vishnou et
Siva, il est évident que les idées varièrent beaucoup sur
le
rang, sur l'emploi, sur le degré de puissance de chacune de ces trois
Divinité. Tantôt on vit dans Vishnou un fluide aqueux, aérien
ou igné ; tantôt on confondit Brahmâ avec la lumière
ou l'éther ; et Siva avec le feu ou la terre.
Osiris, Orus, Typhon, chez les Égyptiens ; Zeus, Dionysos, Aïdès,
chez les Grecs ; Jupiter, Bacchus, Pluton, ou
Vejovis, n'ont pas, à beaucoup près, représenté
leurs modèles ; ils ont même souvent différé entre
eux : mais on a
toujours pu reconnaître leur origine commune à travers les variations
qu'ils ont éprouvées ; et voir que, produits par
deux principes opposés, mâle et femelle, ils pouvaient être
ramenés à un principe absolu, inaccessible à toute recherche,
appelé Wôdh ou Karta, par les Hindous ; Kneph ou Chnoun par les
Égyptiens ; et Phanès, Faunus, Pan, Jan, Zan, Janus ou Jaô,
par les Romains et les Grecs. On trouve quelquefois la Trinité indienne
représentée par Saturne, Jupiter et Mars. Les trois autels de
ces Dieux se voyaient souvent réunis à Rome.
" Page 132 -
On sait assez comment cet homme divin, appelé par la Providence à
de si hautes destinées, fut réduit à garder les troupeaux
de Jéthro, dont il épousa la fille Zéphora.
Jéthro était un de prêtres de ces Arabes expatriés,
dont j'ai déjà fait mention. On les nommait hébreux pour
la raison que j'ai dite. Jéthro connaissait les traditions de ses ancêtres
; il les lui apprit. Peut-être conservait-il quelques livres généthliaques
relatifs aux Atlantes ; il les lui donna. Le livre des Générations
d'Adam, celui des Guerres de Ihôa, celui des Prophéties, sont cités
par Moïse. Le jeune Théocrate se pénétra de toutes
ces choses, et les médita longtemps. Enfin il obtint sa première
inspiration étant au désert. Le Dieu de ses pères, qui
se nomma lui-même Ihôa, l'Être-étant, lui fit entendre
sa voix du sein d'un buisson ardent.
Je n'insisterai point sur le sens mystérieux et secret du Sépher
de Moïse, puisque j'ai dit ailleurs beaucoup de choses à ce sujet119.
Ce que j'ajouterai ici, comme ayant particulièrement trait à la
matière que je traite, c'est que Moïse, après avoir rapporté
la légende d'Ælohim, l'Être des êtres, rapporte ensuite
celle de Noé, le Repos de la Nature ; celle d'Abraham, le Père
sublime ; celle de Moïse, le Sauvé, à laquelle il mêle
habilement la sienne, laissant à celui qu'il s'est choisi théocratiquement
pour lui succéder, à Josué, le Sauveur, le soin d'achever
son ouvrage. En sorte que les origines qu'il paraît donner à son
peuple, et qu'il se donne à lui même, par la manière dont
il lie ces légendes à son histoire propre, sont purement allégoriques,
s'attachent à des objets cosmogoniques infiniment plus importants, et
remontent à des époques infiniment plus reculées.
Telle était la méthode que suivaient les anciens Sages, et telle
fut celle de Moïse. Le Sépher de cet homme extraordinaire, parvenu
tout entier jusqu'à nous à la faveur du triple voile dont il l'a
couvert, nous a porté la tradition la plus ancienne qui existe aujourd'hui
sur la terre. Elle atteint non seulement l'époque des Atlantes primitifs,
mais s'élevant au-delà de la catastrophe dont ils furent les victimes,
s'élance à travers l'immensité des siècles jusqu'aux
premiers principes des choses, qu'elle énarre sous la forme d'un Décret
divin, émané de l'éternelle Sagesse.
Les Hébreux n'étaient point un reste des Pasteurs phéniciens,
comme l'ont cru quelques écrivains, puisque ces Pasteurs n'avaient pas
de plus mortels ennemis. Ce peuple était le résultat d'un premier
mélange, fait en Arabie, entre le sang sudéen et le boréen.
Leur opposition à la doctrine Ionienne les contraignit d'abord d'abandonner
leur patrie. Persécutés en Égypte et en Abyssinie, ils
y devinrent intolérants eux-mêmes. La Doctrine de Krishnen les
ayant trouvés ensuite aussi réfractaires que celle d'Irshou, on
les considéra comme des hommes insociables, dont on ne pouvait fléchir
le caractère opiniâtre, et on les relégua dans les déserts,
comme des sortes de Parias impurs120. Ce fut là que les trouva Moïse,
et que, les ayant saisis dans leurs propres idées, il les conduisit la
conquête de la Palestine, à travers une foule d'obstacles que son
Génie surmonta. Ce peuple, que Moïse appelle un peuple de col roide,
fut celui que la Providence choisit pour lui confier le dépôt sacré
dont j'ai parlé. Ce dépôt, dont les Hébreux ont rarement
connu le vrai mérite, a traversé intact le torrent des âges,
a bravé l'effort de l'onde, et du feu, et du fer; grâce aux mains
ignorantes, mais robustes, qui le gardaient. Les noms d'Orphée et de
Moïse sont, comme je l'ai énoncé, plutôt des titres
résultants de leur doctrine, que des noms propres. D'autres hommes ont
pu les porter avant eux, et c'est ce qui a jeté quelque confusion dans
leur histoire. Quant à Foë, surnommé aussi Boudha ou Shakya,
on connaît son nom originel, comme on connaissait celui de Krishnen. J'ai
dit que ce dernier s'appelait Gopalla. Le nom propre de Foë était
Sougot. Il ne prit celui de Foë qu'après sa vocation. Voici comment
les Hindous racontent sa première inspiration. Le jeune Sougot, disent-ils,
tandis qu'il était retiré sur la montagne Solitaire, où
il s'était réfugié pour éviter la colère
de son père qui voulait le marier, considérant un jour l'étoile
du matin, tomba dans une sorte d'extase, pendant laquelle le ciel s'ouvrit à
ses yeux. Il vit alors l'essence du premier Principe. Des mystères ineffables
lui furent révélés. Revenu de l'étonnement où
l'avait jeté cette vision, il prit le nom le Foë, le Père
vivant, et commença à poser les premiers 119 Dans mon ouvrage
sur la Langue hébraïque restituée.
120 Les Parias constituent, aux Indes, une caste d'hommes réprouvés,
auxquels il est interdit de vivre dans la société
des autres hommes.
" Page 133 -
fondements de son culte. On le surnomma par la suite Boudha, la Sagesse éternelle,
et Shakya, l'Être toujours existant.
Les points essentiels de sa doctrine se réduisent aux suivants : les
âmes des hommes et des animaux sont de la même essence ; elles ne
diffèrent entre elles que selon le corps qu'elles animent, et sont également
immortelles. Les âmes humaines, seules libres, sont récompensées
ou punies, suivant leurs bonnes ou leurs mauvaises actions.
Le lieu où les âmes vertueuses jouissent des plaisirs éternels
est gouverné par Amida, le principe du Bien, qui règle les rangs
selon la sainteté des hommes. Chaque habitant de ce lieu fortuné,
dans quelque degré qu'il soit placé, se fait une douce illusion
de penser que son partage est le meilleur, et qu'il n'a point à envier
la félicité des autres. Tous les péchés y sont effacés
par la miséricorde et la médiation d'Amida. Les femmes et les
hommes ne diffèrent plus. Les deux sexes jouissent des mêmes avantages,
selon la doctrine de Krishnen.
Le lieu réservé à la punition des méchants ne renferme
point de peines éternelles. Les âmes coupables n'y sont tourmentées
que relativement aux crimes qu'elles ont commis, et leurs tourments sont plus
ou moins longs, selon l'intensité des crimes. Elles peuvent même
recevoir quelque soulagement par les prières et les bonnes oeuvres de
leurs parents et de leurs amis ; et le miséricordieux Amida peut fléchir
en leur faveur Yama, le Génie du mal, suprême monarque des enfers.
Lorsque ces âmes ont expié leurs crimes, elles sont renvoyées
sur la terre pour passer dans les corps des animaux immondes, dont les inclinations
s'accordent avec leurs anciens vices. Leur transmigration se fait ensuite des
plus vils animaux aux plus nobles, jusqu'à ce qu'elles soient dignes,
après une entière purification, de rentrer dans des corps humains
: alors elles parcourent la même carrière qu'elles ont déjà
parcourue, et subissent les mêmes épreuves121.
Le culte de Foë, qui n'est qu'une sorte de corollaire de celui de Ram,
s'y est facilement amalgamé. Presque tous les Lamas sont aujourd'hui
Boudhistes ; de sorte qu'on peut admettre, sans erreur, que c'est un des cultes
les plus répandus sur la face de notre hémisphère. Le système
de la métempsycose en est né, et tous ceux qui l'ont reçu
de Pythagore n'ont fait que suivre les idées de Foë.
121 C'est pour s'épargner ces épreuves réitérées
que les Sectateurs de Foë, résolus, à ne plus revivre sur
la terre, ont
outré les préceptes moraux de leur Prophète, et, par un
esprit de pénitence, porté l'abnégation de soi à
un excès
presque incroyable. Il n'est pas rare aujourd'hui même, après plus
de trois mille ans d'existence, de voir des
fanatiques de ce culte, si tolérant et si doux, devenir leurs propres
bourreau et de se dévouer à une mort plus ou
moins douloureuse ou violente : les uns se précipitent dans l'eau, une
pierre au cou ; les autres s'ensevelissent
vivants ; ceux-ci vont se sacrifier à la bouche des volcans ; ceux-là
s'exposent à une mort plus lente sur des rochers
arides et brûlés par le soleil ; les moins fervents se condamnent
à recevoir, au coeur de l'hiver, sur leur corps
entièrement nu, cent cruches d'eau glacée ; ils se prosternent
contre terre mille fois par jour, en frappant à chaque
fois le pavé de leur front ; ils entreprennent nu-pieds des voyages périlleux
sur des cailloux aigus, parmi des ronces,
dans des routes semées de précipices ; ils se font suspendre dans
des balances sur des abîmes affreux. Il n'est pas
rare de voir dans les solennités publiques une multitude de ces dévots
Boudhistes se faire écraser sous les roues des
chariots ou sous les pieds des chevaux. Ainsi les extrêmes se touchent.
L'impitoyable Thor et le doux et favorable Amida ont eu également leurs
victimes dévouées : tant il est difficile de rencontrer ce juste
milieu où résident seulement la Vérité, la Sagesse
et la Vertu !
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CHAPITRE XI.
QUEL ÉTAIT LE BUT DE LA MISSION D'ORPHÉE, DE MOÏSE ET DE
FOË. MOUVEMENT POLITIQUE
ET MORAL DU MONDE, PENDANT L'ESPACE D'ENVIRON MILLE ANS. APPARITION DE PYTHAGORE
ET DE PLUSIEURS AUTRES GRANDS HOMMES.
insi la Providence, dans son intarissable bonté, ne pouvant point empêcher
la dissolution de l'Empire universel qu'elle avait élevé par les
mains de Ram, voulait du moins en adoucir les suites, et conserver dans ses
principaux fragments autant de force et d'harmonie qu'il était possible,
afin de pouvoir les employer plus tard, pour l'érection d'un nouvel édifice,
plus grand encore et plus beau que le premier, lorsque les temps marqués
pour cela seraient arrivés.
A
Voilà les raisons qui avaient déterminé la mission d'Orphée,
de Moïse et de Foë. Ces trois hommes, très dissemblables entre
eux, étaient appropriés avec une admirable sagacité aux
Peuples et aux circonstances qui les demandaient. Ces circonstances étaient
telles, que les trois grandes puissances qui régissent l'Univers, ayant
réuni leur action pendant un long espace de temps dans l'empire de Ram,
à présent la séparaient ; mais de manière que le
Destin restant presque uniquement maître en Asie et en Afrique, tandis
que la Volonté de l'homme s'apprêtait à dominer toute l'Europe,
la Providence, obligée de se retirer, ne pouvait conserver, par-ci par-là,
que quelques points circonscrits et cachés dans l'ombre. Orphée,
destiné à contenir les emportements de la Volonté, la saisissait
par l'imagination, et, lui offrant la coupe enchanteresse de la volupté,
l'amenait par le prestige des beaux-arts, par les charmes de la poésie
et de la musique, par l'éclat et la majesté des cérémonies,
à venir puiser dans ses mystères des leçons de morale,
et des connaissances universelles, qu'on ne pouvait plus abandonner à
la multitude qui les aurait profanées. Puisque le lien de la politique
devait se relâcher, il fallait que celui de la religion et de la philosophie
se resserrât proportionnellement.
D'un autre côté, Foë dont l'influence intellectuelle devait
s'opposer à ce que la fatalité du Destin avait de plus rigide,
offrait les dédommagements d'une vie future ; montrait que l'action de
cette puissance, en apparence si terrible, se renfermait dans des bornes fort
étroites ; et que la Volonté de l'homme, en s'y soumettant dans
le cours d'une vie passagère, pouvait lui échapper pour l'éternité.
Il faisait voir, d'ailleurs, que les hommes les plus favorisés par cette
puissance étaient toujours les plus exposés, et que l'éclat
et la pompe de ses présents cachaient des dangers d'autant plus grands,
que leurs possesseurs étaient plus disposés à en abuser.
Comme c'était en Asie que le despotisme absolu s'établissait,
parce que les rois, non contents de se soustraire partout à la domination
sacerdotale, avaient encore usurpé la puissance des souverains Pontifes
; il fallait adoucir, autant qu'il était possible, le joug qu'ils faisaient
peser sur la masse du Peuple, et montrer en même temps à ces monarques
imprudents la situation périlleuse dans laquelle ils s'étaient
placés.
Quant à Moïse, sa mission s'était bornée à
conserver les principes cosmogoniques de tous les genres, et à renfermer
comme dans une arche sainte, les germes de toutes les futures institutions.
Le Peuple auquel il confia la garde de cette arche, était un peuple grossier,
mais robuste, dont sa législation exclusive augmenta encore la force.
Les formes de son gouvernement n'importaient pas ; il suffisait pour que les
vues de la Providence fussent remplies, que sa fusion dans aucun autre gouvernement
ne pût avoir lieu.
Si l'on a bien compris ce que je viens de dire, on doit sentir combien cette
époque de l'État social était
importante. Trois Principes longtemps confondus dans l'Unité, donnaient,
en se divisant, naissance à
trois formes de gouvernement entièrement nouvelles. En Asie, la masse
du Peuple soumise à l'individu,
subissait le despotisme sous les lois du Destin ; en Europe, l'individu soumis
à la masse, fléchissait sous
la démocratie, et suivait l'impulsion de la Volonté de l'homme
; en Arabie, en Égypte, en Éthiopie, et
surtout en Palestine, une sorte de puissance intellectuelle, dénuée
de force et de moyens apparents,
gouvernait invisiblement des Peuples indifféremment en proie à
toutes les formes de gouvernement,
" Page 135 -
fluctuant entre mille visions et mille opinions diverses, et changeant au gré
de ses caprices les plus sublimes vérités en des superstitions
et des pratiques puériles.
Depuis la guerre civile qui s'était élevée en Égypte,
entre Armessès et Ramessès, surnommés Donth et Gopth ou
Danaüs et Egyptus, et dont le résultat avait été l'expatriation
de Danaüs, et le passage en Grèce d'un grand nombre de colonies
égyptiennes, cette contrée avait perdu une grande partie de sa
force ; en sorte qu'après le faible règne du second Aménophis,
elle tomba sous la domination des Étrusques. Nous savons, par un fragment
très curieux de Manéthon, que le fameux Séthos n'était
point Égyptien d'origine, puisqu'il ne porta pas sur le trône le
titre de Pharaon, mais bien celui de Larthe, qui était le titre que prenaient
les souverains d'Étrurie. La dynastie de ce Séthos, qui régna
sur l'Égypte, et qui fit la conquête momentanée de l'Arabie
et de l'inde, fournit six Larthes, dont le dernier, appelé Thuoris, mourut
l'année même de la prise de Troie par les Grecs.
Après quelques dissensions intestines, les Égyptiens parvinrent
pourtant à reprendre leur influence, mais ils en furent bientôt
dépouillés par les Lydiens qui s'emparèrent de l'empire
des mers. Ces Lydiens devinrent pendant quelque temps ce qu'avaient été
les Phéniciens dont ils étaient issus ; mais dans la situation
des choses, rien ne pouvait durer. Au bout de quelques siècles, c'étaient
les Rhodiens qui les avaient remplacés.
Les mêmes révolutions qui se succédaient à Memphis
et à Sardes, se succédaient aussi à Babylone. L'Empire
des Assyriens, autrefois si florissant, était devenu si faible, que Teutamos,
qui prenait encore le titre de Roi des rois, ne peut point défendre Priam
contre les Grecs, quoique ce monarque eût imploré son assistance,
selon ce que rapporte Diodore. Le siège de Troie fut célèbre
dans l'antiquité, précisément à cause de cela. Il
parut étonnant que quelques faibles Peuplades, à peine échappées
au joug des Thraces, osassent assiéger une ville royale, placée
sur la protection du Roi des rois, sans que Ninive ni Babylone, presque à
la vue desquelles elle se trouvait, pussent s'opposer à son embrasement.
Aussi cet exploit enfla-t-il singulièrement l'orgueil de ces hommes dont
la doctrine d'Orphée avait déjà exalté l'imagination.
On les vit, poussant leurs entreprises militaires, posséder en peu de
siècles toutes les îles de l'Archipel122, et couvrir de leurs colonies
le littoral presque entier de l'Asie Mineure. Ce fut à cette époque
que Rhodes devint célèbre par son commerce maritime, et qu'Homère
parut123. Alors un ébranlement général eut lieu dans toute
l'Europe. La Volonté de l'homme, s'élevant au-dessus de la Providence
et du Destin, prétendit dominer et domina par la multitude. Toutes les
lignes de démarcation disparurent. On ne distingua plus parmi les Peuples
que des hommes libres et des esclaves, selon qu'ils furent vainqueurs ou vaincus.
On eût dit que la Race humaine, emportée par un mouvement rétrograde,
revenait à l'enfance de la société, et ne reconnaissait
plus pour toute autorité que la force.
Dans Athènes, un oracle dicté par cette Volonté dominatrice,
force Codrus, son dernier roi, à se
dévouer à la mort. A Lacédémone, Lycurgue, également
entraîné par l'opinion démocratique, abdique la
royauté, et forme le projet hardi de régulariser ce mouvement
anarchique, en faisant de Sparte un
couvent de soldats. Corinthe chasse ses rois. Partout la puissance royale est
détruite. Les rois qui
résistent au torrent, ou ceux qui, après avoir été
renversés, parviennent à ressaisir l'autorité, obligés
d'employer une force extraordinaire pour la conserver, sont appelés tyrans,
et assimilés aux vice-rois
122 Ce mot est remarquable ; il est un abrégé du grec qui signifie
exactement ce qui domine sur la Mer Noire. Ceci
corrobore ce que j'ai dit ci-devant, que toute la mer Méditerranée
portait autrefois le nom de Pélaghe, ou mer Noire,
à cause des Pélasques, on Peuples noirs, qui la possédaient.
123 Certains écrivains, peu judicieux, représentent quelquefois
cette époque comme l'aurore de la civilisation, tandis
qu'elle en était, an contraire, le déclin. Ils ne font pas attention
que la langue grecque était déjà parvenue au plus
haut point de perfection ; que d'abord les Lydiens et ensuite les Rhodiens avaient
acquis, par le commerce, des
richesses immenses ; que les arts avaient fait de tels progrès qu'on
avait pu modeler, fondre et élever le colosse de
Rhodes, cette énorme statue de bronze, représentant Apollon, placée
à l'entrée du port, de manière à ce que chacun
de ses pieds portant sur l'un des môles avancés, un vaisseau voguant
à pleines voiles pût passer entre ses jambes : ce
qui annonçait dans les sciences exactes, physiques et mécaniques,
des moyens que nous n'avons pas encore renouvelés. On croit généralement
qu'Homère a peint les moeurs de son siècle ; mais on se trompe.
Ce poète a retracé les moeurs imaginaires des temps antiques telles
que son génie les lui représentait.
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despotiques, que, durant la puissance des Phéniciens, Tyr envoyait au
loin pour gouverner ses colonies. La Grèce entière se hérisse
de Républiques. Cette forme de Gouvernement passe des îles de l'Archipel
sur la partie de l'Asie possédée par les Grecs, et s'y propage.
Les Phéniciens, eux-mêmes, profitant de la faiblesse des Assyriens
et des Égyptiens, qui les tenaient asservis, secouent le joug, et forment
plusieurs États indépendants dont l'Arabie ressent l'influence.
Deux tribus puissantes, celle des Hémyarites et celle de Caraïshites,
se divisent d'opinion. La première, qui veut conserver les formes monarchiques,
est attaquée par l'autre, qui cède au mouvement populaire. Il
s'ensuit de violents combats, durant lesquels les deux tribus souffrent également.
La tribu des Hémyarites ayant triomphé momentanément, un
de leurs rois se crut assez fort pour faire une incursion en Perse, et y fonda
la ville de Samarcand, sur les ruines de celle de Soghd, capitale de l'ancienne
Soghdiane.
Au milieu de ces troubles, les Grecs, devenus de plus en plus nombreux et formidables,
envoyaient partout des colonies. Milet, dans l'Asie Mineure ; Mytilène,
dans 1'île de Lesbos ; Samos, dans l'île de ce nom ; Cumes, en Italie,
s'élèvent sous leur domination. Carthage, sur les côtes
d'Afrique, reçoit un nouveau lustre par les soins des Tyriens. La ville
de Syracuse est fondée en Sicile, et peu de temps après Rome commence
à paraître sur la scène du Monde.
Cependant l'Empire des Assyriens se démembrait. Un préfet de Médie,
nommé Arbace, secondé d'un prêtre babylonien, nommé
Bélésis, se révolte contre Sardanapale, dernier roi d'Assyrie,
et le contraint à mettre le feu à son palais, dans Ninive et à
s'y brûler avec ses femmes et ses trésors. Peu de temps après,
un roi de Babylone, nommé Nabon-Assar, rempli d'un orgueil fanatique,
irrité des éloges qu'il entendait donner à ses prédécesseurs,
s'imagine qu'il suffit de faire disparaître ces exemples importuns pour
remplir l'Univers de son nom. Il ordonne, en conséquence, qu'on efface
toutes les inscriptions, qu'on brise toutes les tables d'airain, et qu'on brûle
les bibliothèques. Il veut que l'époque de son avènement
au trône soit celle où se rattachent tous les souvenirs124. Ainsi
depuis que l'Unité n'était plus dans les choses, c'est-à-dire
depuis que la Volonté de l'homme, affaiblie d'une part, ou livrée
de l'autre à une effervescence désordonnée, ne liait plus
la Providence au Destin, les choses telles qu'elles fussent, bonnes ou mauvaises,
n'avaient qu'une existence précaire, et paraissaient dans une fluctuation
continuelle. Si, au milieu des ténèbres qui gagnaient de plus
en plus, quelques lueurs brillantes se montraient par intervalle, semblables
à des météores, elles disparaissaient avec la même
rapidité. La tendance générale, quoique imprimée
par deux causes opposées, le despotisme d'un seul ou celui de la multitude,
était vers l'extinction des lumières. Tout penchait vers sa décadence.
Les Empires et les Républiques portaient également dans leur sein
des germes de destruction, qui ne tardaient pas à se développer.
Les lumières, insensiblement affaiblies, s'éteignaient ; les souvenirs
s'effaçaient dans les esprits ; l'histoire allégorique mal comprise,
et la mythologie défigurée, se matérialisaient pour ainsi
dire, en passant du moral au physique. Les voiles, précurseurs d'une
obscurité de plus en plus profonde, se déployaient sur le monde
intellectuel. La corruption faisait des progrès effrayants dans toutes
les classes de la société. Du haut des trônes de l'Asie,
qu'elle avait d'abord envahis, elle se glissait dans les sanctuaires ; et si
les Républiques européennes pouvaient s'y soustraire, à
leur origine, ce n'était que par un effort violent, qui, venant bientôt
à se lasser, les laissait tomber dans une dissolution encore plus profonde.
124 Cette ère de destruction date de l'an 747 avant Jésus-Christ.
On assure qu'une semblable idée vint au Romain après
l'établissement de la République, et que les Consuls firent secrètement
détruire les Livres de Numa, et tout ce qui
pouvait rappeler l'ancienne domination des Étrusque sur eux, Il parait
également certain que les monuments des
Thraces et des Vasques ont eu le même sort que ceux des Chaldéens
et des Étrusques. Le souvenir d'un pareil
événement s'est perpétué aux Indes. On sait assez
qu'il eut lieu en Chine, et que l'empereur Tsin-ché-hoang alla
encore plus loin que Nabon-Assar, en défendant, sous peine de mort, de
garder aucun monument littéraire antérieur
à son règne. A une époque beaucoup plus rapprochée
de nous, Omar, le plus fougueux et le plus ignorant des
disciples de Mahomed, fit brûler la fameuse bibliothèque d'Alexandrie.
Avant lui, plusieurs Papes chrétiens, non
moins intolérants, avaient fait détruire un grand nombre de monuments
antiques. Les Archives du Mexique et celles
du Pérou ont disparu pour satisfaire le zèle fanatique d'un Évêque
espagnol. Ainsi d'un bout à l'autre de la terre, l'orgueil et l'ignorance
se sont ligués pour étouffer la voix de l'Antiquité, et
priver les hommes de leur propre histoire. On pourrait éviter ces événements
désastreux en les prévenant.
" Page 137 -
La Providence, ne pouvant point suspendre entièrement le mouvement désorganisateur,
en ralentissait du moins le cours, et préparait des moyens de salut pour
l'avenir. Dans l'espace de quelques siècles, elle suscita une foule d'hommes
extraordinaires, qui, inspirés par elle, et doués de talents différents
élevèrent des digues contre ce débordement de vices et
d'erreurs, et présentèrent des asiles à la Vérité
et à la Vertu. Alors parurent, à peu de distance les uns des autres,
le dernier des Bouddhas aux Indes, Sin Mou au Japon, Lao-tzée et Kong-tzée
en Chine, le dernier des Zoroastres en Perse, Esdras parmi les Juifs, Lycurgue
à Sparte, Numa en Italie, et Pythagore pour toute la Grèce. Tous
tendirent au même but, quoique par des chemins opposés.
A l'époque où Pythagore parut, riche de toutes les lumières
de l'Afrique et de l'Asie, environ neuf siècles après Orphée,
il y trouva le souvenir de ce Théosophe presque effacé de la mémoire
des hommes, et ses institutions les plus belles ou méconnues ou rapportées
à des origines fantastiques. Le misérable orgueil de passer pour
autochtones, et de s'élever au-dessus des autres nations, en niant leurs
bienfaits, faisait débiter aux Grecs mille extravagances, dont celles
que j'ai déjà rapportées ne sont que la moindre partie.
Profitant d'une certaine analogie qui se trouvait entre les noms de leurs villes
et ceux des villes de la Phénicie ou de l'Égypte, analogie qui
prouvait leur origine, ils faisaient naître dans la Thèbes béotienne
le Souverain Universel, hercule, sans s'inquiéter si mille autres lieux
ne réclamaient pas cet insigne honneur. Pour eux le Menou des Indiens
devenait le Minos de l'île de Crète, et le Scander aux deux cornes,
le fils de Sémélé. Ils assuraient que Persée, fils
de Danaé, avait été le législateur des Perses. Ils
attribuèrent la découverte du fer aux Dactyles, l'invention de
la charrue à Cérès, celle des chars à Erichthonius,
et forgeaient une infinité de fables de cette espèce, plus absurdes
les unes que les autres125. Le Peuple devenu souverain, qui y croyait, commandait
arrogamment aux plus fortes têtes d'y croire. Les mystères établis
pour faire connaître la vérité, ouverts à un trop
grand nombre d'initiés, perdaient leur influence. Les Hiérophantes,
intimidés ou corrompus, se taisaient ou consacraient le mensonge. Il
fallait nécessairement que la vérité se perdit tout à
fait, ou qu'il se trouvât une autre manière de la conserver. Pythagore
fut l'homme auquel cette manière fut révélée. Il
fit pour la science ce que Lycurgue avait fait pour la liberté. Ne pouvant
point arrêter le torrent, il y céda, mais pour s'en emparer et
le maîtriser.
Lycurgue, comme législateur, avait institué sur un seul point
de la Grèce une sorte de congrégation
guerrière, mélange singulier de despotisme et de démocratie,
en apparence consacrée à la liberté, mais
destinée au fond à comprimer les excès de tous les genres.
Cette formidable institution, contre laquelle
vint se briser le despotisme persan, renversa l'orgueil anarchique des Athéniens,
et prépara les
triomphes d'Alexandre. Pythagore, comme philosophe, institua une sorte de congrégation
sacrée,
assemblée secrète d'hommes sages et religieux, qui, se répandant
en Europe, en Asie, et même en
Afrique, y lutta contre l'ignorance et l'impiété, qui tendaient
à devenir universelles. Les services qu'il
rendit à l'humanité furent immenses. La secte qu'il créa,
et qui aujourd'hui n'est pas entièrement
éteinte126, en traversant, comme un sillon de lumière, les ténèbres
amoncelées sur nous par l'irruption
des barbares, la chute de l'Empire romain, et l'érection nécessaire
d'un culte sévère et lugubre, a rendu
la restauration des sciences mille fois plus facile qu'elle n'eût été
sans elle, et nous a épargné plusieurs
siècles de travaux. C'est elle qui a poussé en avant toutes les
sciences physiques, qui a ranimé la chimie,
débarrassé l'astronomie des préjugés ridicules qui
arrêtaient sa marche, conservé les principes de la
125 J'ai sous les yeux un gros Livre qui traite de la Science de l'Histoire,
où la chronologie, fondée sur celle d'Ussérius,
est présentée dans une série de nombreux tableaux. On y
voit entre autres choses, que Prométhée enseigna aux
hommes l'usage du feu l'an 1687 avant Jésus-Christ ; que Cadmus montra
aux Grecs l'art d'écrire en l'an 1493 ;
qu'un heureux hasard procura aux Dactyle la découverte du fer l'an 1406
; que Cérès donna l'usage de la charrue
l'an 1385 ; et tout cela plusieurs siècles après la fondation
des royaumes de Sicyone et d'Argos, tandis que Phoronée
avait déjà donné un code de lois aux Argiens ; que Sparte
avait été bâtie ; qu'on avait frappé des monnaies
d'or dans
Athènes ; et que Sémiramis avait étonné le Monde
par les magnifiques Jardins qu'elle avait fait construire dans
Babylone. Certes, c'est quelque chose d'admirable que des royaumes sans charrues,
des codes de lois sans lettres, de
la monnaie d'or sans feu, et des villes bâties sans fer !
126 Il existe encore quelques formes et quelques préceptes parmi les
Francs-maçons, qui en ont hérité des Templiers.Ces derniers
les avaient reçus en Asie, à l'époque des premières
Croisades, d'un reste de Manichéens qu'ils y trouvèrent. Les Manichéens
les tenaient des Gnostiques, et ceux-ci les avaient puisés à l'École
d'Alexandrie, où les Pythagoriciens, les Esséniens et les Mithriaques
s'étaient fondus ensemble.
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musique, appris à connaître l'importance des nombres, celle de
la géométrie et des mathématiques, et donné des
points d'appui à l'histoire naturelle. Elle a également influé
sur le développement des sciences morales, mais avec moins de succès,
à cause des obstacles qu'elle a rencontrés dans la métaphysique
des écoles. J'ai assez parlé de cet homme admirable, dans plusieurs
autres de mes ouvrages127, pour devoir borner ici l'énumération
de ses bienfaits. 127 Particulièrement dans mes Examens sur les Vers
dorés.
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CHAPITRE XII.
RÉCAPITULATION.
'ai montré dans ce Livre, d'une vaste étendue, l'intelligence
humaine parvenue à son plus haut développement, revêtue
de tout l'éclat que donne le génie, telle que l'astre du jour,
arrivé au solstice d'été, demeurant comme en suspens au
sommet de sa carrière, et n'abandonnant qu'à regret cette sublime
station pour descendre d'abord lentement vers le point inférieur d'où
elle était partie.
J
J'ai dit quel avait été le dernier Empire universel, et je pense
avoir assez fait entendre qu'un pareil Empire ne pouvait être que théocratique.
Il ne peut y avoir rien d'universel, rien de durable, rien de véritablement
grand, là où la force divine n'est pas ; c'est-à-dire là
où la Providence n'est pas reconnue. Mais comme tout ce qui a commencé
doit finir, j'ai tâché d'expliquer par suite de quelles lois éternelles
cet Empire universel, après avoir brillé d'un long éclat,
avait dû pencher vers son déclin, et perdre peu à peu son
unité constitutive. On a vu quelle avait été la cause de
sa première division ; et je crois avoir dit à ce sujet des choses
aujourd'hui peu connues. Si le lecteur a remarqué l'origine que je donne
à une foule de choses, j'espère qu'il aura éprouvé
quelque satisfaction de voir avec quelle fécondité se sont développés
les principes simples posés d'abord dans le premier Livre. Si, dès
le commencement de cet Ouvrage, il a considéré seulement comme
des hypothèses les événements que j'ai racontés,
il aura dû convenir, du moins, qu'il était difficile d'en trouver
de plus analogues à ceux qui devaient suivre. Au point où nous
en sommes par venus, il y a longtemps que l'histoire positive a commencé
; et je ne sais trop quelle serait la main assez hardie pour oser poser la ligne
de démarcation. Dans une chaîne où tous les chaînons
se lient, lequel faudra-t-il regarder comme premier ? Si la moitié de
cette chaîne a été longtemps cachée dans l'obscurité,
est-ce une raison pour en nier l'existence ? Si, lorsque je la montre en l'éclairant,
on dit que je la crée, qu'on prenne un autre flambeau, et qu'on me fasse
voir, en la frappant d'une clarté plus vive, ou qu'elle n'existe pas,
ou qu'elle existe autrement.