Moyens
de connaître l'avenir par les songes
Henri
Delaage
Texte extrait du Monde prophétique ou moyens de connaître l'avenir,
(1853)
" Le songe est la vision d'une âme
qui veille dans un corps endormi "
C'est une croyance commune de tous les peuples, et, de plus, une vérité
primordiale que nous allons entreprendre de rendre visible dans ce chapitre,
aux yeux de l'intelligence en lui prouvant victorieusement que, dans le
silence des sens endormis, le réveil de l'âme se manifeste
par un acte miraculeux de vision que l'on nomme songe. L'avenir est caché,
Dieu seul le connaît ; néanmoins l'âme, dégagée
par un sommeil bienfaisant de la servitude du corps, déchiffre quelquefois
d'une manière pénible quelques lignes du livre de l'avenir.
La lumière, il est vrai, qui éclaire l'âme pendant le
sommeil est trop fugitive, pas assez nette ni assez brillante pour qu'elle
puisse saisir dans l'ensemble de leurs détails les événements
futurs ; ensuite elle n'est pas assez dégagée des sens et
de leur domination aveugle pour qu'elle ne participe pas en quelque chose
à ce phénomène de vision surnaturelle. C'est pour cette
raison que les songes présentent l'avenir d'une manière symbolique,
car le songe ne peut le saisir qu'à travers le voile d'une révélation
qui le lui montre en le recouvrant d'une allégorie propre à
impressionner les sens et à graver son image sur les tables de la
mémoire.
Nous croyons nécessaire de signaler une confusion déplorable
parmi les hommes d'un esprit superficiel qui leur fait employer le mot rêve
dans le même sens que le mot songe. La différence entre ces
deux phénomènes du sommeil a cependant l'immensité
qui existe entre le ciel et la terre, le fini et l'infini. Le songe est
une vision de notre âme débarrassée, par l'assoupissement
des sens et le sommeil des organes matériels, de l'empire exercé
durant l'état de veille par le corps sur elle ; le rêve, au
contraire, n'est qu'un travail incohérent du cerveau qui n'est pas
guidé par la raison. Aussi, tandis que les songeurs ont été
vénérés par tous les peuples comme des prédestinés
et des interprètes de la Divinité, les rêveurs, au contraire,
ont toujours été considérés comme des infortunés
dont le cerveau, dérangé dans son invisible mécanisme,
ne pouvait plus penser. En un mot, le titre de songeur est sublime, celui
de rêveur est ridicule.
Les rêves étant presque toujours déterminés par
la concentration de l'esprit de vie, source de la pensée, sur une
faculté, on peut en tirer cette conclusion que le cerveau continue,
dans le sommeil, le travail commencé dans l'état de veille,
et le poursuit avec la divagation effrénée d'un coursier qui
a cessé d'être guidé par la sage main de la raison qui
sommeille en ce moment.
Les songes ont eu, dans la plus haute antiquité, un crédit
si considérable, qu'ils servaient de motif aux plus importantes déterminations,
et, dans leur croyance, songer était synonyme de converser avec Dieu.
Cependant, les anciens étaient loin de considérer tous les
songes comme célestes. Ainsi, Platon fait dire à Socrate :
" Ecoute le songe que j'ai eu afin de décider s'il a passé
par la porte de corne ou parcelle d'ivoire, c'est-à-dire s'il est
vrai ou faux ".
Pour tout esprit intuitif l'erreur n'a pas la même apparence que la
vérité, et il est impossible de confondre les fantaisies chimériques
de l'imagination avec une vision de l'âme. C'est pour cela que saint
Augustin rapporte que sa sainte mère discernait aisément,
dans les songes qu'elle avait, les révélations qui lui venaient
de Dieu d'avec les suggestions de son imagination. Le peuple grec croyait
aux songes, mais il n'y croyait pas en aveugle, il y croyait en peuple éclairé
de la lumière de la vérité, comme nous le voyons dans
ce passage si remarquable de Xénophon où il dit : " Rien
ne ressemble plus à la mort que le sommeil : c'est alors que l'âme
se montre toute divine, et qu'elle voit les choses futures comme si elle
était entièrement libre ". Et Platon, que les siècles
ont nommé le Divin, et que nous nommerons en changeant une lettre,
le Devin, a proclamé que " la fureur de l'inspiration divine
l'emportait sur la sagesse des hommes ".
Chaque jour nous rencontrons des femmes qui nous disent : " Dieu m'envoie
en songe l'avertissement de tout ce qui doit m'arriver ". Au lieu de
regarder ces femmes comme des esprits faibles et superstitieux, nous les
regardons comme des êtres chéris de la Divinité, qui
daigne converser avec leur âme réveillée par le sommeil
des sens.
Ce qui a répandu la croyance que Dieu dévoilait les événements
futurs à l'âme pendant le sommeil du corps, ce sont les nombreux
passages de la Bible, livre qui se trouve dans toutes les mains, et dont
les opinions passent généralement pour les oracles de la divine
vérité. Nous avouons qu'il est difficile de ne pas y croire
après ces paroles du livre de Job : "Dieu parle pendant les
songes et dans les visions de la nuit. Lorsque les hommes sont accablés
de sommeil et qu'ils dorment dans leur lit, c'est alors que Dieu leur ouvre
l'oreille, qu'il les avertit et les instruit de ce qu'ils doivent savoir.
" Et ces mots du livre de Joël : " Je répandrai mon
esprit sur toute chair ; vos fils et vos filles prophétiseront, vos
vieillards seront instruits par des songes et vos jeunes gens auront des
visions ".
Fils du dix-neuvième siècle, nous avons dans notre enfance
sucé le lait de la sagesse dans les saintes Écritures ; ce
fait est devenu la chair de nos os, le sang de nos veines : l'inspiration
qui dégage l'âme du corps endormi ou simplement engourdi est
donc trop inhérente à notre nature pour la réfréner,
aussi, nous arrive-t-il souvent, semblables au coursier de race, qui mord
rageusement son frein et frappe la terre d'un pied fringant, impatient qu'il
est de s'élancer bondissant à travers la campagne, de sentir
l'esprit se saisir de nous, et nous emporter dans les régions inconnues
du monde surnaturel. C'est une suprême béatitude d'aller ainsi
chercher la vérité au-delà des sphères créées
sur l'aile de l'inspiration : c'est une prédestination divine.